‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 738 sur 785 · ACTE 11, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE 11, SCÈNE VI

entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières devers libres, tels que la passion et la nécessite peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d’clles-mèmes , et parlent sur-lechamp.

argan. Fort bien. Écoutons.

clkante. Voici le sujet de la scène. Un berger étoit attentif aux beautés d’un spectacle qui ne faisoit que de commencer, lorsqu’il fut tiré de son attention par un bruit qu’il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal qui, de paroles insolentes, malt rai toit une bergère. D’abord il prend les intérêts d’un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et, après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la bergère, et voit une jeune personne qui, des plus beaux yeux qu il eut jamais vus, versoit des larmes qu’il trouva les plus belles du monde. Hélas! dit-il en lui-même, est-on capable d’outrager une personne si aimable ? Et quel inhumain , quel barbare ne seroit touché par de telles larmes? Il prend soin de les arrêter, ces larmes qu il trouve si belles; et 1 aimable bergere prend soin en même temps de le remercier de son léger service , mais d’une manière si charmante, si tendre et si passionnée, que le berger n’y peut résister; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son cœur se sent pénétré. Est-il , disoit-il , quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d’un tel remerciement? Et que ne voudroit-on pas faii e ? à quels sei vices, à quels dangers ne seroit-on pas ravi de cou- 111, poui s attiier un seul moment des touchantes douceurs d’une ame si reconnoissante? Tout le spectacle passe, sans qu’il y donne aucune attention; mais il sè plaint qu’il est trop court, parce qu’en finissant, il le sépare de son adorable bergère ; et , de cette première vue , de ce piemiei moment, il emporte chez lui tout ce qu’un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l’absence ; et il est tourmenté de ne plus voir ce qu’il a si peu mi. Il fait tout ce qu il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve nuit et jour une si chère idée; mais la grande contrainte où l’on tient sa bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l’adorable beauté, sans laquelle il ne peut plus vivre; et il en obtient d’elle la permission, par un billet qu’il a l’adresse de lui faire tenir. Mais, dans le même temps, on 1 avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au cœur de ce triste berger! Le voilà accablé d’une mortelle douleur; il ne peut souffrir l’effroyable idée de voir tout ce qu’il aune entre les bras d’un autre; et son amour, au désespoir, lui fait trouver moyen de s’introduire dans la maison de sa bergere pour apprendre ses sentiments , et savoir d’elle la destinée à la-

îi.

LE MALADE IMAGINAIRE

quelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu’il craint; il y voit venir l’indigne rival, que le caprice d’un père oppose aux tendresses de son amour; il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l’aimable bergère, ainsi qu’auprès d’une conquête qui lui est assurée; et cette vue le remplit d’une colère dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu’il adore ; et son respect et la présence de son père l’empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais, enfin, il force toute contrainte; et le transport de son amour l’oblige à lui parler ainsi :

(Il chante. )

Belle Philis , c’est trop , c’est trop souffrir ;

Rompons ce dur silence, et m’ouvrez vos pensées.

Apprenez- moi ma destinée :

Faut-il vivre? faut-il mourir?

Angélique, en chantant.

Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique,

Aux apprêts de l’hymen dont vous vous alarmez.

Je lève au ciel les yeux , je vous regarde , je soupire ;

C’est vous en dire assez.

argan. Ouais ! je ne croyais pas que ma fille fût si habile, que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.

cléante. Hélas ! belle Philis ,

Se pourroit-il que l’amoureux Tircis Eût assez de bonheur ,

Pour avoir quelque place dans votre cœur ? angélique. Je ne m’en défends point, dans cette peine extrême,

Oui , Tircis , je vous aime.

cléante. O parole pleine d’appas!

Ai-je bien entendu? Hélas !

Redites-la , Philis , que je n’en doute pas. angélique. Oui, Tircis, je vous aime.

cléante. De grâce, encor, Philis.

angélique. Je vous aime.

cléante. Recommencez cent fois; ne vous en lassez pas. angélique. Je vous aime , je vous aime ,

Oui, Tircis, je vous aime.

cléante. Dieux , rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde , Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien?

Mais, Philis, une pensée Vient troubler ce doux transport.

Un rival , un rival...

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