ACTE 111, SCÈNE V
oiin mène. Madame, j’ai beaucoup de grâces à vous rendre;
Un tel avis m’oblige, et, loin de le mal prendre, J’en prétends reconnoître à l’instant la faveur Par un avis aussi qui touche votre honneur;
Et comme je vous vois vous montrer mon amie En m’apprenant les bruits que de moi l’on publie, Je veux suivre, à mon tour, un exemple si doux, En vous avertissant de ce qu’on dit de vous.
Eu un lieu, l’autre jour, où je faisois visite,
Je trouvai quelques gens d’un très rare mérite,
Qui, parlant des vrais soins d’une ame qui vit bien, Firent tomber sur vous, madame, l’entretien.
Là, votre pruderie et vos éclats de zèle Ne furent pas cités comme un fort bon modèle; Cette affectation d’un grave extérieur,
Vos discours éternels de sagesse et d’honneur,
Vos mines et vos cris aux ombres d’indécence Que d’un mot ambigu peut avoir l’innocence,
Cette hauteur d’estime où vous êtes de vous,
Et ces yeux de pitié que vous jetez sur tous,
Vos fréquentes leçons et vos aigres censures Sur des choses qui sont innocentes et pures;
Tout cela, si je puis vous parler franchement, Madame, fut blâmé d’un commun sentiment.
A quoi bon, disoient-ils, cette mine modeste Et ce sage dehors que dément tout le reste?
Elle est à bien prier exacte au dernier point;
Mais elle bat ses gens et ne les paye point.
Dans tous les lieux dévots elle étale un grand zèle; Mais elle met du blanc et veut paraître belle.
Elle fait des tableaux couvrir les nudités;
Mais elle a de l’amour pour les réalités.
Pour moi, contre chacun je pris votre défense,
Et leur assurai fort que c’étoit médisance;
Mais tous les sentiments combattirent le mien;
Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres,
Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres; Qu’on doit se regarder soi-meme un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens;
Qu’il faut mettre le poids d’une vie exemplaire Dans les corrections qu’aux autres on veut faire;
Et qu’encor vaut-il mieux s’en remettre, au besoin,
AUSINOÉ.
cii.imène.
AUSINOÉ.
Cl. U MÈNE.
AUSINOÉ.
Cl. 1.1 MÈNE.
LE MISANTHROPE
A ceux à qui le ciel en a commis le soin.
Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable,
Et pour l’attribuer qu’aux mouvements secrets D’un zèle qui m’attache à tous vos intérêts.
A quoi qu’en reprenant on soit assujettie,
Je ne m’attendois pas à cette repartie,
Madame; et je vois bien, par ce qu’elle a d’aigreur, Que mon sincère avis vous a blessée au cœur.
Au contraire, madame; et, si l’on étoit sage,
Ces avis mutuels seroient mis en usage.
On détruiroit par là, traitant de bonne foi,
Ce grand aveuglement où chacun est pour soi.
11 ne tiendra qu’à vous qu’avec le même zèle Nous ne continuions cet office fidèle,
Et ne prenions grand soin de nous dire, entre nous,
Ce que nous entendrons, vous de moi, moi de vous. Ah! madame, de vous je ne puis rien entendre;
C’est en moi que l’on peut trouver fort à reprendre. Madame, on peut, je crois, louer et blâmer tout;
Et chacun a raison suivant l’âge ou le goût.
11 est une saison pour la galanterie,
11 en est une aussi propre à la pruderie.
On peut, par politique, en prendre le parti Quand de nos jeunes ans l’éclat est amorti;
Cela sert à couvrir de fâcheuses disgrâces.
Je ne dis pas qu’un jour je ne suive vos traces,
L’âge amènera tout; et ce n’est pas le temps,
Madame, comme on sait, d’être prude à vingt ans. Certes, vous vous targuez d’un bien foiblc avantage,
Et vous faites sonner terriblement votre âge.
Ce que de plus que vous on en pourroit avoir N’est pas un si grand cas pour s’en tant prévaloir;
Et je ne sais pourquoi votre ame ainsi s’emporte, Madame, à me pousser de cette étrange sorte.
Et moi, je ne sais pas, madame, aussi pourquoi On vous voit en tous lieux vous déchaîner sur moi. Faut-il de vos chagrins sans cesse à moi vous prendre? Et puis-je mais des soins qu’on ne va pas vous rendre? Si ma personne aux gens inspire de l’amour,
Et si l’on continue à m’offrir chaque jour
Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu’on m’ôte,
Je n’y saurois que faire et ce n’est pas ma faute;