ACTE III, SCÈNE V
Vous avez le champ libre, et je n’empêche pas Que, pour les attirer, vous n’ayez des appas. arsinok. Hélas! et croyez-vous que l’on se mette en peine De ce nombre d’amants dont vous faites la vaine?
Et qu’il ne nous soit pas fort aisé de juger A quel prix aujourd’hui l’on peut les engager?
Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule,
Que votre seul mérite attire cette foule?
Qu’ils ne brûlent pour vous que d’un honnête amour,
Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour?
On ne s’aveugle point par de vaines défaites,
Le monde n’est point dupe; et j’en vois qui sont faites A pouvoir inspirer de tendres sentiments,
Qui chez elles pourtant ne fixent point d’amants;
Et de là nous pouvons tirer des conséquences Qu’on n’acquiert point leurs cœurs sans de grandes avances ; Qu’aucun pour nos beaux yeux n’est notre soupirant,
Et qu’il faut acheter tous les soins qu’on nous rend.
Ne vous enflez donc pas d’une si grande gloire Pour les petits brillants d’une foible victoire,
Et corrigez un peu l’orgueil de vos appas De traiter pour cela les gens de haut en bas.
Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres,
Je pense qu’on pourroit faire comme les autres,
Ne se point ménager, et vous faire bien voir Que l’on a des amants quand on en veut avoir. ckmmèke. Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire;
Par ce rare secret efforcez-vous de plaire;
Et sans...
arsinoé. Brisons, madame, un pareil entretien,
Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien;
Et j’aurois pris déjà le congé qu’il faut prendre,
Si mon carrosse encor ne m’obligeoit d’attendre. cklimène. Autant qu’il vous plaira vous pouvez arrêter,
Madame , et là-dessus rien ne doit vous hâter.
Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie.
Je m’en vais vous donner meilleure compagnie;
Et monsieur, qu’à propos le hasard fait venir,
Remplira mieux ma place à vous entretenir.
LE MISANTHROPE