ACTE II, SCÈNE I
Mais avant que passer, Frosine, à ce discours, Éclaircissez un doute où je tombe toujours.
Se pourroit-il qu’Albert ne sût rien du mystère Qui masque ainsi mon sexe, et l’a rendu mon père? frosine. En bonne foi, ce point sur quoi vous me pressez, Est une affaire aussi qui m’embarrasse assez :
Le fond de cette intrigue est pour moi lettre close; Et ma mère ne put m’éclaircir mieux la chose. Quand il mourut ce fds, l’objet de tant d’amour,
Au destin de qui, même avant qu’il vînt au jour,
Le testament d’un oncle abondant en richesses, D’un soin particulier avoit fait des largesses;
Et que sa mère lit un secret de sa mort,
De son époux absent redoutant le transport,
S’il voyoit chez un autre aller tout l’héritage Dont sa maison tiroit un si grand avantage;
Quand, dis-je, pour cacher un tel événement,
La supposition fut de son sentiment,
Et qu’on vous prit chez nous où vous étiez nourrie (Votre mère d’accord de cette tromperie Qui remplaçoit ce fils à sa garde commis),
En faveur des présents le secret fut promis.
Albert ne l’a point su de nous; et pour sa femme, L’ayant plus de douze ans conservé dans son ame, Comme le mal fut prompt dont on la vit mourir, Son trépas imprévu ne put rien découvrir;
Mais cependant je vois qu’il garde intelligence Avec celle de qui vous tenez la naissance.
J’ai su qu’en secret meme il lui faisoit du bien,
Et peut-être cela ne se fait pas pour rien.
D’autre part, il vous veut porter au mariage;
Et, comme il le prétend, c’est un mauvais langage. Je ne sais s’il sauroit la supposition Sans le déguisement; mais la digression Tout insensiblement pourroit trop loin s’étendre; Revenons au secret que je brûle d’apprendre. ascagne. Sachez donc que l’Amour ne sait point s’abuser, Que mon sexe à ses yeux n’a pu se déguiser,
Et que ses traits subtils, sous l’habit que je porte, Ont su trouver le cœur d’une fille peu forte : J’aime, enfin.
frosine. Vous aimez!
ascagne. Frosine, doucement.
156 LE DÉPIT AMOUREUX
N’entrez pas tout-à-fait dedans l’étonnement;
11 n’est pas temps encore; et ce cœur cpii soupire,
A bien, pour vous surprendre, autre chose à vous dire. frosine. Et quoi?
ascagne. J’aime Yalère.
frosine. Ah! vous avez raison.
L’objet de votre amour, lui, dont à la maison Votre imposture enlève un puissant héritage,
Et qui, de votre sexe ayant le moindre ombrage, Verroit incontinent ce bien lui retourner!
C’est encore un plus grand sujet de s’étonner. ascagne. J’ai de quoi, toutefois, surprendre plus votre ame:
Je suis sa femme.
frosine. 0 dieux! sa femme!
ascagne. Oui, sa femme.
frosine. Ah! certes celui-là l’emporte, et vient à bout De toute ma raison!
ascagne. Ce n’est pas encor tout.
frosine. Encore?
ascagne. J<? la suis, dis-je, sans qu’il le pense,
Ni qu’il ait de mon sort la moindre connoissance. frosine. Oh! poussez; je le quitte, et ne raisonne plus,
Tant mes sens coup sur coup se trouvent confondus.
A ces énigmes-là je ne puis rien comprendre. ascagne. Je vais vous l’expliquer, si vous voulez m’entendre. Valère, dans les fers de ma sœur arrêté,
Me sembloit un amant digne d’être écouté;
Et je ne pouvois voir qu’on rebutât sa flamme,
Sans qu’un peu d’intérêt touchât pour lui mon ame;
Je voulois que Lucile aimât son entretien;
Je blâmois ses rigueurs; et les blâmai si bien,
Que moi-même j’entrai, sans pouvoir m’en défendre, Dans tous les sentiments qu’elle ne pouvoit prendre. C’étoit, en lui parlant, moi qu’il persuadoit;
Je me laissois gagner aux soupirs qu’il perdoit;
Et ses vœux, rejetés de l’objet qui l’enflamme,
Étoicnt, comme vainqueurs, reçus dedans mon ame. Ainsi mon cœur, Frosine, un peu trop foiblc, hélas!
Se rendit à des soins qu’on ne lui rendoit pas,
Par un coup réfléchi reçut une blessure,
Et paya pour un autre avec beaucoup d’usure.
Enfin, ma chère, enfin, l’amour que j’eus pour lui Se voulut expliquer, mais sous le nom d’autrui.