I. Les Plaisirs du Poète, 2*^ édition
OEuvres de Millevoye,
Le front caché dans les ténèbres, La mort vient ; les cyprès funèbres Vont remplacer les roses du printemps.
Aimons, aimons, tandis qu'il en e?t temps ; Livrons-nous aux tranports, que le bel âge inspire.
On n'aime plus en cheveux blancs, Ou, si l'on aime encore, on n'ose plus le dire.
SIMETHE
ou LE SACRIFICE MAGIQUE
Seconde idylle de Thèocrite.
Où sont-ils ces lauriers et ces poisons subtils? Ces philtres dévorants, Thestilis, où sont-ils ? Apporte cette coupe, et que ta main trop lente En couronne les bords d'une pourpre sanglante ! Je vais, contre un perfide, évoquer les enfers. Douze fois le soleil s'est plongé dans les mers, Depuis que, sous les coups de sa main empressée, Il n'a fait retentir ma porte délaissée. Daigne-t-il seulement s'informer de mon sort? Il verrait d'iin même œil et ma vie et ma mort ! Ah ! sans doute, ô Vénus, ô déesse cruelle ! Ton fils l'entraîne aux pieds d'une amante nouvelle... N'importe ! dès demain, aux premiers feux du jour. J'irai, dans la palestre, attendre son retour : Je veux le voir, je veux confondre le parjure; Je veux lui reprocher tous les maux que j'endure. Mais la nuit règne encor : sous ses voiles discrets, D'un noir enchantement déployons les secrets;
382 OEuvres de Millevoye.
Essayons mon pouvoir sur cette âme insensible. Fais triompher le charme, ô déité paisible, Qui, suivant lentement ton cours silencieux. Veilles seule avec moi, quand tout dort sous les cieux! Toi, que des chiens hurlants les clameurs prophétiques Annoncent à grand bruit sur les places publiques ; Toi, qui, t'environnant de lugubres flambeaux, Marches d'un pied nocturne au milieu des tombeaux, Triple Hécate ! descends dans mon âme obsédée ; Rassemble en moi Circé, Périmède et Médée.
Philtres impérieux ! ramenez près de moi L'ingrat qui m'a manqué de foi.
Regarde, Thestilis ? Déjà l'orge sacrée Expire, en pétillant, par les feux dévorée. Hâte-toi, hâte-toi d'en répandre à grands flots... Mais, quoi ! ta main languit dans un lâche repos ! Perfide ! avec le traître, es-tu d'intelligence ? Aurais-tu médité de trahir ma vengeance ? Verse, en disant ces mots : « Du plus faux des amants, Puissé-je ainsi brûler les derniers ossements ! »
Delphis, l'ingrat Delphis brûle toute mon âme. Comme de ce brasier la pétillante flamme Consume ce rameau, que Delphis, à son tour> Languissant, desséché, se consume d'amour ! Amollis cette cire, en invoquant la foudre ? Puissé-je ainsi, cruel, voir ton cœur se dissoudre ! Qu'Amour, de son flambeau, vienne amollir ton sein !
Traductions, ^83
Brûle de tous ses feux, et, comme sous ma main Ce disque avec vitesse en tournoyant s'agite, Que la main de Vénus vers moi te précipite !
Philtres impérieux/ ramenez près de moi L'ingrat qui m'a magique de foi.
Achevons les apprêts de ce noir sacrifice ; Sous nos coups redoublés, que l'airain retentisse ! Enchaîne aux bords du Styx, par tes ordres sacrés. Les dieux du noir séjour, contre moi conjurés, O Diane !... -Elle vient : un bruit sombre et terrible Atteste autour de nous sa présence invisible.
Philtres impérieux! ratnetiez près de moi L'ingrat qui m'a manqué de foi.
Le bruit meurt. Quel repos ! la terreau loin sommeille, Mais, dans mon sein troublé, l'amour gémit et veille. On n'entend plus gronder l'aquilon sur les flots... Seul, mon cœur orageux ignore le repos. J'épanche par trois fois cette coupe écumante ; Par trois fois s'échappant des lèvres d'une amante, Ces mots vont retentir : « Objet de mon mépris. Odieuse beauté dont Delphis est épris.
Qu'il t'oublie à son tour, comme autrefois Thésée Oublia, dans Naxos, Ariane abusée ! »
Philtres impérieux/ ramenez prés de moi L'ingrat qui m'a manqué de foi.
384 OEuvres de Millevoye.
Le coursier frémissant bondit dans la campagne ;
Il vole sm- les pas de sa belle compagne,
A travers les vallons et les monts sourcilleux :
Puissé-je voir ainsi mon amant furieux,
De désirs éperdu, s'élancer du Gymnase,
Et venir m'embraser de l'ardeur qui l'embrase !
Philtres impérieux ! ramenez près de moi L'iiigrat qui nia manqué de foi.
Cette frange, ornement de sa robe flottante, Livre-la, Thestilis, à la flamme éclatante? Amour, qui sur mon cœur t'acharnes sans pitié, N'es-tu pas de mes maux encore rassasié? De ces lézards broyés, formons un noir breuvage. Va presser ces poisons, artisans de ma rage, Sur le seuil, dont mon cœur ne peut se détacher, Seuil désert, que l'ingrat ne daigne plus toucher; Et dis, en exprimant l'affreux suc de ces plantes : « Puisse-t-il circuler dans ses veines brûlantes ! »
Me voilà seule enfin!... ô déesse des nuits. Remontons vers ce jour, source de mes ennuis. On célébrait Diane : Anaxo, révérée, S'avançait, apportant la corbeille sacrée ; Et, dans leur simulacre, on admirait les traits De ces fiers animaux, habitants des forêts. D'une lionne alors l'image courroucée Attirait les regards de la foule empressée. Theucaris, dont le lait nourrit mes premiers ans,
Traductions. 385
Me conjura d'aider ses pas déjà pesants,
Et d'assister près d'elle h la cérémonie.
Hélas ! j'y consentis : les dieux m'en ont punie !
Astre des nuits! révèle au jour Et mes malheurs et mon amour.
Déjà nous entendions les clameurs de la fête,
Et du toit de Lycus j'apercevais le faîte.
En ce fatal moment, suspendant leurs travaux,
Eudamippe et Delphis, compagnons et rivaux,
Sortaient de la palestre, où se plaît leur courage.
Un duvet délicat ombrageait leur visage.
Ils s'oifrirent soudain à mes regards surpris;
Je les vis... ou plutôt je ne vis que Delphis ;
Je le vis, et vers lui vola mon âme errante :
Je demeurai longtemps muette, délirante;
Mes regards, sans rien voir, devant moi se fixaient,
Et sous mon corps tremblant mes genoux fléchissaient.
La fête, tout à coup, disparut à ma vue...
J'ignore, à mon séjour, quelle main m'a rendue :
Mais une fièvre ardente alluma tous mes sens;
Dix fois la nuit obscure entendit mes accents.
Et dix fois de retour, l'astre qui nous éclaire,
Me vit noyer de pleurs ma couche solitaire.
Astre des nuits! révèle au jour Et mes malheurs etjnon amour.
Sur mon front pâlissant, la mort semblait présente ; III. 25
386 OEuvres de Alillevoy e.
Ma tête avait perdu sa parure flottante.
Enfin, non sans rougir, je dis à Thestilis :
« Delphis est mon vainqueur ; amène-moi Delphis... »
Elle vole, revient, et Delphis la devance;
Déjà, d'un pied léger, sur le seuil, il s'élance.
Astre des nuits! révèle ait Jour Et mes transports et mon amour.
Jele vois!. ..Tout mon corps transit, frissonne et brûle. Une froide sueur dans mes membres circule. Je veux parler, ma voix expire, et de mon sein Avec peine s'échappe un murmure incertain.
Aussitôt qu'il me vit, avec un art perfide Il baissa, vers la terre, un front pur et timide : « Simèthe, me dit-il de l'accent le plus doux, Vous prévenez Delphis, en l'appelant vers vous. Dès que l'ombre paisible eût obscurci la terre, Oui, je serais venu, guidé par le mystère, Implorant dans la nuit l'étoile de Vénus, Suspendre à votre toit les doux fruits de Bacchus. Mais, si d'affreux verrous, repoussant ma prière, Avaient à mes transports opposé leur barrière, Contre le seuil jaloux, complice de mes maux, L'Amour eût fait voler la hache et les flambeaux. L'Amour ! ah ! le Lipare et son ardent bitume. Que la main du Cyclope incessamment rallume. N'égalent point les feux dont il dévore un cœur ! Il parle, tout fléchit; il veut, il est vainqueur.
Traductions. 587
Contre ses traits puissants, Minei"ve est son égide ; Il subjugue, enhardit une beauté timide, Et, trompant des Argus les regards attentifs, Loin du toit maternel guide ses pas furtifs : Il arrache à l'époux son épouse inconstante, Du baiser de l'hymen encore palpitante. »
Il dit; et, dans le trouble où s'égarent mes sens, Mon âme avec transport recueille ses accents. Interdite, éperdue, et respirant à peine, Sur mon sein amoureux doucement je l'entraîne ; Et, sur mon lit brûlant, l'un vers l'autre élancés, Nous ne formons qu'un corps, de nos corps enlacés. A nos lèvres de feu nos âmes suspendues, Dans les flots de plaisir expirent confondues... O Phébé ! tu nous vis, en de si doux moments. Enivrés à longs traits du nectar des amants !
Depuis ce temps heureux, tous nos jours sans nuages, Par l'amour embellis, coulaient exempts d'orages. Ce matin, quand l'Aurore, éveillant l'univers , Sur son char éclatant remontait dans les airs, Néris vient m'annoncer la plus cruelle injure : Delphis, si je l'en crois, Delphis n'est qu'un parjure ! De ma rivale encor, le nom m'est inconnu, Mais dans de nouveaux fers Delphis est retenu ; Tout l'annonce : de fleurs sa tête est couronnée; De myrtes amoureux sa maison est ornée; Il boit, dans les festins, à l'objet de sa foi; C'en est fait, et Delphis n'existe plus pour moi !
^88 Œuvres de Alillevoye.
Loin de mes bras, il vole au plaisir qui l'appelle...
Mais je veux ramener ou punir l'infidèle !
Si son cœur plus longtemps s'obstine en ses forfaits,
O Parques ! recevez le serment que je fais :
Il ira m'outrager sur le sombre rivage ;
Les poisons sont tout prêts, pour assouvir ma rage.
Phébé ! poursuis ton cours : l'heure fuit; il est temps De plonger dans les flots tes coursiers haletants. Si mon art impuissant trahit mon espérance, Tu reviendras demain éclairer ma vengeance.