LES BUCOLIQUES DE VIRGILE
ÉGLOGUE PREMIÈRE
Tityre, Mèlibèe.
Millevoye n'a conservé qu'un bien petit nombre de vers de sa traduction primitive {Paris, Nicolle, 1809, in- 18), qu'il fajit reproduire ici presque en totalité et qui pourra être comparée très avantageusement avec la seconde, publiée dans l'édition posthume des Œuvres en 1822.
MÉLIBÉE
Etendu, cher Tityre, au pied d'un large hêtre,
Tu médites des airs sur ta flûte champêtre.
Nous, hélas ! nous quittons nos doux champs et nos toits;
Nous fuyons la patrie ; et, paisible en ces bois,
Tu leur apprends le nom, le beau nom d'Amarylle.
TITYRE
O Mélibée, un dieu m'a fait ce sort tranquille ;
Oui, c'est un dieu pour moi : sur ses autels nouveaux,
Souvent j'immolerai l'élite des agneaux.
Par lui, mes bœufs en paix errent dans la prairie,
Et ma voix aux pipeaux librement se marie.
MÉLIBÉE
Quand ces bords malheureux sont troublés de nos cris, Je suis, de ton repos, moins jaloux que surpris.
39^ Œuvres de Alillevoye.
Ces chèvres... languissant, je puis les suivre à peine; A peine celle-ci, qu'avec effort je traîne, Peut-elle, à pas tardifs^ regagner les hameaux. Sous l'épais coudrier, de deux tendres jumeaux, Jeune espoir du bercail, elle accrut ma richesse... La corneille, du creux de son yeuse antique... Mais ce dieu, quel est-il?
TITYRE
Longtemps j'ai comparé Ces murs appelés Rome, au village ignoré, Où nous portons l'agneau sevré de la mamelle. Du chien, le chien naissant est l'image fidèle; Des chèvres, les chevreaux ne sont point différents ; Tel aux petits objets je comparais les grands. Mais Rome, de son front, passe les autres villes. Comme le haut cyprès les viornes débiles.
MÉLIBÉE
Quel motif si pressant vers Rome t'a guidé !
TITYRE
La liberté, tardive, enfin m'a regardé.
Quand tombait sous l'acier ma barbe blanchissante. De mon coeur, Galatée alors était absente ; Amarylle y régnait, car, dans mes premiers nœuds, Fortune et liberté ne tentaient plus mes vœux. Je prodiguais en vain mes victimes bêlantes ; En vain j'épaississais les crèmes succulentes; D'une ingrate cité le plus modique airain. De son poids, au retour, ne chargeait point ma main.
MÉLIBÉE
Je ne m'étonne plus si ta voix, Amarylle, Importunait les dieux d'une plainte stérile... Nos pins, tout rappelait tes pas sur ce rivage.
TITYRE
Qu'eusse-je fait? Comment sortir de l'esclavage, O mon cher Mélibée? Eh! m'était-il permis De porter mon amour à des dieux plus amis ?...
Variantes des traductions. 397
« Pasteurs, nous a-t-il dit, rentrez dans vos hameaux ; Rendez les prés aux bœufs et le joug aux taureaux. »
MÉLIBÉE
O fortuné vieillard, que les dieux favorisent ! Ces champs qu'ils t'ont laissés, assez grands, te suffisent, Bien qu'un profond marais et des joncs limoneux Resserrent de son sol les confins sablonneux. Des troupeaux infectés ni des plantes amères N'empoisonneront point tes brebis bientôt mères. O fortuné vieillard ! près des fleuves aimés, Sous la fraîche épaisseur des bois accoutumés. Tu respires : tantôt ce rempart d'aubépine T'endort, au bruit errant de l'essaim qui butine ; Tantôt d'un roc altier l'émondeur protégé, Ebranle les échos, par son chant prolongé, Pendant que sur l'ormeau roule au loin gémissante. Des ramiers, tes amours, la plainte renaissante.
TITYRE
On verra le chevreuil brouter au sein des airs , Le poisson nu, chassé du lit profond des mers ; L'Euphrate, au lourd Germain, prodiguera ses ondes ; Le dur Parthe boira la Saône vagabonde. Avant qu'un de ses traits s'efface de mon sein.
MÉLIBÉE
Nous, épars, nous fuyons ! L'un verra l'Africain ; L'autre, les bords crétois et l'Oaxe rapide, Où le Breton, qu'isole une barrière humide... Un Barbare porter la faux dans nos moissons!... G Mélibée ! aligne encor tes ceps nombreux ! Allez, chèvres , allez , troupeau jadis heureux ! Je ne vous verrai plus, d'une grotte ombragée, Pendre au front buissonneux de la roche allongée ; Je ne chanterai plus ; vous irez, sans pasteur...
TITYRE
L'ombre s'est agrandie et tombe des montagnes.
398 OEuvres de Millevoye.