LA MORT DE ROTROU
Ce poème, tel qu'il fut composé et coaronné, présente des variantes, qui prouvent une fois de plus que Millevoye n'était jamais rassuré par excès de modestie sur le mérite de ses ouvrages, par le succès qu'ils avaient obtenu. Voici ces variantes, empruntées à la première édition, in-4.°, que l'Institut fit imprimer d'après le manuscrit de l'auteur.
Celui, qui dans ses vers, dictés pour l'avenir,
Evoque des héros l'imposant souvenir,
Doit prétendre sans doute à d'éternels hommages ;
Mais quel plus digne encens obtiendront ses images.
Si, doublement fameux, il offre à son pays
Le chantre et le héros , en un seul réunis !
Dreux, ainsi, dans Rotrou, vit l'accord magnanime
D'un sublime talent et d'une âme sublime ;
Cette ville, où le sort jadis avait gardé
Un revers à la France et des fers à Condé,
Honorant le poète, à sa main illustrée,
Confiait de Thémis la balance sacrée.
Vers Paris, un instant, par la gloire entraîné...
On voyait quelques mères
Affronter sans pâlir le fléau désastreux. Et sauver leurs enfants en s'immolant pour eux... Tant d'écrits imparfaits, tant de riches idées. Que son génie encore eût longtemps fécondées... M Pour la vingtième fois, j'entends depuis l'aurore Sonner à mes côtés le lugubre beffroi... » Le fléau dévorant se retire en silence... Le cierge des mourants versait encor ses feux : Aux bruits confus succède un calme douloureux... De la mort d'un seul homme, ils vont expirer tous. On le pleure, et déjà les demeures heureuses Ont ouvert devant lui les portes lumineuses : Il visite déjà les bosquets éternels.
Variantes des poèmes historiques. 73
Au bruit des harpes d'or et des chants solennels, Et passe tour à tour , dans ces belles retraites , Du séjour des héros au séjour des poètes. Tantôt il se couronne, à leurs yeux enchantés. De ces lauriers , que Mars n'a point ensanglantés ; Tantôt , seul à l'écart , sur sa lyre fidèle , Il chante les vertus dont il fut le modèle. () rivages de l'Eure!...
Dans la première édition donnée par la librairie {Paris, Arthus Bertrand, 181 1, in-i8), le poème n'offre plus qu'une variante à recueillir; c'est le début :
Rotrou, tout à la fois magistrat et poète. Avait abandonné sa paisible retraite...
BELZUNCE
Ce poème est tout différent dans la i*"^ édition {Paris, Giguet et Michaud, 1808, in-i8). Nous croyons devoir reproduire, presque en entier, son texte, que Millevoye a changé d'édition en édition, au point de n'en pas conserver plus de trente ou quarante vers.
J'allais redemander aux fastes de la guerre Ces héros, qu'en tremblant a révérés la terre ; J'allais, des temps fameux interrogeant la voix. Ressusciter l'honneur de l'antique pavois ; Quand la Religion, reine longtemps bannie : « Que mes rayons , dit-elle , échauffent ton génie ! De l'un de mes élus chante les saints travaux. Comme le champ d'honneur, l'autel a ses héros. » « J'obéis! m'écriai-je incliné devant elle; Mais daigne me prêter cette harpe immortelle, Qui jadis, racontant Babylone au cercueil, D'un grand peuple exilé prophétisa le deuil. Alors, fille des cieux ! si la corde sonore
74 DEuvres de Millevoye,
Ne se dérobe point à ma main faible encore, Si tu remplis mon sein de ta noble chaleur, Je dirai la Vertu protégeant le Malheur. »
Sous l'azur d'un beau ciel, de splendeur couronnée, Marseille s'élevait puissante et fortunée. Partout fleurit l'espoir : l'automne , en souriant , Prodigue ses moissons, et le riche Orient Couronne, des présents de la terre et de l'onde. Ces champs, que du Midi l'œil embrasse et féconde. Jamais, dans nos climats, des soleils plus heureux Ne vinrent colorer des fruits plus savoureux. Dans sa verte prison la figue recueillie, Du frileux oranger la pomme enorgueillie. Étalaient à l'envi leur précieux trésor, Et l'olive onctueuse épandait ses flots d'or. Debout sur ces rochers, dont la cime hautaine Voit accourir la vague écumeuse et lointaine, Plutus, l'œil sur les mers, implorait le retour Des vaisseaux, qui, voguant vers les portes du jour. Vont ravir les trésors de l'ardente Lybie, Ou les parfums si doux qu'enfante l'Arabie, Et reviennent, chargés de cent trésors divers. Apporter aux cités les tributs des déserts. Ils approchent... Craignez leurs perfides promesses ! Craignez ce vaste amas d'homicides richesses ! L'horrible peste habite en ces tissus pompeux : Ses germes destructeurs voyagent avec eux ; Et, se levant du fond des sables solitaires, La Mort étend vers nous ses ailes funéraires. Tel, des champs de Cécrops aux murs de Pandion, Courut le monstre affreux de la contagion ; Hydre au souffle infecté, qu'en ses grottes profondes Le Nil nourrit longtemps de ses fanges fécondes.
L'ange exterminateur a donné le signal.
Déjà l'oiseau des mers, loin de ce bord fatal, Fuit, en poussant des cris de lamentable augure;- Déjà des corps nombreux peuplent la sépulture. Insensés, que de l'or trompe le vil attrait! Sur les sanglants linceuls glisse votre œil distrait :
Variantes des poèmes historiques. 7C
Tant l'homme est incrédule et refuse son âme A ces hautes leçons que le cercueil proclame ! Seulement, un vieillard, instruit par le passé. Disait : « D'un grand fléau ce peuple est menacé ; Encore une journée, et l'hydre tient sa proie ! » Hélas ! sa voix se perd dans la bruyante joie. Il subit ton destin , prêtresse d'Ilion ! Et le mépris s'attache à sa prédiction.
Cependant les périls s'accroissaient d'heure en heure, Et les morts se pressaient dans leur froide demeure. Le monotone accent de l'airain solennel Fatigue en vain les airs de son lugubre appel. Des vulgaires humains en vain s'ou\Te la tombe : On ne s'aperçoit pas que le pauvre succombe ; Mais quand le riche orgueil du luxe fainéant Vient à passer soudain des grandeurs au néant, Sa chute, qui longtemps retentit sur la terre, Pénètre tous les cœurs d'un effroi salutaire, Comme si l'opulent avait droit ici-bas De payer avec l'or la rançon du trépas!
Les yeux s'ouvrent enfin : tout s'arrête immobile, Et la douleur sans voix a parcouru la ville. Ces chars de deuil, voilés, qui vers le monument Dans leur morne lenteur roulaient incessamment, Ces convois, qu'escortaient les pleurs et la prière. Révélaient du fléau la course meurtrière ; Et chaque citoyen , dans ce pressant danger, Avide de savoir, tremblait d'interroger.
Avez-vous quelquefois, alors que les orages Annoncent aux vaisseaux l'approche des naufrages, Entendu ces bruits sourds , par degrés redoublés , Ces confuses clameurs des matelots troublés ? Du peuple dans l'effroi, telle est la voix plaintive. Les trésors d'Orient sont épars sur la rive; Le noir cordage flotte à demi détendu, Et l'avide marchand, de terreur éperdu, Regardant sa richesse avec indifférence , Borne ses longs calculs et sa longue espérance. Cité ! console-toi ! Par le Ciel envoyé ,
j^ OEuvres de Millevoye.
Dans ton sein va descendre un ange de pitié.
Le cri de tes douleurs frappe au loin son oreille,
Et Belzunce revole aux remparts de Marseille.
On s'écrie : « Arrêtez ! où portez-vous vos pas ?...
— Ma place est là ! j'y cours : ce fléau destructeur
Doit avec le troupeau dévorer le pasteur. »
En achevant ces mots, intrépide, il s'élance
Et des murs consternés traverse le silence.
Pour son cœur paternel , ô tableau douloureux !
Un peuple de mourants, au teint hâve, à l'œil creux,
Fantômes animés, errant de place en place,
Pâles et frissonnant d'une sueur de glace.
Et soutenant à peine un corps défiguré,
Que le brûlant ulcère a presque dévoré !
L'aigre douleur provoque et fatigue sans cesse
De leurs nerfs inquiets l'irritable faiblesse.
Tout leur pèse ; on les voit, incertains et troublés ,
Sous un tissu de lin succomber accablés.
Interprète muet, leur langue desséchée
Reste sans mouvement, au palais attachée.
L'eau monte avec effort dans leurs rauques gosiers.
Que la fièvre en fureur brûle de ses brasiers ;
Et la coupe tarit sous leurs lèvres avides.
Où tremblent de la mort les empreintes livides.
Ceux-ci semblent frappés d'une invisible main ;
Ceux-là vont au cercueil par un plus long chemin.
L'un, sur le bord des eaux, en gémissant se traîne;
L'autre, égaré, tantôt mord la poudreuse arène,
Tantôt, trompant ses maux par des maux plus ardents,
Sur sa hideuse plaie imprime encor ses dents.
Quelques-uns, du trépas espérant fuir l'atteinte.
De leurs murs désolés abandonnent l'enceinte,
Et, prêts à s'élancer vers les pays lointains,
Vont au sombre Océan confier leurs destins.
Mais du bronze enflammé les foudres meurtrières, ^
A leur fuite opposant leurs tonnantes barrières, '
Repoussent vers le port les fragiles canots,
Et ce groupe effrayé, qui gémit sur les flots
S'élevant au-dessus de la plaine azurée
1 ariantes des poèmes historiques. 77
Appai-aît, comme une île à la mort consacrée.
Entendez- vous frémir ces enfants des combats, Qui perdent à la fois leur vie et leur trépas? Voyez- vous ces nochers, vieux habitants des ondes. Jeter de longs regards sur les plaines profondes? « Nous, lentement périr, et périr dans le port! Mer, ouvre-toi ! Pour nous , sois le lit de la mort. »
Mais déjà de la ville on entoure les portes; Le glaive menaçant des nombreuses cohortes, D'un peuple fugitif intimide les pas :
Le trépas se présente à qui fuit le trépas. De citoyens armés une inflexible chaîne Autour des murs s'étend, par devoir inhumaine. Leur regard se détourne, et d'un objet sacré Tremble de rencontrer le regard adoré.
Et leurs aveugles coups, à regret homicides, Ensanglantent leurs bras, d'innocents parricides.
Le port désert, plongé dans un calme effrayant... Mais l'envoyé du Ciel à la terre a parlé, Et le parvis du temple est soudain repeuplé. Les ordres du prélat rouvrent le sanctuaire ; De nombreux citoyens l'escortent vers la chaire, Et s'arrêtent, saisis d'un saint frémissement. Belzunce, devant Dieu, se recueille un moment. Et, s'armant tout à coup de la croix symbolique. Elève avec ferveur sa voix évangélique... « Adorons, inclinés, la volonté céleste... »
Belzunce ouvre aux douleurs un asile propice ; Son palais se transforme en un pieux hospice. Les lits nombreux du pauvre, alignés tristement, Du vertueux séjour sont l'unique ornement ; Et l'or, qui décorait cette riche demeure , Court chercher les besoins du malade qui pleure. Temple sacré du deuil et de l'humanité ! Ta pompe douloureuse est dans ta nudité.
Le prélat, revêtu de la bure grossière. Et le front tout souillé de cendre et de poussière, D'un bras infatigable écarte le trépas.
L'Aumône, ouvrant la main, vole devant ses pas.
yS Œuvres de Millevoye.
Oh ! quels flots de bienfaits épanchés dans sa course !
De son or généreux il épuise la source ;
Mais l'Eternel lui garde un bien plus précieux :
Sa sainte pauvi^eté l'enrichit dans les cieux.
Suivi de ces mortels, dont la main vénérée
Des courts instants de l'homme allonge la durée,
D'un pied muet, il entre au fond des noirs réduits,
Où veille la Douleur dans la longueur des nuits.
Et présente au mourant, qu'un feu secret consume.
Du breuvage ordonné la propice amertume.
Du mortel expirant il recueille les vœux.
Les derniers repentirs et les derniers aveux;
Lui montre dans la mort le retour salutaire
D'un habitant du Ciel, exilé sur la terre.
Et le guide, aux clartés de son divin flambeau.
Vers ce jour immortel qui commence au tombeau.
De moment en moment, l'active maladie Redouble les progrès de son vaste incendie. Tout meurt. On n'aperçoit que de vivants débris; Les yevix n'ont plus de pleurs, la voix n'a plus de cris. De leurs lugubres mains, le Deuil et la Souffrance Ont écrit sur ces murs : Ici, plus d'espérance. ■ L'inévitable Mort frappe à coups dévorants, Et son niveau funèbre égale tous les rangs. L'ami tombe et s'éteint , sur l'ami qu'il regrette ! L'égoïste , au cœur dur, s'enferme en sa retraite ; Là, seul, privé d'appuis, il meurt, triste, isolé... L'étranger, que rappelle une épouse chérie, Succombe, le regard tourné vers la patrie.
Le vieillard oublié
Près de lui, languissait la lampe solitaire.
De sa dernière nuit compagne funéraire.
Que cette nuit fut longue! Enfin le jour parut,
La lampe s'éteignit, et le vieillard mourut.
Plus loin, entre ses bras, une mère éplorée
Tient son fils qui n'est plus, et sa bouche égarée,
S'attachant sur la sienne, y puise avec effort
Le poison bienfaiteur, qui lui promet la mort.
Mais, des bords de la tombe, un cri s'est fait entendre.
Variantes des poèmes historiques. 79
Les autels attendaient ce couple jeune et tendre ;
Déjà fumait l'encens. O changement fatal !
Le froid linceul, tel est leur voile nuptial.
Attestant de l'hymen la majesté divine,
Belzunce étend les mains sur leur front qui s'incline.
Morne flambeau ! tu luis sur leurs derniers moments...
Des secrets de la vie heureux dépositaire,
Laborieux martyr d'un noble ministère!
Le monstre impur te lance un farouche regard
Et se venge sur toi des bienfaits de ton art.
Prêtre du Dieu vivant! ta main appesantie,
Se glaçant par degrés, laisse échapper l'hostie.
Seul Belzunce est debout. En ces lieux destructeurs,
Il ose encor porter ses pas consolateurs.
Quand Moïse, aux regards de la foule tremblante...
Israël éperdu, devant Dieu prosterné.
Pria, les yeux en pleurs et le front consterné...
Durant vingt nuits, ses yeux ne se sont point fermés. A la sombre lueur des fanaux enflammés. Il veille infatigable, et sa marche assidue Parcourt de la cité la plaintive étendue. Purifiant la terre où s'impriment ses pas. Par sa seule présence, il impose au trépas ; Et , d'un peuple mourant apaisant la souffrance , De la tombe entr'ouverte il trompe l'espérance.
Enfin, sous tant d'efforts, il se sent accablé...
Un reste d'habitants, faibles et peu nombreux, Traînaient avec effort leurs débris douloureux. Et supportaient à peine, en leur main affaiblie,
Des flambeaux palissants
Leur chant religieux, saluant cette enceinte. Des ossements vieillis bénit la poudre sainte, Et la tombe entendit ces ténébreux accords... Ces tristes voix dans l'air sourdement retentirent, Et de la sombre nuit les profondeurs gémirent... L'air circule déjà plus limpide et plus pur; L'espace radieux a repris son azur.
L'automne sa guirlande, et la sève épuisée Boit les molles vapeurs de la fraîche rosée.
8o Œuvres de Millevoye.
L'appareil funéraire a fui de ce séjour ; Le regret seul demeure et gémit plus d'un jour. Ce peuple , si longtemps à l'infortune en proie , Laisse à peine éclater sa douloureuse joie. Mais la reconnaissance étouffant les sanglots, La foule tombe aux pieds du pontife héros, Le porte vers le temple
La plupart des variantes que Millevoye avait introduites dans la seconde édition de Bel\iuice (1809), édition que nous n'avons jamais rencontrée, se retrouvent la plupart dans la troisième édition (1810), qu'on aurait pu croire définitive et qui a été encore si complètement modifiée dans l'édition posthume revue par l'auteur (1822). Nous avons seulement recueilli quelques variantes^ qui ont disparu dans cette dernière édition.
J'évoquais du tombeau ces antiques guerriers, Dont l'univers tremblant révère les lauriers,
Quand la Religion. . . . '
Prosterné, j'obéis. Palmes de l'Idumée!
Rayonnez sur le front du nouveau Borromée, Qui, dévoué pour tous, dans une autre Sion, Marchait entre la vie et la destruction.
Sous l'azur d'un beau ciel
Aux coteaux d'alentour, l'année, en souriant. Promettait l'abondance, et le riche Orient... Plutus, l'œil sur les mers, attendait le retour... « Les pleurs vont succéder à la bruyante joie ; Encore une journée, et l'hydre tient sa proie. » La foule écoute et rit : elle apprendra plus tard Que Dieu parle souvent par la voix du vieillard...
Mais voilà que du Ciel tout à coup envoyé Descend, avec l'espoir, un ange de pitié. C'est Belzunce. Les cris de la triste Marseille Sont venus retentir jusques à son oreille... La Mort porte sans choix ses coups indifférents... Ici j'entends frémir ces valeureux soldats, Renversés sans honneur et vaincus sans combats...
Variantes des poèmes historiques. 8i
Lois et mœurs, tout périt. La licence effrénée, Qui dans un seul moment voudrait vivre une année, D'un reste d'existence ardente à se saisir, Épuise avec fureur la coupe du plaisir : Le vice sacrilège, au milieu des ténèbres, Cherche, sur les tombeaux, des voluptés funèbres ; Et, dans l'oubli des lois, le crime audacieux, Impuni sur la terre, espère l'être aux cieux.
Muse de la douleur, muse pensive et tendre ! Que sur un ton plus doux ta voix se fasse entendre ; Donne quelques soupirs à de tristes amours... Le pâle Florestan , que le fléau dévore, Va mourir ; mais l'amour, dans son sein, vit encore. Vers Selmours expirante il a traîné ses pas ; On eût dit un fantôme, échappé du trépas... Belzunce est accouru ; Belzunce les console , Et retient un moment leur âme qui s'envole. Leur regard presque éteint se ranime, et Selmours Croit voir le protecteur des célestes amours. Qui, les couvrant tous deux de ses augustes ailes, Vient pour les appeler aux noces éternelles. Les yeux noyés de pleurs qu'il ne peut retenir. Le ministre de Dieu s'apprête à les unir ; Il impose les mains sur leur front qui s'incline...