‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 19 sur 120 · DU GRAND SAINT-BERNARD · texte numérisé non relu

DU GRAND SAINT-BERNARD

Page 39, vers i6. — On se souvient de la promptitude avec laquelle se forma l'armée de réserve de Dijon, où se rassemblèrent trente mille conscrits ; chaque jour , de nouvelles troupes de volontaires s'organisaient par toute la France. L'armée, évaluée à cinquante mille combattants, se mit d'abord en marche sur Genève, d'où elle partit pour le passage du Grand-Saint-Bernard, commandée par Bonaparte,

Page 41, vers 3. — Des soldats français s'attelaient euxmêmes aux pièces de canon, et les faisaient passer, non sans beaucoup de périls et de peines.

« Certes, l'obstacle le plus difficile était de faire passer l'artillerie sur le sommet de ces monts. La perspective d'un chemin de plusieurs lieues de long sur dix-huit pouces de large, pratiqué sur des chemins à pic, ces montagnes de neige qui menacent de se précipiter sur leurs têtes, ces abîmes, où le moindre faux pas peut les engloutir, rien n'a pu effrayer les soldats ; ils se pressaient autour des pièces pour avoir l'honneur de les traîner. Dans ce conflit d'ardeur et de dévouement, divers détachements

Notes des poèmes historiques. 91

de la division du général Loison, les 19*^ et 24'' demibrigades d'infanterie légère, les 43" et 96* d'infanterie de ligne, se sont particulièrement distinguées. Après des fatigues qu'il est impossible de dépeindre, après des efforts inouïs de constance et de courage, on veut donner aux soldats la gratification qui leur avait été promise... Ils la refusent tous ! Que ne devait-on pas attendre d'une armée capable de pareils traits de courage et de désintéressement ? » (Campagne de Bonaparte en Italie, en l'an VIII, par le citoyen Poudras.)

Page 41, vers 7. — Dans les pas les plus dangereux, les troupes, en battant la charge, s'encourageaient à bjaver les périls.

Page 41, vers 15. — On s'est effectivement servi de ce moyen, inventé par le chef de brigade Gassendi. On creusait de gros arbres en forme d'auge, où l'on couchait des pièces de canon, et on les traînait ainsi sur la neige avec plus de facilité.

Page 41, vers 21. — La 24* demi-brigade d'infanterie légère, et le 96*^ de ligne ne voulurent point abandonner leurs pièces, et bivouaquèrent dans les neiges, sans quitter leurs rangs.

Page 42, vers i. — Il y a ici une transposition de fait, ou plutôt de discours. Le Premier Consul a dit à Marengo : « Amis, vous savez que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille. » L'auteur a cru qu'on lui pardonnerait la transposition de ce mot, en faveur de son énergique beauté.

Page 42, vers 26. — Plusieurs détails intéressants recueillis dans la relation de la batïiille de Marengo, par Joseph Petit, grenadier, ont été employés dans ce morceau. Nous saisissons avec empressement l'occasion de rendre justice à l'auteur de ce petit ouvrage, écrit avec une élégante simplicité et avec le style du sujet.

p2 OEuvres de Millevoye.

Page 44, vers 26. — Cette assertion ne paraîtra pas outrée, quand on songera que ce n'étaient point les Carthaginois que commandait Annibal, mais seulement des troupes mercenaires, dont l'avidité était le seul aiguillon.

Page 44, vers 30. — On aurait pu sans doute établir ici un parallèle à l'avantage de notre héros; mais, parmi ses hautes qualités, il possède celle de haïr la flatterie ; il est assez grand pour se passer d'éloges, et comme l'a dit La Bruyère : Ce sont les faits gui louent.

LA BATAILLE D'AUSTERLITZ

Page 52, vers 5. — Le destin semblait avoir voulu rapprocher deux époques célèbres : l'anniversaire du couronnement de l'Empereur devait être témoin d'un des plus beaux faits d'armes du siècle. Cette heureuse circonstance redoublait encore la confiance et l'intrépidité du soldat, qui brûlait de célébrer une grande journée par de grands exploits.

Le 10 frimaire , à l'entrée de la nuit , l'Empereur , malgré les fatigues de la journée, voulut visiter, à pied, et incognito, tous les bivouacs : mais il espérait en vain se dérober aux yeux de ses soldats : leurs cœurs l'eurent bientôt reconnu. Alors éclatèrent les témoignages du plus vif enthousiasme : des fanaux de paille s'élevèrent , en un moment , sur les perches et les fusils ; et , au sein de ce joyeux incendie, l'Empereur fut salué par les acclamations de quatre-vingt mille hommes. Toute l'armée disait que le lendemain elle voulait lui donner un bouquet digne de lui. Un des plus vieux grenadiers s'approcha, et lui dit : « SlRE, tu n'auras pas besoin de t'exposer; je te promets, au nom des grenadiers de l'armée , que tu n'auras à combattre que des yeux , et que nous t'amènerons demain l'artillerie et les drapeaux de l'armée russe, pour célébrer l'anniversaire de ton couronnement. »

Notes des poèmes historiques. 93

L'Empereur avait publié la proclamation suivante, bien capable d'électriser son armée :

« Soldats , l'armée russe se présente devant vous, pour venger l'armée autrichienne d'Ulm : ce sont ces mêmes bataillons que vous avez battus à Hollabrunn, et que depuis vous avez poursuivis constamment jusqu'ici.

« Les positions que nous occupons sont formidables, et pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc.

« Soldats, je dirigerai moi-même tous vos bataillons : je me tiendrai loin du feu, si avec votre bravoure accoutumée vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis ; mais, si la victoire était un moment incertaine, vous verriez votre Empereur s'exposer aux premiers coups; car la victoire ne saurait hésiter, dans cette journée surtout où il y va de l'honneur de l'infanterie française, qui importe tant à l'honneur de toute la nation.

« Que , sous prétexte d'emmener les blessés , on ne dégarnisse pas les rangs ; et que chacun soit bien pénétré de cette pensée, qu'il faut vaincre ces stipendiés de l'Angleterre, qui sont animés d'une si grande haine contre notre nation.

« Cette victoire finira notre campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver, où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France , et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous, et de moi. »

Page 52, vers 16. — L'Empereur, qui connaît la composition de chaque régiment, adressait à chacun quelques mots en passant, et ces mots leur servaient de ralliement dans le combat. Il dit au 57° : « Souvenez-vous qu'il y a bien des années que je vous ai surnommé le Terrible. »

Page 52, vers 20. — La garde à pied de l'Empereur pleurait de rage de ne pouvoir donner. Comme elle demandait de la gloire et des périls : « Réjouissez-vous

P4 Œuvres de Miilevoye.

de ne rien faire , lui dit l'Empereur ; tant mieux si l'on n'a pas besoin de vous aujourd'hui, »

Page 53, vers 2, — Je me servirai de la relation officielle du combat, pour suppléer ici aux détails que la poésie ne pouvait admettre :

« Cette bataille, que les soldats s'obstinent à appeler la journée des trois Empereurs, que d'autres appellent la Jotirnée de l' Anniversaire, et que l'Empereur a nommée la Bataille d'Austerlitz, sera à jamais mémorable dans les fastes de la grande nation.

« L'Empereur, entouré de tous les maréchaux, attendait, pour donner ses derniers ordres, que l'horizon fût bien éclairci : aux premiers rayons de soleil, les ordres furent donnés , et chaque maréchal rejoignit son corps au grand galop.

« L'Empereur dit , en passant sur le front de bandière de plusieurs régiments : « Soldats, il faut finir cette cam- « pagne par un coup de tonnerre, qui confondra l'orgueil « de nos ennemis ; » et aussitôt les chapeaux au bout des baïonnettes, et des cris : Vive l'Empereur ! furent le véritable signal du combat. Un instant après, la canonnade se fit entendre , à l'extrémité de la droite , que l'avantgarde ennemie avait déjà débordée ; mais la rencontre imprévue du général Davoust arrêta l'ennemi tout court , et le combat s'engagea. Le maréchal Soult s'ébranla au même instant, se dirigea sur les hauteurs du village de Stratzen avec les divisions des généraux Vandamme et Saint-Hilaire, et coupa entièrement la droite de l'ennemi, dont les mouvements devinrent incertains.

« Surprise par une marche de flanc, pendant qu'elle fuyait, se croyant attaquante et se voyant attaquée, elle se regarda comme à demi battue.

« Le prince Murât s'ébranle avec sa cavalerie ; la gauche^ commandée par le maréchal Lannes, marche en échelons par régiments, comme à l'exercice : une canonnade épouvantable s'engage sur toute la ligne ; deux cents pièces de canon, et près de deux cent mille hommes, faisaient un bruit épouvantable.

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« C'était un véritable combat de géants. Il n'y avait pas une heure que l'on se battait, et toute la gauche de l'ennemi était coupée ; sa droite se trouvait déjà arrivée à Austerlitz, quartier-général des deux empereurs. »

Page 54, vers 8. — « Un bataillon du 4*^ de ligne fut chargé par la garde impériale russe à cheval, et fut culbuté : mais l'Empereur n'était pas loin: il s'aperçut de ce mouvement ; il ordonna au maréchal Bessières de se porter au secours de sa droite, avec ses invincibles, et bientôt les deux gardes furent aux mains. Le succès ne pouvait être douteux. Dans un moment, la garde russe fut en déroute ; colonel, artillerie, étendards, tout fut enlevé : le régiment du grand-duc Constantin fut écrasé ; lui-même ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval.

« Les deux empereurs, des hauteurs d'Austerlitz, virent la défaite de toute la garde russe. Au même moment, le centre de l'armée, commandé par le maréchal Bernadotte, s'avança ; trois de ses régiments soutinrent une très belle charge de cavalerie. La gauche, commandée par le maréchal Lannes, donna plusieurs fois : toutes les charges furent victorieuses. La division du général Caffarelli s'est distinguée ; les divisions de cuirassiers se sont emparées des batteries de l'ennemi : à une heure après-midi la victoire était décidée ; elle n'avait pas été un moment douteuse ; pas un homme de la réserve n'avait été nécessaire et n'avait donné nulle part. »

Page 55, vers 17. — « Le corps ennemi avait été chassé dans un fond, et se trouvait acculé à un lac. L'Empereur s'y porta avec vingt pièces de canon. Ce corps fut chassé de position en position, et l'on vit un spectacle horrible, tel qu'on l'avait vu à Aboukir, vingt mille hommes trouvant dans les eaux leur cercueil.

« Deux colonnes, chacune de quatre mille Russes, mettent bas les armes, et se rendent prisonnières : tout le parc ennemi est pris. Les résultats de cette journée sont quarante-cinq drapeaux russes, parmi lesquels sont les étendards de la garde impériale; un nombre consi-

96 OEuvres de Mille voye.

dérable de prisonniers, parmi lesquels douze ou quinze généraux, et au moins quinze mille Russes tués. On ne peut guère évaluer notre perte à plus de huit cents hommes tués, et à quinze ou seize cents blessés : cela n'étonnera point les militaires qui savent que ce n'est que dans la déroute qu'on perd des hommes ; et nul autre corp-^ que le bataillon du 4*^ n'a été rompu. Parmi les blessés sont le général Saint-Hilaire, qui, blessé au commencement de l'action, est resté toute la journée sur le champ de bataille : il s'est couvert de gloire ; les généraux de division Kellermann et Walter ; les généraux de brigade Walhubert, Thiébault, Sébastiani, Compans et Rapp, aide de camp de l'Empereur. C'est ce dernier qui, en chargeant à la tête des grenadiers de la garde, a pris le prince Repnin, commandant les chevaliers de la garde impériale de Russie.

« L'armée française, quoique nombreuse et belle, était moins nombreuse que l'armée ennemie, qui était forte de cent cinq mille hommes, dont quatre-vingt mille Russes et vingt-cinq mille Autrichiens. La moitié de cette armée est détruite ; le reste a été mis en déroute complète, et la plus grande partie a jeté ses armes.

« Trois colonels de la garde impériale russe sont pris, avec le général qui la commandait. Les hussards de cette garde ont fait une charge sur la division Cafîarelli : cette seule charge leur a coûté trois cents hommes qui restèrent sur le champ de bataille. La cavalerie française s'est montrée supérieure à celle ennemie et à elle-même. A la fin de la bataille, l'Empereur a envoyé le colonel Dallemagne, avec deux escadrons de sa garde, pour parcourir à volonté les environs du champ de bataille, et ramener les fuyards : il a pris plusieurs drapeaux, treize pièces de canon, et fait quinze cents prisonniers. La garde regrette beaucoup le colonel des chasseurs à cheval, Morland, tué d'un coup de mitraille, en chargeant l'artillerie de la garde impériale russe : cette artillerie fut prise, mais ce brave colonel trouva la mort. Nous n'avons eu aucun général tué. Le colonel Mazas, du 14'- de ligne, brave homme, a été tué : beaucoup de chefs

Notes des poèmes ,his toriques. oj

de bataillon ont été blessés. Les voltigeurs ont rivalisé avec les grenadiers : le 55*, le 43", le 14'', le 36^, le 40", le 17*; mais on n'ose nommer aucun corps, ce serait une injustice pour les autres: ils ont tous fait l'impossible. Il n'y avait pas un officier, pas un général, pas un soldat, qui ne fût décidé à vaincre ou à périr.

« Il ne faut point taire un trait qui honore l'ennemi ; le commandant de l'artillerie de la garde impériale russe venait de perdre ses pièces, il rencontra l'Empereur : « Sire, lui dit-il, faites-moi fusiller, je viens de perdre mes pièces. — Jeune homme, lui répondit l'Empereur, j'apprécie vos larmes ; mais on peut être battu par mon armée, et avoir encore des titres à la gloire. »

Page 56, vers 12. — L'Empereur eut la générosité de «permettre que l'armée ennemie se retirât chez elle, sur la seule parole de l'empereur de Russie. Ce beau trait rappelle les six mille hommes renvoyés si noblement à l'empereur Paul.

Page 56, vers 25. — L'Empereur lui-même exprima ce vœu touchant dans la proclamation suivante, où, après la bataille , il témoigna sa satisfaction à son armée :

« Soldats, je suis content de vous ; vous avez, à la journée d'Austerlitz , justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité ; vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire. Une armée de cent mille hommes, commandée par les empereurs de Russie et d'Autriche, a été, en moins de quatre heures , ou coupée ou dispersée ; ce qui a .échappé à votre fer fut noyé dans les lacs.

« Quarante drapeaux, les étendards de la garde impériale de Russie, cent vingt pièces de canon, vingt généraux, plus de trente mille prisonniers, sont le résultat de cette journée à jamais célèbre. Cette infanterie, tant vantée et en nombre supérieur, n'a pu résister à votre choc, et désormais vous n'avez plus de rivaux à redouter. Ainsi, en deux mois, cette troisième coalition a été vaincue et dissoute. La paix ne peut plus être éloignée ; mais, comme je l'ai promis à mon peuple, avant de passer le III. 7

pS Œuvres de Millevoye.

Rhin, je ne ferai qu'une paix qui nous donne des garanties, et assure des récompenses à nos alliés.

« Soldats^ lorsque le peuple français plaça sur ma tête la couronne impériale, je me confiai à vous pour la maintenir toujours dans ce haut éclat de gloire , qui seul pouvait lui donner du prix à mes yeux : mais, dans le même moment, nos ennemis pensaient à la détruire et à l'avilir ; et cette couronne de fer, conquise par le sang de tant de Français, ils voulaient m'obliger à la placer sur la tête de nos plus cruels ennemis : projets téméraires et insensés, que, le jour même de l'anniversaire du couronnement de votre Empereur, vous avez anéantis et confondus. Vous leur avez appris qu'il est plus facile de nous braver et de nous menacer, que de nous vaincre.

« Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France : là, vous serez l'objet de mes plus tendres sollicitudes. Mon peuple vous reverra avec joie, et il vous suffira de dire : « J'étais à la bataille d'Austerlitz ! » pour que l'on vous réponde : « Voilà un brave! »

Page 57, vers 17, — L'Empereur a institué une cérémonie funèbre, qui aura lieu, chaque anniversaire de la bataille d'Austerlitz, en l'honneur des braves qui ont péri dans cette journée.

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