POLLION
ÉGLOGUE QUATRIÈME
Flûte sicilienne, élève un peu tes sons; Tous n'aiment point l'arbuste et les humbles buissons. Si nous chantons les bois, que les bois, faits pour plaire, Soient dignes d'ombrager la toge consulaire.
Ces temps par la Sibylle autrefois révélés, Ils sont venus ! Déjà les siècles écoulés Recommencent pour nous leur marche solennelle; Déjà revient Astrée et Saturne avec elle ; Déjà descend des cieux tout un peuple nouveau.
Daigne, ô chaste Lucine, adopter ce berceau : Par lui, l'âge de fer cède aux beaux jours d' Astrée, Et ton frère a repris sa couronne adorée.
Les grands mois, PoUion, sous votre consulat. S'avancent, orgueilleux de leur nouvel éclat : Des crimes du passé s'il reste quelque empreinte. Le monde est, par vos soins, affranchi de sa crainte.
Plein de jours immortels, aux cieux, l'enfant sacré Admire les héros, dont il est admiré : Il gouverne le monde, apaisé par son père.
Traductions. 119
Enfant aux grands destins ! En offrande légère, Vois nos champs t'apporter la grappe au doux nectar, La fève de Memphis, l'acanthe et le baccar; La chèvre revenir, la mamelle arrondie ; Bondir près des lions la brebis enhardie; Les fleurs à ton berceau d'elles-mêmes s'offrir; L'herbe fallacieuse et le serpent mourir, Et l'amome en tous lieux prodiguer sa richesse.
En attendant les jours, où pourra ta jeunesse Dans les faits paternels recueillir des leçons , On verra, sans culture, ondoyer les moissons, La pourpre du raisin pendre au buisson aride. Et du chêne noueux couler un miel limpide.
Des vieux forfaits pourtant les vestiges épars Commanderont encor d'élever des remparts, De déchirer le sol, de tenter Amphitrite. Typhis renaît; Colchos revoit sa noble élite : Encor d'autres combats ; le grand Achille encor Sous un autre Ilion poursuit un autre Hector.
Mais lorsque tes vertus s'affermiront par l'âge, Le pin navigateur n'ira plus, sur la plage, Échanger les trésors de la terre et des eaux. Tout climat produit tout. Bacchus brave la faux; Cérès, libre du soc, de ses bienfaits dispose; Le joug laborieux loin des bœufs se repose : La laine n'apprend plus à feindre les couleurs ; Mais, dans les prés féconds errant parmi les fleurs. Le noir bélier revêt la pourpre éblouissante. Ou change sa toison en robe jaunissante; Et la vive écarlate habille les agneaux.
I20 OEuvres de Millevoye.
«Filez ces jours heureux; courez, légers fuseaux, » Dit la Parque, du sort interprète fidèle.
Voici les temps. Revêts ta splendeur immortelle, O du grand Jupiter noble postérité !
Sur son axe éternel vois le globe agité, Vois les mers, vois des cieux la profondeur immense Tressaillir, à l'aspect du siècle qui commence.
Oh ! que s'il me restait des jours assez nombreux Pour chanter dignement tant de faits généreux , . L'harmonieux Linus, le chantre du Rhodope, L'un fils du dieu des vers, l'autre de Calliope, Bien qu'illustres tous deux, tous deux d'un sang divin, De surpasser mes chants se flatteraient en vain ! Pan même, en Arcadie, enviât-il ma gloire. Pan même, en Arcadie, avoûrait ma victoire.
Connais ta mère, enfant ! et qu'un premier souris De dix mois de douleurs lui paye enfin le prix : Connais ta mère, enfant! digne, par ses caresses. Et du banquet des dieux et du lit des déesses.
Traductions. i2\
DAPHINIS
ÉGLOGUE CINQUIÈME
MENALQUE, MOPSUS.
MENALOUE.
uisque nous nous trouvons au pied de ces ormeaux, Ne pourrions-nous, Mopsus, toi, presser les pipeaux, Moi, réciter des vers ?
MOPSUS
Tu l'emportes par l'âge.
C'est à moi d'obéir : choisis, ou cet ombrage Qu'agite le zéphyr de son souffle inconstant. Ou plutôt cette grotte, où tu vois serpentant Les rameaux peu nombreux d'une sauvage treille ?
Amyntas, après toi, seul peut charmer l'oreille.
MOPSUS
A l'en croire, il serait le rival de Phébus.
122 OEuvres de Millevoye.
MÉNALQUE
Commence, et de Phyllis dis les feux, cher Mopsus ; Dis Alcon ou Codrus, et ses guerres sanglantes... Tityre prendra soin des chèvres pétulantes.
MOPSITS.
Je te dirai plutôt ces vers, que, l'autre jour.
Je traçais sous un hêtre et chantais tour à tour :
Et que vienne Amyntas défier mon génie !
MÉNALQUE
Comme cède le saule à l'olive jaunie Comme à l'olive en fleur cède le peuplier, Amyntas devant toi devrait s'humilier.
MOPSUS
C'est assez : nous voici dans la grotte isolée.
« Des nymphes de nos bords la troupe désolée Pleurait Daphnis. Ruisseaux, témoins de leurs douleurs ! Bois sacrés ! dites-nous comme une mère en pleurs, Embrassant de son fils les déplorables restes, Accusait et les dieux et les astres funestes. Hélas ! aucun pasteur, en ce lugubre jour , Ne conduisit ses bœufs aux sources d'alentour ; Des troupeaux, ô Daphnis, la foule mugissante Ne goûta ni les eaux ni l'herbe fleurissante. Les monts, les bois ont dit que, déplorant ton sort, Les lions africains gémirent de ta mort. Daphnis soumit au char les tigres d'Arménie,
Traductions. 123
Des danses de Bacchus établit l'harmonie, Et façonna le thyrse à ce dieu consacré. L'ormeau s'enorgueillit de son pampre doré ; Le pampre, du nectar de ses grappes superbes ; Le troupeau, de ses bœufs; la plaine, de ses gerbes. De tes vertus ainsi tu parais ce séjour. Infortuné Daphnis ! Depuis ton dernier jour, Apollon et Paies quittèrent nos asiles.
Tout périt avec toi : dans nos sillons stériles, Au lieu du pur froment, espoir de nos hameaux. On vit régner l'ivraie et de vains chalumeaux. La molle violette et le brillant narcisse Tombe , et près du chardon la ronce se hérisse.
Versez des fleurs ! Guidez l'ombre sur le ruisseau ! Daphnis le veut. Gravez aussi sur son tombeau :
JE SUIS DAPHNIS, CONNU DES BOIS ET DU CIEL MÊME ; MON BERCAIL ÉTAIT BEAU, j'ÉTAIS PLUS BEAU xMOI-MÊME. y
MÉNALQUE
Un frais sommeil à l'homme excédé de sa course Au pasteur altéré le doux bruit de la source, A peine de ton chant égalent la douceur. Du chantre de Sicile, ô digne successeur! Je dirai ton Daphnis et ses destins funestes; Je porterai Daphnis jusqu'aux voûtes célestes Daphnis m'aimait aussi.
MOPSUS
Quels plus riches trésors Pouvais-tu réserver pour payer mes accords .^^
A tes chants, comme aux miens, Daphnis devait prétendre Stimicon m'a vanté ceux que tu fais entendre.
MÉNALQUE
« Daphnis, foulant l'Olympe aux parvis inconnus, Voit, sous ses pieds, dans l'air les astres soutenus. Pan, Dryades, Sylvains, et, vous, guérets propices. D'un fortuné loisir vous goûtez les délices ! Autour des hauts bercails, les loups ne rôdent plus. Et le cerf vient bondir sur les rets détendus : Daphnis aime la paix. De clameurs inconnues, Les monts joyeux, au loin^ font retentir les nues. L'arbuste et les rochers, en vers mélodieux. Tout répète : « Daphnis, Daphnis est chez les dieux.» Veille sur nous, Daphnis ! Vois, quatre autels s'allument : Deux sont au dieu du jour, pour toi les autres fument. Deux urnes, tous les ans, versant l'huile aux flots d'or, A deux coupes de lait mêleront leur trésor. L'hiver, à nos foyers, l'été, sur nos fougères. Le Chio, jaillissant des profondes cratères, Epandra son nectar au convive enchanté.
Et fera circuler Bacchus et la gaîté.
Tour à tour chanteront Damète et Mélibée ; Et le Faune envîra les bonds d'Alphésibée. Dans nos vœux solennels aux nymphes des forêts, Dans nos libations aux dieux de nos guérets. Nous fêterons Daphnis : tant qu'aux roches profondes Vivra le sanglier, le poisson dans les ondes; Tant que la jeune abeille ira cherchant le thym. La cigale aspirant les vapeurs du matin ,
Traductions. 125
Nous redirons en chœur ta gloire et tes louanges : Daphnis, comme Cérès et le dieu des vendanges, Forcera nos tributs, en exauçant nos vœux. »
MOPSUS
De quels dons, ô pasteur ! payer tes chants heureux ? Non, jamais du zéphyr le frémissant murmure, Le flot qui mollement caresse la verdure. Dans les vallons pierreux le fleuve bondissant, N'ont porté dans mon cœur ce charme ravissant.
MÉNALQUE
Accepte ce hautbois : il chanta la souffi-ance
Du triste Corydon, brûlant sans espérance;
11 dit à Damétas : « A qui sont ces troupeaux ? »
MOPSUS
L'airain, de ma houlette, orne les nœuds égaux; Antigène l'envie, il a de quoi me plaire... N'importe ! de tes chants qu'elle soit le salaire !
[26 OEuvres de Millevoye.
SILENE
ÉGLOGUE SIXIEME
Ma muse, la première, au chalumeau docile, Apprit à répéter les chansons de Sicile ; Elle n'a point rougi de vivre au sein des bois. Alors que je chantais les combats et les rois, Apollon vint et dit : « Le pâtre, à sa houlette, Ne doit associer que la simple musette. » Phébus veut : j'obéis. Assez d'autres mortels, Varus, diront ta gloire et les combats cruels ; Plus humble, mon hautbois médite un air rustique. Si l'on daigne sourire à mon chant bucolique. Tout redira Varus, tout, le bois, le vallon; Phébus chérit les vers décorés de ce nom.
Poursuivez, doctes Sœurs. Dans la grotte prochaine, Mnasylus et Chromis virent dormir Silène. L'ivresse habituelle en ses veines coulait, Et de la veille encor tout le vin les enflait. Loin de son front, traînait sa couronne brisée, Et de son lourd flacon l'anse pendait usée. Craintifs, de sa guirlande, ils l'enchaînent tous deux ;
Traductions, 127
Car l'espoir de ses chants souvent trompa leurs vœux. Eglé survient, Egié, des Nymphes la plus belle; Et le sang du mûrier, qui sous ses mains ruisselle. Du buveur qu'elle éveille, a coloré le front. Mais Silène, riant de ce joyeux affront : « Enfants, dit-il, brisez cette inutile entrave; C'est assez qu'on ait vu Silène votre esclave. Puisque vous l'exigez, vous entendrez mes airs. Pasteurs ; écoutez-moi : pour vous sont les concerts ; Pour elle... un autre don sera sa récompense. » Il prélude, et l'on voit les Faunes, en cadence. Des hôtes des forêts bondir environnés.
Et les chênes mouvoir leurs vieux fronts sillonnés. Phébus plaît moins au Pinde; Ismarus et Rodope Admirent moins les chants du fils de Calliope.
Il chantait ce grand vide où nageait l'univers, Quand flottaient confondus les principes divers De l'air , du feu liquide et de la mer profonde ; Quel pouvoir arrondit l'orbe naissant du monde, Forma tout par degrés, durcit le sol fangeux, Et renferma les flots en leur lit orageux ; De son premier soleil la nature étonnée. L'air ouvrant à l'Hyade une route ordonnée. Les bois levant leur tête, et quelques animaux Errant de loin en loin sur les sommets nouveaux.
Il raconte Pyrrha, le doux siècle de Rhée,
Caucase, et le larcin de la flamme éthérée;
Et cet Hylas qu'en vain sa flotte appelle, hélas!
Et ces bords répétant au loin : Hylas ! Hylas !
Sa voix plaint de Minos l'épouse sacrilège.
128 Œuvres de Millevoye.
Éprise d'un taureau non moins blanc que la neige. Heureuse, si jamais on n'eût vu de troupeaux! Insensée ! où vas-tu ? qui trouble ton repos ? De Prœtus autrefois les filles désolées De faux mugissements remplissaient les vallées, Craignaient le joug, cherchaient la corne sur leur front; Mais d'un bizarre hymen elles fuyaient l'affront. Insensée ! où vas-tu ? Parcourir les montagnes .'' Arrête : ton amant paît l'herbe des campagnes. L'albâtre de son cou dans les fleurs est caché; Sous l'yeuse au tronc noir, il repose couché, Ou suit les grands troupeaux, vers l'étable écartée ; « Fermez, fermez les bois, ô vierges du Dictée! « Ah ! si je découvrais ses vestiges errants ! « Peut-être est-il séduit par les prés odorants.^ « Retournant sous son toit, la vache qui rumine « L'a peut-être attiré dans les champs de Gortyne. »
Silène aussi chantait ce fruit dont les appas De la jeune Atalante ont ralenti les pas. Les sœurs de Phaéton, qu'il couvre de verdure, Allongent dans les airs leur pâle chevelure. Il dit comment la Muse, à la voix de Phébus, Vers le double coteau guida notre Gallus, Quand, du chantre inspiré saluant le génie, Toute la cour du Dieu se leva réunie; Quand, le front ceint de fleurs et d'herbages amers, Linus, pasteur divin, lui dit en doctes vers : « Ces pipeaux (des Neuf Sœurs reçois ce doux partage) Sont du vieillard d'Ascra l'immortel héritage ; Sur ces mêmes pipeaux il chantait, et, des monts,
Traductions. 129
Les frênes descendaient dans le creux des vallons. Rends Phébus orgueilleux des forêts de Grynée. »
O fille de Nisus ! il dit ta destinée, Et cette autre Scylla, dont les livides flancs Grondent environnés de noirs monstres hurlants^ Fils des mers, chiens hideux, dont la gueule bruyante D'Ulysse déchira la flotte tournoyante.
Il raconte Térée, en vautour s'envolant; Les dons de Philomèle et son festin sanglant, Et sa fuite au désert, et Térée, à toute heure. Planant sur ce palais qui n'est plus sa demeure.
Tous ces chants qu'Eurotas entendit autrefois. Et que transmit Phébus aux lauriers de ses bois, Silène les répète; et l'écho des vallées, Fidèle, les renvoie aux plaines étoilées. Jusqu'à l'heure où Vesper, malgré le ciel charmé Ordonne des brebis le compte accoutumé.
IIK
130 Œuvres de Millevoye.
MELIBEE
ÉGLOGUE SEPTIEME
MELIBEE, CORYDON, THYRSIS.
MÉLIBÉE
Par hasard, sous un pin, Daphnis était assis. Confondant leurs troupeaux, Corydon et Thyrsis Laissaient bondir, Thyrsis, les brebis rassemblées, Et Corydon, la chèvre aux mamelles gonflées. Arcadiens tous deux, tous deux jeunes, leurs voix S'élevaient tour à tour ou chantaient à la fois.
Tandis qu'au myrte vert j'épargnais la froidure. Le bouc, roi des troupeaux, fuyait à l'aventure. Je vois Daphnis ; Daphnis m'aperçoit : « O berger ! Ton bouc et tes chevreaux sont exempts de danger. Me dit-il; s'il se peut, viens t'asseoir sous l'ombrage. La vache, pour ces bords, quitte le pâturage : Là, l'errant Mincio, dans les joncs égaré, Coule, et l'essaim bruit sur le chêne sacré. » Ainsi parlait Daphnis. Que résoudre ? que faire ? Pour renfermer l'agneau séparé de sa mère ,
Traductions. 131
Près de moi je n'avais Alcippe ni Phyllis, Mais le combat est grand : Corydon et Thyrsis ! Leurs jeux, sur mes travaux, eurent la préférence. A lutter tour à tour l'un et l'autre commence ; Les chants alternatifs plaisent au double Mont : Ainsi, Corydon chante, et Thyrsis lui répond.
CORYDON
« Nymphes de Libéthra ! mes plus chères délices ! De même qu'à Codrus, daignez m'être propice. Si je cède à son chant, par Phébus inspiré, Je suspendrai ma flûte à ce pin consacré.
THYRSIS
Du lierre, au jeune adepte, amis, offrez l'ombrage; Que le cœur de Codrus en soit brisé de rage , Ou, de l'éloge outré prévenant le danger, Qu'un magique baccar me vienne protéger !
CORYDON
Mycon, d'un sanglier, t'offre l'horrible hure. Et d'un cerf aux longs jours la rameuse parure. Diane ! par mes soins, sur un pompeux autel. Debout, tu revivras en un marbre immortel.
THYRSIS
Dieu des jardins, gardien de mon humble héritage ! Je ne t'offre, par an, qu'un modeste laitage; Ton image , chez moi , n'est que de marbre encor : Protège mes troupeaux, l'image sera d'or.
CORYDON
Plus douce que le thym dont l'Hybla se couronne, Plus blanche que le cygne et le pampre d'automne, Galatée ! au bercail les taureaux vont rentrer : Si Corydon t'est cher, accours, viens l'inspirer!
THYRSIS
Que je sois, à tes yeux, plus vil que les herbages Dont la mer de Sardaigne infeste ses rivages. Si ce jour, pour Thyrsis, n'a la longueur des ans! Vers retable, ô mes bœufs, tournez vos pas pesants.
CORYDON
Ruisseaux doux au sommeil, lits de molle fougère. Que voile cet arbuste à l'ombre encor légère ! Défendez mon troupeau des feux du Sirius : L'été vient, et grossit les perles de Bacchus.
THYRSIS
Là le foyer, ici la torche accoutumée.
Et la flamme assidue, et la poutre enfumée. Nous font braver autant l'hiver et ses rigueurs, Qu'un torrent son rivage, un loup l'œil des pasteurs.
CORYDON
De ses dards épineux la châtaigne est armée ; La terre, de fruits mûrs, est au loin parsemée ; Tout rit; mais qu'Alexis délaisse nos coteaux, Dans leurs lits desséchés tariront les ruisseaux !
Traductions. 135
THYRSIS
L'air brûle, l'herbe a soif; tout meurt dans nos campagnes ; Bacchus ravit le pampre aux arides montagnes. Que revienne Phyllis, et tout va refleurir, Et des cieux réjouis l'urne va se rouvrir.
CORYDON
Des bois chers à Vénus le myrte est la parure ; Apollon, du laurier, protège la verdure; Plus heureux coudrier ! Phyllis t'a préféré : Sois vainqueur et du myrte et du laurier sacré.
THYRSIS
Le frêne orne les bois, le sapin la colline; Le saule pâlissant, sur les ondes, s'incline. Plus souvent, Lycidas, si tu viens dans nos bois , Le chêne et le sapin fléchiront sous tes lois. »
ME.LIBEE.
De leurs accents rivaux j'ai gardé la mémoire. Thyrsis voulait en vain disputer la victoire ; Dès ce jour, du vainqueur on proclama le nom. Et Cor)"don, pour moi, fut toujours Corydon.
134 'Œuvres de Millevoye.
DAMON ET ALPHÉSIBÉE
ÉGLOGUE HUITIÈME
Damon, Alphésibée, harmonieux rivaux!
Je vais, à nos pasteurs, dire vos chants nouveaux. Le lynx, l'œil étonné, se plut à les entendre; L'onde oublia son cours, le troupeau l'herbe tendre. Damon, Alphésibée, harmonieux rivaux!
Illustre Pollion, qui, loin de ta patrie, Franchis le haut Timave ou les flots d'Illyrie ! Ne viendra-t-il jamais l'heureux jour, où ma voix Osera proclamer tes belliqueux exploits.
Et dire à l'univers par quel pouvoir magique Tes chants rendent Sophocle au cothurne tragique ? Par toi, j'ai commencé, je finirai par toi. Lis ces vers que ta bouche a réclamés de moi : A tes lauriers vainqueurs, joins le lierre timide. La nuit quittait les cieux ; et la rosée humide Venait pour les troupeaux amollir le gazon : Penché sur sa houlette, ainsi chanta Damon : « Étoile du matin, ramène la lumière, Viens ! Nise indignement trahit sa foi première ;
Traductions.
Et, moi, dans la longueur et des nuits et des jours, J'atteste en vain les dieux, témoins de mes amours : Ils me laissent mourir... O flûte pastorale ! Essaye à répéter les accents du Ménale.
« Le Ménale, du pâtre, entend les airs plaintifs; Ses bois sont éloquents et ses pins attentifs. Pan t'y fit soupirer, ô flûte pastorale ! Essaye à répéter les accents du Ménale.
« Nise à Mopsus !... Amants, espérez tout du sort : La cavale au griffon s'unira sans effort ; Près du limier, boira la biche sans défense. Allume les flambeaux, fuis les jeux de l'enfance, Mopsus ! Voici l'épouse ! Hesper est apparu ; Des hauts sommets d'Œta, pour toi seul, accouru, Il éclaire ta fête... O flûte pastorale ! Essaye à répéter les accents du Ménale.
« Digne épouse, en effet, d'un aussi rare époux, Nise! pour ton Mopsus, tu nous méprises tous; Et mes sourcils épais et ma barbe touffue Sont l'objet de ta haine et repoussent ta vue; Comme de mes pipeaux, tu ris de mes tourments, Et ne crois pas aux dieux qui vengent les amants. Il en est, toutefois !... O flûte pastorale ! Essaye à répéter les accents du Ménale.
« Un jour (de mes malheurs, cejour fut le premier), Je te vis. Tu cueillais les doux fruits du pommier. Ta mère t'escortait : moi, j'étais votre guide. Douze ans formaient mon âge, et, déjà moins timide. Aux plus jeunes rameaux je touchais de la main : Je te vis, et la mort descendit dans mon sein.
136 Œuvres de Millevoye,
Erreur fatale et chère !... O flûte pastorale ! Essaye à répéter les accents du Ménale.
« Je te connais, Amour ! monstre altéré de sang ! Garamante, Ismarus, t'ont vomi de leur flanc. Barbare ! c'est par toi, qu'une mère féroce Aux entrailles d'un fils plonge un poignard atroce. De ton crime ou du sien, quel est le plus hideux? Ah ! tous deux sans pitié, vous m'indignez tous deux... O ma flûte ! redis les accents du Ménale.
« Qu'aux loups épouvantés la brebis soit fatale j Que le chêne durci porte le fruit doré; Du narcisse éclatant, que l'aune soit paré; Que l'ambre parfumé découle du feuillage; Que le hibou, du cygne, égale le ramage; Et que Tityre enfin rivalise à la fois Arion sur les flots, Orphée au sein des bois!... O ma flûte ! redis les accents du Ménale.
« Adieu, forêts! Je fuis votre ombre pastorale. O mer ! envahis tout ! Je veux, du haut des monts, Rouler de roc en roc dans les gouffres profonds. Toi, prends pour dernier don mon âme qui s'exhale, Ma flûte !... Cesse enfin les accents du Ménale. »
Du rival de Damon, Muses, dites les vers : Quelle voix peut suffire à tous les tons divers ?
« Couronne ces autels, puise l'eau des fontaines. Cueille de l'encens mâle et de molles verveines. Essayons, sur l'ingrat, ce filtre impérieux... Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux!
« Circé ravit leur forme aux compagnons d'Ulysse : J'arrache aux cieux Phébé, ma déité propice;
Traductions. 137
Mon chant frappe de mort l'hydre pernicieux... Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux !
« Trois fois ces trois bandeaux couronnent son image, Qu'à l'entour des autels traîne trois fois ma rage : Toujours le nombre impair fut agréable aux dieux... Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux!
« Qu'un nœud de trois couleurs par trois fois se resserre, Amaryllis , et dis : « O reine de Cy thère ! Vois dans ces nœuds puissants l'emblème de tes nœuds. » Ramenez-moi Daphnis , charme mystérieux !
« Quand ce feu pétillant durcit la molle argile, La cire au même feu s'amollit, se distille. Puisse ainsi mon amant, las de me voir souffrir, S'endurcir pour une autre, et pour moi s'attendrir ! Verse le pur froment! Que la flamme consume Ce laurier, par tes mains revêtu de bitume ! Brûle dans ce laurier, Daphnis, brûle à mes yeux !... Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux !
« Avide du taureau, la vache vagabonde Qui parcourut la terre et la forêt profonde. Lasse de battre en vain tous les lieux d'alentour. Tombe près du ruisseau, haletante d'amour; Elle oublie et l'étable et la nuit avancée : Que Daphnis, nourrissant cette ardeur insensée, M'implore, et que j'insulte à ses stériles vœux!... Ramenez-voi Daphnis, charme mystérieux!
« Ces gages qu'autrefois me laissa le parjure. Garde-les dans ton sein, terre! je t'en conjure. Ils me doivent Daphnis, ces gages précieux !... Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux!
138 Œuvres de Millevoye,
« Ces herbes que îe Pont nombreuses voit éclore, Méris me les donna : je les possède encore. Il m'apprit à filtrer leur suc envenimé. Lui-même, en loup hurlant, par elles transformé, Il courait se cacher aux forêts ténébreuses : J'ai vu les morts sortir de leurs tombes poudreuses, Et l'épi fugitif mûrir en d'autres lieux... Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux !
« Jette aux flots cette cendre au-dessus de ta tête ! Philtres ! contre Daphnis en vain je vous apprête : Daphnis brave mon art, Daphnis brave les dieux... Ramenez-moi Daphnis, charme mystérieux!
« La cendre, à l'enlever tandis que je diffère, S'allume, et sur l'autel tremble en flamme légère: Présage ! sois heureux. Mes destins sont dictés. Hylas frappe le seuil d'aboiements répétés. Amour ! perfide Amour ! croirai-je à tes mensonges ? Le bonheur des amants n'est-il que dans leurs songes? Non, le crédule espoir n'abuse point mes yeux... Voilà Daphnis ! Cessez, charme mystérieux ! »
Traductions.
MERIS
ÉGLOGUE NEUVIÈME
LYCIDAS, MERIS.
OLYCIDAS.
ù se tournent tes pas, Méris? vers la cité?
MÉRIS
J'ai vécu trop longtemps ! Ah ! qui l'eût redouté ? L'usurpateur a dit : « Tous vos champs tributaires « Sont à moi seul ; fuyez, maîtres héréditaires. » Et, moi, triste, vaincu (tant le sort peut changer !), Je porte mes chevreaux, aux mains de l'étranger : Que ce don soit fatal !
LYCIDAS
Des lieux où la colline Sous le fertile soc plus mollement s'incline. Jusqu'au vieux hêtre, au front brisé par les hivers, Ménalque est maître encore, et le doit à ses vers.
MÉRIS
Ainsi le racontait l'errante Renommée ;
OEuvres de Millevoye.
Mais notre voix se perd dans le bruit d'une armée : La colombe se tait devant l'aigle sacré. Si le corbeau, des flancs du chêne révéré, Ne nous eût défendu la guerre meurtrière, Ménalque ni Méris ne verraient la lumière.
LYCIDAS
Noirs forfaits ! à quels bras étiez-vous réservés ? Quoi ! nos consolateurs nous seraient enlevés ! Eh ! qui donc eût chanté les Nymphes du bocage, Semé des fleurs, couvert les fontaines d'ombrage, Et répété ces vers qu'un jour je recueillis. Lorsque tu les portais à notre Amaryllis? « Jusques à mon retour de la cité prochaine, Fais paître mes chevreaux, au bord de la fontaine, O Tityre, et du bouc fuis le front courroucé. »
MÉRIS. '
Je préfère cet air, pour Varus commencé : « Magnanime Varus ! ah ! si le sort pardonne A nos murs trop voisins de la triste Crémone, Les cygnes de Mantoue aux cieux t'enlèveront. »
LYCIDAS
Que tes essaims, Méris, des ifs craignent le front! Qu'un lait pur, de ta vache, emplisse les mamelles ! J'eus moi-même un regard des doctes Immortelles. Il me souvient encor du jour, où nos pasteurs Me proclamaient poète ; éloges trop flatteurs ! A célébrer Varus est-ce à moi de prétendre?
Traductions. 141
L'oie aux cris importuns, de l'oiseau du Méandre, A-t-elle les accords doux et mélodieux?
MÉRIS
Je cherche à retrouver quelques airs gracieux. Ecoute celui-ci : « Viens, belle Galatée ! Quel charme te retient sous la mer agitée ? Ici le doux printemps rougit; et, de ses fleurs, La terre, aux bords des eaux, prodigue les couleurs ; Le pâle peuplier couvre les antres sombres, Et la vigne flexible entrelace ses ombres. Viens; laisse follement le flot battre ses bords. »
LYCIDAS
Une nuit, tu chantais... ô les tendres accords! Si j'oubliai les airs, je retins la mesure.
MÉRIS
« Des astres, ô Daphnis, laisse la foule obscure ! Astre du grand César, voilà que tu parais ! Astre cher à Vénus, et propice aux guérets ! Astre, qui sur les monts vas colorant la treille ! Enrichis les jardins de la poire vermeille, O Daphnis ! tes neveux jouiront de tes plants; Avec le temps tout s'use, et même les talents. »
J'ai chanté plus d'un jour : cependant, avant l'âge, Ma voix s'éteint ; Méris , ô funeste présage ! S'est laissé prévenir par le regard des loups. Par Ménalque chantés, ces airs seront plus doux.
LYCIDAS
Ne me les ravis point. Vois, les ondes se taisent;
OEuvres de Millevoye.
Pour toi, des aquilons, les murmures s'apaisent. La moitié de la route a fui rapidement. Déjà, de Bianor, je vois le monument : Là, le pâtre en faisceaux assemble le feuillage; Là, pose tes chevreaux, et chantons sous l'ombrage. Nous les verrons trop tôt, ces remparts odieux! Si tu crains de la nuit les brouillards pluvieux, Marchons! Donne ce poids, qui t'accable sans doute, Méris, et nos chansons abrégeront la route.
ME RI s.
Il est pour nous, ami, des soins plus rigoureux : Attendons et Ménalque et des jours plus heureux.
Traductions, 143