I. Le chirurgien Guyon. {Noie de l'auteur
Poèmes et poésies historiques. 21
« Malheureux ! criait-il ; par quel fatal délire Douter obstinément du mal qui vous déchire! Que diriez-vous, enfin, si, m'immolant pour vous, Je vous forçais de croire à l'horreur de ses coups ? » Il dit, et le scalpel, sous la main qui le guide. Interroge la mort aux flancs d'un corps livide : La mort répond. Déjà le monstre empoisonné Révèle sa présence au peuple consterné ; Et le noble martyr^ qu'un prompt tourment dévore. Dit à ce peuple : « Eh bien ! douterez-vous encore ? » Les yeux s'ouvrent alors : toute une ville en deuil Se réveille éperdue, au bord de son cercueil. Avez- vous quelquefois, alors que les orages Annoncent aux vaisseaux l'approche des naufrages Entendu ces bruits sourds, par degrés redoublés Ces confuses clameurs des matelots troublés? Du peuple dans l'effroi telle est la voix plaintive. Les trésors d'Orient sont épars sur la rive; Le noir cordage flotte, à demi détendu; Et l'avide marchand, interdit, confondu, Regardant sa richesse avec indifférence, Borne ses longs calculs et sa longue espérance.
La pompeuse cité n'offre plus au regard Qu'un peuple de mourants à l'œil creux et hagard . Leur langue desséchée aux accents se refuse; Leur esprit incertain, qu'un vain prestige abuse, Ne voit plus qu'à travers un voile ténébreux; Et jusqu'à la douleur tout est songe pour eux. La douleur cependant provoque, aigrit sans cesse De leurs nerfs inquiets l'irritable faiblesse :
Ceux-ci du coup fatal tombent frappés soudain; Ceux-là vont au cercueil par un plus long chemin ; L'un, sur le bord des eaux, avec effort se traîne; L'autre, égaré, tantôt mord la poudreuse arène, Tantôt ronge en hurlant ses bras défigurés. Que le brûlant ulcère a presque dévorés.
De citoyens armés une inflexible chaîne Autour des murs s'étend, par devoir inhumaine. Prêt à tonner, le bronze est tourné vers le port. Et la mort se présente à qui veut fuir la mort. La Consternation, immobile et glacée.
Reste sans souvenir, sans plainte, sans pensée. Le port désert, plongé dans un calme effrayant. N'entend plus ni les cris, ni le marteau bruyant; Les temples sont fermés : dans ces douleurs publiques. Des saints sur les autels on voila les reliques ; Le cierge consacré cessa de s'allumer.
L'hymne de retentir , et l'encens de fumer.
Voilà donc ces remparts si fameux d'âge en âge, Ce sol des troubadours, dont le ciel sans nuage Semblait du ciel romain répéter les splendeurs ! Où sont, fille des mers, tes antiques grandeurs? Où sont ces nautoniers, de qui la foule active Appelait le regard de l'Europe attentive? Émule de Sidon et rivale de Tyr !
Le dévorant oubli s'apprête à t'engloutir. En vain, pour te fonder, la brillante lonie Endurcit aux travaux sa molle colonie; En vain Rome et César peuplaient tes murs fameux: Comme eux tu t'élevais, tu vas tomber comme eux;
Poèmes et poésies his toriques. 23
Tu vas joindre au tombeau Babylone et Carthage. Un jour^ le voyageur, égaré vers ta plage, Sur ton havre isolé jetant un œil surpris, Demandera Marseille à ses muets débris.
Ainsi Jérusalem, à Dieu longtemps si chère, Quand sur elle eut soufflé le vent de la colère. Croulant sous le fardeau de ses calamités, Tomba, dans un moment, du trône des cités; Et du Prophète-roi l'héritière divine Emplit tout l'Orient du bruit de sa ruine.
Mais voilà que du Ciel, sur la terre envoyé, Apparaît tout à coup un ange de pitié : C'est Belzunce. Les cris de Marseille plaintive Ont averti de loin son oreille attentive ; Il accourt! On s'écrie : « Oià portez-vous vos pas? Fuyez, fuyez la mort! — Non, je ne fuirai pas. Qu'une indigne frayeur lâchement me retienne !... Non, ce peuple est mon peuple, et sa vie est la mienne ; Ma place est là, j'y cours ; auprès de son troupeau, Le pasteur attendra l'homicide fléau. »
Ses ordres à l'instant rouvrent le sanctuaire; Le peuple avec ferveur l'escorte vers la chaire, Et s'arrête, saisi d'un saint frémissement. Belzunce, devant Dieu, se recueille un moment; Et, les yeux attachés sur la croix symbolique. Fait entendre en ces mots sa voix évangélique : « Aux clous de cette croix l'Homme-Dieu vint s'offrir. Que son exemple au moins nous enseigne à souffrir ! Adorez avec moi la volonté céleste ; Humbles de cœur, prions : le Ciel fera le reste. »
24 OEuvres de Millevoye.
Il dit; vers le Très-Haut la prière a volé : Le malheureux qui prie est déjà consolé.
Cependant le prélat, dans ce désordre extrême, Où l'effroi du péril double le péril même, Au-devant du trépas marche sans s'émouvoir, Et rend autour de lui la vie avec l'espoir. Il ouvre à la douleur un asile propice; Son auguste palais se change en humble hospice. Les lits nombreux du pauvre, alignés tristement, Désormais de ces lieux sont l'unique ornement ; Et tout l'or qu'enfermait l'opulente demeure Partout s'offre aux besoins du malade qui pleure *. Saint prélat. Dieu te garde un bien plus précieux : Ta noble pauvreté doit t'enrichir aux cieux.
Trois sages, qu'a nourris l'Epidaure nouvelle ^, A son zèle pieux joignent leur docte zèle : Avec eux, il pénètre au fond des noirs réduits. Où veille la douleur dans la longueur des nuits, Et présente au mourant, qu'un feu secret consume, Du breuvage ordonné la propice amertume. De l'homme qui s'éteint il recueille les vœux, Les derniers repentirs et les derniers aveux ; Il lui rappelle, à l'heure où l'espoir l'abandonne,
1. Ce n'est point là le seul trait de désintéressement qui honore l'âme de Belzunce. En 1723, le roi l'ayant nommé à l'évêché de Laon, duché-pairie, il refusa cette faveur, et ne voulut point abandonner un diocèse, que le souvenir de ses dangers et de ses sacrifices semblait lui rendre plus cher encore. {Note de l'auteur.)