III
258 OEuvres de Millevoye,
Crois-moi, Mercure : exige aussi, Qu'on coupe cette barbe au poil roux et durci. Sa profonde épaisseur la rend d'un poids énorme.
MERCURE
C'est fort bien dit. Allons , il faut que l'on réforme Cette barbe.''
LE PHILOSOPHE
Quel est le barbier des enfers ?
MERCURE
C'est... Ménippe, au besoin : il est des plus experts. La hache de Caron...
M ÉNIPPE.
Non^ Mercure : une scie.
MERCURE
La hache suffira.
MENIPPE, après avoir coupé la barbe du philosophe.
Ta mine est adoucie; Mais un reste d'orgueil vient encor se nicher Dans ces sourcils épais, que je vais arracher.
MERCURE
Est-ce fait ?... Maintenant, entre dans la nacelle. Mais quoi ! ta lâcheté tout à coup se décèle : Tu pleures, philosophe, à l'aspect du trépas !
MÉNIPPE
Qu'est-ce qu'il tient encor sous le pli de son bras ?
MERCURE
Vois!
MÉNIPPE
La flagornerie. Il en fit grand usage.
LE PHILOSOPHE
Renonce aussi, Ménippe, à ton libre langage , A ton esprit fantasque, à tes propos mordants; Cynique, cesse enfin de nous montrer les dents.
MERCURE
Non, Ménippe ; ta verve, à loisir exercée , Saura nous réjouir, pendant la traversée.
(Un orateur se présente.)
Orateur, abandonne et ces tours trop hardis,
Et cette période aux membres arrondis,
Et la similitude et la froide antithèse ;
Que ton style, aux grands mots, un peu moins se complaise ;
Parle pour qu'on t'entende, et d'un ton moins pompeux ;
Au barbarisme enfin renonce, si tu peux.
l'orateur.
J'abjure tout cela.
mercure.
J'en ai bien de la joie.
Entre, et partons ! Qu'aux vents la voile se déploie. Levez l'ancre, et voguons vers le bord opposé. Tout pleure : toi, surtout, philosophe rasé !
LE philosophe.
Oui, je pleure la mort de mon âme immortelle.
OEuvres de Millevoye.
ME NIPPE
Son âme ne vaut pas que l'on s'occupe d'elle. Il pleure les festins, et l'instant oij, la nuit, De l'impure débauche il gagnait le réduit. Il n'ira plus aux sots vendre son ignorance ; Il ne mentira plus avec pleine assurance : C'est là son désespoir.
- LE PHILOSOPHE
Et toi , Ménippe, toi , Jamais contre la mort n'as-tu murmuré?
ME NIPPE
Moi, Qui vins au-devant d'elle , en joyeux volontaire l
MERCURE
Mais quel bruit jusqu'à nous arrive de la terre? Pleûre-t-on Lampichus? Non pas: on le maudit.. Sa ville, dans la joie, à sa mort applaudit, Et sa veuve insultée a vu ses fils naguères Lapidés par les fils dont il tua les pères. De Craton cependant l'éloge prononcé Attendrit tout un peuple, à l'entendre empressé. On couronne de fleurs sa mère triomphante; En foule, on reconduit l'orateur Diophante, Moins illustre, et pourtant chéri dans sa cité. Damasias l'athlète est aussi regretté.
Cher Ménippe, et,^pour toi, tout est muet!
MENIPPE.
Mercure ^
Traductions. 261
Tu te trompes : attends que la nuit plus obscure Ait de chiens dévorants entouré mes lambeaux; Attends que, pour moi seul, la troupe des corbeaux, Arrivée en tumulte et des monts et des plaines , Ouvre un vivant cercueil à mes dépouilles vaines.
MERCURE
C'est parler comme il faut. Mais nous touchons les bords; Je vous quitte. Je vais rassembler d'autres morts. Au tribunal suprême , il est temps de vous rendre.
MÉNIPPE
Fort bien. Mercure, adieu. Minos doit nous attendre : Allons, et qu'il nous juge !... Eh quoi ! vous balancez? De supplices cruels seriez-vous menacés?
Là-dessus, par bonheur, je suis sans défiance, Et mon Minos à moi n'est que ma conscience.
OEuvres de Millevoye.