MERCURE, CARON
MERCURE
epuis assez longtemps nos comptes sont remis : Arrêtons-les, Caron. Bons comptes, bons amis.
CARON. Mercure lui présente son mémoire.
Très volontiers. Dis-moi toi-même les articles : J'ai tantôt, dans ma barque, oublié mes besicles.
MERCURE
Cinq drachmes pour une ancre.
CARON
Oh ! oh ! c'est un peu cher,
MERCURE
Ne me marchande pas, vieux batelier d'enfer : Elle me coûte autant, autant, sur ma parole. Pour l'anneau de la rame, ajoutons double obole.
CAROX.
Passe.
OEuçres de Millevoye.
MERCURE
De cet acier, pour Minerve aiguisé, Qui recrépit ta voile et ton cordage usé, D'une aiguille en un mot, cinq oboles.
CARON
MERCURE
Ensuite.
Pour les torrents de poix dont ta barque est enduite, Et pour le chanvre, en câble arrondi sous ta main. Deux drachmes seulement.
CARON
C'est un peu plus humain,
MERCURE
Ma recette, dis-moi, sera-t-elle prochaine.'^
Hélas ! on meurt si peu , que ce n'est pas la peine. Tout allait bien ; mais vois si mes revers sont grands ! On a pris en horreur ces pauvres conquérants. Eux seuls m'enrichissaient : faut-il qu'on les honnisse, Et n'est-il sous les cieux que moi qui les bénisse? Ami, les temps sont durs, mais, par quelque bon vent Si quelque bonne peste arrivait du Levant, Je pourrais bien, ainsi que chez l'humaine race, Duper mon directeur, frauder le droit de passe. Dès lors, remis en fonds par mon funèbre octroi, Je ne tarderais pas d'être quitte envers toi.
Traductions. 2^1
MERCURE
J'attendrai. Je ne puis, en bonne conscience, Sur les malheurs du monde assurer ma créance.
CARON
La paix vient : je n'ai pas obole à recueillir. Vous verrez les humains s'amuser à vieillir !
MERCURE
Ah ! qu'ils ne perdent point cette heureuse habitude, Dussé-je te donner un peu de latitude ! Caron, de ces bas lieux receveur général, Pour me payer plus tard n'en paîra pas plus mal. Te souvient-il d'un âge, où les ombres nombreuses Peuplaient, avant le temps, ces rives ténébreuses, Et, l'obole à la main, surchargeaient ton bateau, Lequel, malgré ma poix, par moments faisait ea.u.'' Ces morts, remplis de jours, le front armé d'audace. Tous portaient noblement leurs blessures en face. Mortels ! quelle fureur trouble votre raison ! On voit le fils au père apporter le poison. L'épouse à son époux; la débauche livide. Dont l'estomac usé trahit la bouche avide, Et dont les pieds gonflés ne le soutiennent plus, Méditer des banquets et des jeux dissolus. Jugez par eux, jugez comme tout dégénère ! Il n'en serait pas un, que reconnût son père. Sais-tu qui les amène .''
CARON
Eh mais ! l'argent.
292 OEuvres de Millevoye
MERCURE
CARON
Fort bien.
L'argent est bon.
MERCURE
Aussi, je compte sur le mien.
Traductions. 293