‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 6 sur 120 · Le chevalier Rose. {Note de l'auteur · texte numérisé non relu

Le chevalier Rose. {Note de l'auteur

3. Le chef d'escadre Langeron, gouverneur des galériens {Note de l'auteiir.)

26 OEuvres de Millevoye.

Sont renversés sans gloire et vaincus sans combats. Au chevet d'un ami, l'ami s'assied et pleure ; L'égoïste, au cœur dur, s'enferme en sa demeure; Là, privé de soutiens, il meurt triste, isolé : Il ne consola point, et n'est point consolé. Au corps glacé d'un fils la mère, en son délire, S'attache, et doit la mort au venin qu'elle aspire. Le vieillard oublié, sur sa couche étendu, Appelle, appelle encore, et n'est point entendu! Le frère évite un frère : en leur effroi barbare. Loin de les réunir, le malheur les sépare. Plus de pitié. Chacun ne connaît plus que soi : Vivre est l'unique bien, vivre est l'unique loi. Le fils, sans redouter la céleste colère. Livre aux pieds du passant le cadavre d'un père. Le mourant qui gémit, sur le seuil, est traîné ; Et sous un toit connu si quelque infortuné Cherche pour un instant à reposer sa tête. Il trouve à l'écarter une main toujours prête, Ne voit pas un ami qui l'ose secourir. Et, repoussé partout, ne sait plus où mourir.

Cependant le fléau, s'arrêtant au rivage. N'a point enveloppé, dans le commun ravage, Ces pâles criminels aux travaux condamnés. Sur le banc d'infamie à jamais enchaînés. Langer on vient, et dit : « Courez, par vos services. Mériter de Marseille un terme à vos supplices ; Soyez libres ! » Soudain leurs fers sont détachés. Mais, à l'aspect des morts dont ces lieux sont jonchés. Des terreurs du trépas leur âme est poursuivie :

Poèmes et poésies historiques, 27

Leur vie est un tourment, mais c'est encor la vie;

Et déjà, regrettant les maux qu'ils ont soufferts,

Tous ensemble à genoux redemandent leurs fers.

« Allez, dit Langeron, vieillissez sur vos rames;

Laissez ces nobles soins à de plus nobles âmes ! »

Il parlait. Rose accourt; la bêche arme sa main.

Parmi les flots du peuple, il se fraye un chemin :

« Timides citoyens, dignes de vos misères!

Songez-vous que ces morts sont vos fils, sont vos pères ?

Devant leurs corps glacés, vous reculez d'effroi?

Qui creusera leur tombe?... Eh bien ! ce sera moi.» De la bêche, à ces mots, il frappe le rivage. Son exemple a du peuple exalté le courage ; De tous les citoyens les bras lui sont offerts. Les forçats, entraînés, renoncent à leurs fers; Une seconde fois les chaînes sont brisées ; Sous les rapides coups mille tombes creusées Réunissent les morts dans leur dernier séjour : Et le soir ne vit point les désastres du jour.

Mais quel son vient frapper mon oreille attentive ? Muse de la douleur ! ta voix douce et plaintive Prélude-t-elle au chant des dernières amours ? L'aimable Florestan et la jeune Selmours , Nourris du même lait, et nés à la même heure, Tous les deux élevés dans la même demeure,! Sous l'œil de leurs parents confidents de leurs feux D'un vertueux amour avaient serré les nœuds. Déjà depuis trois jours ils comptaient vingt années; Déjà se préparaient les noces fortunées... Selmours, à ces apprêts, souriait tristement.

28 OEuvres de Millevoye.

Regardant tour à tour sa mère et son amant,

Le cœur gros de soupirs, je ne sais quel présage,

D'un voile d'infortune obscurcit son visage.

Et des pleurs en secret s'échappent de ses yeux.

Hélas! ce n'était point ces pleurs délicieux,

Trésor d'une âme aimante et de bonheur remplie :

Car le bonheur lui-même a sa mélancolie ;

Mais ces pleurs douloureux, qui, toujours plus amers,

Semblent nous annoncer quelque prochain revers.

Le frisson de la crainte en ses veines circule :

Dans son trouble, elle a cru (tout cœur tendre est crédule),

Elle a cru reconnaître à des signes certains

Qu'un triste événement menace ses destins.

La veille, à ses regards, l'oiseau des funérailles

Est venu se percher sur le haut des murailles,

Et les longs sifflements de sa lugubre voix,

Au sein de la nuit sombre, ont retenti trois fois.

Elle instruit de sa crainte une mère qui l'aime :

Sa mère la rassure, et frémit elle-même.

Vain fantôme, qu'enfante et que nourrit la peur,

Vague pressentiment, tu n'étais point trompeur !

Le mal contagieux, qui d'heure en heure augmente.

Accable au même jour et l'amant et l'amante.

De bonheur et d'espoir, quand tout rit autour d'eux

Sous l'atteinte mortelle ils vont périr tous deux.

Qu'au retour des zéphyrs deux jeunes hirondelles

Dans leur joyeux essor entrelacent leurs ailes,

Le ciel semble sourire à leur hymen heureux :

Mais, aux rayons du jour, quand leur vol amoureux

Dans le vague des airs mollement se balance.

Poèmes et poésies historiques. 29

Du tube meurtrier si le plomb qui s'élance, Les atteint, plus d'hymen ! On voit, en un instant, Tomber du haut des cieux le couple palpitant. Telle est des deux amants la noire destinée. Pour éclairer ta fête, ange de l'hy menée, Devais-tu n'allumer qu'un flambeau sépulcral ? Un linceul... tel est donc leur voile nuptial ! Ces amants, dont la voix ne pouvait plus s'entendre. S'adressaient en silence un adieu triste et tendre ; Et, nés au même instant, ils demandaient aux cieux Que dans le même instant la mort fermât leurs yeux. Belzunce étend ses mains sur leur front qui s'incline, Atteste de l'hymen la majesté divine.

Leur promet dans le ciel de saints embrassements; Et l'autel de la mort a reçu leurs serments.

Belzunce ému s'éloigne : enflammé d'un saint zèle, Il se montre partout oià le danger l'appelle; Partout où le fléau semble le plus aff"reux, Il vole, et ses secours sont au plus malheureux. Quand Moïse, aux regards de la foule tremblante, Franchit du haut Horeb la cime étincelante, Israël éperdu, prosterné devant Dieu, A son libérateur disait un long adieu : Telle, autour de Belzunce, une foule éplorée Recommandait au Ciel cette tête sacrée.

Peuple, cesse ta plainte, et sors de ton effi-oi ! Le Ciel veille sur lui, pour qu'il veille sur toi. Sous l'aile du Seigneur, le prélat vénérable Dans le commun fléau demeure invulnérable.

Enfin, sous tant d'efforts il se sent accablé;

30 OEuvres de Mill evoye.

De succomber trop tôt lui-même il a tremblé.

L'intrépide nageur, qui sur les noirs abîmes

A déjà ressaisi de nombreuses victimes,

Vers d'autres malheureux par le flot menacés,

Se précipite, lutte, étend ses bras lassés.

Les saisit... Mais, hélas ! sans force et sans haleine,

Pourra-t-il parvenir à la rive lointaine?

Tel est Belzunce. Au Ciel sa grande âme eut recours :

« Dieu, laissez-moi pour eux vivre encor quelques jours !

Et nous, que l'anathème a choisis pour victimes.

Nous, pécheurs, qui portons la peine de nos crimes,

Essayons d'émousser les flèches du courroux ;

Mettons la pénitence entre la mort et nous.

Peuple, suivez mes pas ! » Et la foule troublée

Autour de lui se presse, en désordre assemblée.

Il était nuit. Belzunce, en ces pieux instants.

Humble, et le cou pressé du nœud des pénitents,

Le pied nu, l'œil au ciel, marche autour des murailles,

A voix basse entonnant l'hymne des funérailles.

De pâles citoyens, cortège peu nombreux.

Consumant leur faiblesse en efforts douloureux,

A peine supportaient d'une main affaiblie

Les flambeaux défaillants, image de leur vie.

Lorsque, devant leurs pas, l'asile sépulcral

Offrit ses humbles croix et son tertre inégal,

Leur chant religieux bénit la poudre sainte

Des ossements, blanchis, épars dans son enceinte;

Et la nuit répéta les ténébreux accords

Des mourants, qui priaient sur la cendre des morts.

De ce chant consacré les tombes retentirent;

Poèmes et poésies historiques. 31

La terre s'en émut , et les cieux' l'entendirent : On dit même qu'alors l'ange mystérieux, Qui s'assied aux confins de la terre et des cieux, Laissant un sillon d'or sur sa route étoilée , Descendit lentement, et la face voilée.

Recueillit les soupirs, et, saint médiateur, Les porta sur son aile aux pieds du Créateur. Faveur soudaine ! il luit le jour de la clémence ; L'Éternel fait un signe, et le pardon commence. Le peuple, libre enfin du fléau destructeur, Embrasse les genoux de son libérateur, Le porte vers le temple, et, par un juste hommage, Bénit le Tout-Puissant dans sa vivante image.

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