LE HÉROS LIÉGEOIS
Pièce qui a remporte le prix extraordinaire décerne par la seconde classe de l'Institut, en 1812.
Un voyageur pensif aux plages solitaires Errait, s'abandonnant à ses chagrins austères, Et, chaque jour, d'un cœur sensible et généreux, Il déplorait, hélas! le présent douloureux. Il avait vu partout le barbare égoïsme, Partout la vanité sous le nom d'héroïsme, Partout la haine ardente ou la froide amitié , Et l'hypocrite orgueil affectant la pitié; Et déjà succédaient aux fleurs de sa jeunesse Les fruits souvent amers de la triste sagesse.
Un jour que, loin du monde, égarant son ennui, Il fuyait, fatigué des hommes et de lui, Près des murs que la Meuse enibellit et partage, Il s'arrêta. Debout sur un tertre sauvage. Il mesurait de l'œil le ténébreux séjour. Où l'homme, s'exilant de la clarté du jour, Va puiser ces charbons, dont l'utile bitume
Poèmes et poésies historiques. 2î
En des forges sans nombre incessamment s'allume, Et par qui l'industrie obtient d'un fer grossier Le glaive protecteur et le soc nourricier. Alors passe un vieillard : sur son front se déploie Je ne sais quel mélange et de trouble et de joie ; Il regarde le ciel, et son œil satisfait Semble encorle bénir de quelque grand bienfait. L'étranger l'interroge; et, de la sombre voûte, Le vieillard, en silence, avec lui, prend la route. Il commence, en ces mots, le fidèle récit : « Vo3'ez-vous cet abîme où l'ombre s'épaissit? Là, des rocs sulfureux l'onde perçant la veine, Effraya les mineurs de sa chute soudaine. Chacun d'eux, s'attachant aux longs câbles d'airain, Veut sortir le premier du gouffre souterrain ; Mais, heurtés l'un par l'autre, ils roulent dans l'abîme. Et l'onde se grossit de plus d'une victime. Son fils entre les bras, le généreux Gofïin, Du tombeau des vivants , allait sortir enfin ; Mais ses amis !... « Hélas ! ils ne pourront me suivre ; Je veux les sauver tous , ou ne pas leur survivre. » Il dit, cède sa place, et, le pic à la main. S'ouvre, vers la lumière, un ténébreux chemin. « Cependant au dehors la cloche des alarmes Rassemblait les vieillards et les femmes en larmes. L'habile ingénieur, par de sages travaux. Opposait une digue aux menaces des eaux. Tandis que par pitié les magistrats sévères Ecartaient de ces bords le désespoir des mères. Les ouvriers nombreux, dont ils règlent l'ardeur, m. 3
^4. OEuvres de Alillevoye,
Des mines d'alentour sondent la profondeur :
Dévouement sans espoir! leur main découragée,
Par l'utile boussole à peine dirigée,
Ne creuse le rocher qu'avec un lent effort.
Ils appellent... Tout garde un silence de mort.
Le salpêtre deux fois s'allume, éclate et gronde;
Son bruit détone au loin sous la terre profonde;
C'est en vain : le bruit meurt, et l'espoir avec lui.
Déjà du second jour la dernière heure a fui,
La nuit s'achève, et l'ombre a fait place à l'aurore :
On s'arrête, on écoute, on n'entend rien encore.
« Hélas! les malheureux, dans l'abîme plongés, Perdent aussi leur plainte et leurs cris prolongés; Bientôt l'air, que leur bouche avidement respire, A leurs poumons brûlants ne pourra plus suffire. Suffoqués des vapeurs de l'étroit souterrain, Par la soif consumés, dévorés par la faim, L'un cherche, sous la voûte , aux bords de l'onde impure, D'un cadavre récent l'effroyable pâture; Du pic laborieux l'autre ronge le fer, Ou du flanc des rochers aspire un sel amer : D'autres, aux profondeurs de ce gouffre homicide. En hurlant, vont puiser une boisson fétide; D'autres, muets, l'œil fixe, et les traits sans couleur, Du flambeau qui décroît observent la pâleur ; Et chacun, abjurant des travaux inutiles. Disait : « S'il faut mourir, mourons du moins tranquilles ! Tous, à ces derniers mots, tombent anéantis; Ils allaient périr tous ! L'un d'eux était mon fils.
« Ensevelis vivants dans l'ombre sépulcrale,
Poèmes et poésies his toriques. 35
Il leur semblait encor revoir, par intervalle,
Le toit, qu'ils délaissaient au retour éclatant
De l'astre qui pour eux ne brillait qu'un instant,
Les bois accoutumés, le fleuve, la montagne,
Et le vallon paisible, où souvent leur compagne,
Le soir, en répétant quelque refrain joyeux^
Son enfant sur son sein, venait au-devant d'eux.
Mais Goffin vit encore, et sa persévérance
A tant d'infortunés tiendra lieu d'espérance.
Prodigue de secours et de soins consolants,
Il cherche à ranimer ses compagnons tremblants.
Implore tour à tour le frère pour le frère.
Le père pour son fils, et le fils pour son pèje,
Promet de les ravir à l'abîme profond...
Aucun d'eux ne se lève, aucun d'eux ne répond.
« Eh bien ! s'écria-t-il, lâches ! je vous pardonne...
« Viens, mon fils, travaillons pour qui nous abandonne.
« Ils sont tous des enfants ; sois homme pour eux tous ! »
Il s'arme, et les rochers ont mugi de ses coups.
Du fer qui les meurtrit ses mains sentent l'outrage ;
Son fils baise ses mains, en lui disant : Courage !
Quand un bruit plus sonore, éclatant sous le fer,
Annonce tout à coup les approches de l'air :
A ce bruit imprévu , la troupe se ranime ;
Tous les bras à la fois veulent percer l'abîme ;
Il s'ouvre... ô désespoir ! C'est le jour qu'on attend,
C'est la mort que l'on voit, la mort que l'on entend !
L'air embrasé frémit, se précipite et tonne;
Du phosphore azuré la flamme tourbillonne...
Tous reculent d'horreur, et leur dernier flambeau
Les plonge, en s'éteignant, dans la nuit du tombeau.
« Amis, disait Goffin, à ce péril funeste, « Essayons d'opposer la force qui nous reste. « Si nul effort humain ne nous peut secourir, « Nous reviendrons ici nous étendre et mourir. » Il disait ; mais sa voix n'était pas écoutée : « Retire-toi! criait la foule épouvantée; « Ne nous impose pas des tourments superflus ! « Sans toi , depuis longtemps nous ne souffririons plus. » Ils osent, les ingrats ! dans leur aveugle rage. Prodiguer à Goffin la menace et l'outrage ; Que dis-je? sur sa tête ils sont prêts à lever L'instrument de labeur, qui les pourrait sauver. Lui, sans trouble, et touché de leur seule infortune : « Viens, mon fils, viens finir une vie importune! Ils l'exigent ! eh bien ! livrons-les à leur sort ; En les privant de nous, précipitons leur mort. » Alors vous eussiez vu redoubler les alarmes, La menace expirer et se changer en larmes. Et les séditieux, se traînant à genoux. Crier, les bras tendus : « Goffin ! protégez-nous ! » Quelques-uns, dans l'accès de leur morne délire, Prolongeaient tristement un effi"oyable rire; Quelques-uns promettaient à la Vierge des cieux Et la sainte neuvaine et les dons précieux; D'autres, avec ferveur, juraient par ses images D'accomplir, les pieds nus, de longs pèlerinages; Les orphelins, entre eux, se répétaient toujours : « Nos mères sont au ciel, et veillent sur nos jours. » Les enfants recevaient, avant l'heure dernière,
Poèmes et poésies historiques. 37
Les bénédictions , les larmes de leur père :
De leur père !... et mon fils mourait loin de fties bras.
Et l'adieu paternel ne le consolait pas.
« Mais le jeune Goffin lève un front intrépide; Son cœur n'est point ému, son œil n'est point humide. De leur abattement il les fait tous rougir : « Est-ce à nous de pleurer, quand nous devons agir? « Frappons ; voici la route ! » Et sa voix consolante A déjà raffermi leur force chancelante.
On le suit : plus d'effroi, plus d'oisive langueur; L espoir, aux bras lassés, rend toute leur vigueur. Un bruit vague, ô transports ! a frémi sous la roche ; De moment en moment, il s'augmente, il approche; L'oreille peut du fer compter les coups pressés; La voix répond aux cris, des deux parts élancés ; Et le dernier effort va briser la barrière, Qui de l'affreuse nuit séparait la lumière. Les sombres flancs du roc s'entr'ouvrent, et le jour, Par le bruit de la foudre, atteste son retour. « Ils sont sauvés ! » s'écrie une foule enivrée. — « Sauvés ! sauvés ! » répond la troupe délivrée. Tous, au-devant du jour, s'élancent... Malheureux! Songent-ils que la mort plane toujours sur eux ? Ils peuvent, au cercueil restituant sa proie. Échappés aux douleurs, succomber à la joie; L'air en poison subtil peut encor se changer; Et le danger redouble , au terme du danger. Les soins sont prodigués; l'art, prévoyant et sage. Du trépas à la vie adoucit le passage. Goffin veille, attentif, sur les communs destins :
38 OEuvres de Millevoye.
Il songe à ses enfants, naguères orphelins; Il embrasse en espoir son épouse fidèle; Mais à ses compagnons il doit encor son zèle-, Et, sorti le dernier du gouffre ténébreux, Son œil se lève au ciel et retombe sur eux. » A ces récits, la bouche et l'oreille captives. L'étranger oubliait les heures fugitives; Et déjà pâlissaient les feux mourants du jour. « Restez ! dit le vieillard. Non loin de ce séjour, Un banquet, signalant la fin de nos misères, De nos fils délivrés doit rassembler les pères. Là, vos yeux à loisir contempleront Goffin. L'étoile de l'honneur pare déjà son sein; La palme et les lauriers vont décorer sa tête. » Il dit; et l'étranger, qui s'assied à la fête. Admire dans Goffin, d'honneurs environné, L'héroïsme ingénu, de sa gloire étonné. Son cœur alors palpite , et semble enfin renaître ; Il est homme et Français \ il se sent fier de l'être ; La joie épanouit son front moins abattu, Et pour croire au bonheur il croit à la vertu.
1. On se souvient que le dévouement de GoflSn date d'une époque où l'évêché de Liège faisait partie de l'Empire français. '{Note de l'auteur.)