‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 8 sur 120 · GRAND SAINT-BERNARD · texte numérisé non relu

GRAND SAINT-BERNARD

Chantres de la valeur, ôvous, bardes antiques! Sortez de vos tombeaux, entonnez vos cantiques ! Des braves d'autrefois les faits sont éclipsés ; Par des noms plus fameux leurs noms sont effacés : De nos brillants exploits consacrez la mémoire, Revenez, et pour nous chantez l'hymne de gloire!

Masséna frémissait, dans Gênes retenu, Et, ne pouvant plus vaincre, était presque vaincu : Des vaisseaux d'Albion la mer au loin couverte, L'Autriche et ses soldats, tout conjurait sa perte, Et cependant Mêlas, faiblement arrêté, Vient menacer les flots du Var épouvanté; Il marche, et sur ses pas l'étranger, qui s'avance Envahit en espoir les champs de la Provence. Rien ne peut enchaîner ses efforts triomphants... Tout à coup la patrie appelle ses enfants : A sa voix, des confins de la France alarmée, Accourt et se rassemble une invincible armée. Un instant voit former des bataillons nombreux.

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Et Dijon les reçoit dans son sein orgueilleux.

Dans les murs de Milan, l'ennemi, sans alarmes, Se croyait à l'abri du pouvoir de nos armes : « Ces glaçons, disait-il, par le temps amassés, Contre de vains efforts nous défendent assez... » Qu'il tremble! Vous partez, élite formidable; Et déjà vous marchez vers ce mont redoutable, Cet énorme rempart, dont le sommet jaloux Est la seule barrière entre la gloire et vous... Eh ! que dis-je ? l'obstacle ajoute à votre gloire Au delà de ces monts vous attend la victoire. Les rochers escarpés, les gouffres entr'ou verts L'âpreté des climats, l'inclémence des airs. Les travaux, les dangers, rien ne vous intimide; Vous surmonterez tout, Bonaparte vous guide.

Au milieu des frimas et des sables glacés. Où les monts sur les monts s'élèvent entassés, Le Saint-Bernard, couvert d'une neige imposante. Porte jusques aux cieux sa tête éblouissante ; De ses rochers déserts la chaîne au loin s'étend. L'oiseau fuit ces climats : jamais on ne l'entend Saluer le matin, de son joyeux ramage; Du silence éternel tout présente l'image. Une douce verdure, un arbuste, une fleur, N'y console jamais les yeux du voyageur, Et souvent il frémit, en voyant sur sa tête Le nuage effrayant qui porte la tempête.

Tout cède à nos guerriers : leur bouillante valeur, Des Alpes va bientôt abaisser la hauteur : Ils franchissent de l'œil ces orgueilleuses cimes.

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Et marchent d'un pas ferme au bord des noirs abîmes. Le bronze menaçant, organe des combats, Franchit les rocs aigus , traîné par les soldats : On les voit à l'entour, redoublant de courage, Se disputer l'honneur d'aider à son passage; Et le tambour guerrier, de moments en moments, Effraye au loin l'écho de ses longs roulements.

Plus d'un illustre chef, savant dans l'art d'Euclide, Rend les moyens plus sûrs, la marche plus rapide. L'un d'eux, connu déjà par de jeunes succès, Gassendi, que distingue un nom cher aux Français, Fait marcher ses soldats vers les forêts lointaines. Le salpêtre embrasé déracine les chênes. Ils tombent, et, creusés par une adroite main. Ouvrent leurs vastes flancs à nos foudres d'airain. Par les secours de l'art, cette arme meurtrière Vers les sommets glacés arrive la première. A sa suite bientôt, volant de toutes parts, On affronte la mort sur d'humides remparts; Mais la nuit qui s'abaisse enchaîne enfin l'audace : On s'étend sur des lits de gravier et de glace. Et les froids aquilons, soulevant les frimas. Commencent dans les airs leurs nocturnes combats.

Bonaparte lui-même agit, dispose, ordonne, Ranime les guerriers que la force abandonne. Les nomme ses amis, ses enfants, ses soutiens, S'occupe de leurs maux et ne sent plus les siens. C'est en vain que, pour lui, d'une main empressée. Loin du souffle des vents, une tente est dressée : « Eh! ne savez-vous pas, s'écria le héros,

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Que le champ de bataille est mon lit de repos? Loin de moi les conseils d'une lâche inertie ! Ensemble, compagnons, sur la neige endurcie. Nous attendrons le jour, et nous vaincrons ! » Il dit. A ce noble discours , son armée applaudit : Le soldat enflammé sent croître son courage; Il chérit ses travaux , quand son chef les partage.

A peine le soleil, de ses premiers rayons, En rubis éclatants transformait les glaçons. Que nos braves, debout, pleins d'une ardeur guerrière, Remerciaient déjà le dieu de la lumière. Ils marchent : tout fléchit, les volcans sont moins prompts, Ils s'ouvrent des chemins, creusent les durs glaçons. Plus le but se rapproche, et plus l'ardeur s'anime : Encore un pas, du mont ils ont touché la cime.

Qui l'eût dit, qu'un séjour sauvage, inhabité, Serait ton sanctuaire, ô tendre humanité! Et que nos défenseurs, dans des lieux plus paisibles. Pourraient goûter l'oubli de leurs travaux pénibles ! Une main charitable, avec empressement.

Offrant à leurs besoins un solide aliment, Remplissant d'un vin pur la coupe hospitalière, A leur corps fatigué rend sa vigueur première.

Oui, parmi les glaçons et les rochers affreux, Unis par leurs vertus, des mortels généreux Vivent dans la retraite, et leur bonté propice A tous les voyageurs ouvre un pieux hospice. Ils ne s'imposent point des jeûnes rigoureux; Le cilice, la haire, y sont bannis loin d'eux : Libres de tant d'erreurs, loin des lieux où nous sommes,

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Ils servent rÉternel, en secourant les hommes; Leur temple est la nature : au Dieu des nations, Ils offrent pour encens de bonnes actions. Ces saints religieux, pour seconder leur zèle, Nourrissent l'animal caressant et fidèle, Que le Ciel bienfaisant, qui daigna nous former, Créa pour nous servir, surtout pour nous aimer. Eux-mêmes ont dressé cette meute intrépide : De rochers en rochers, d'une course rapide, Elle parcourt ces lieux, et, portés par les vents, Si des cris douloureux, de longs gémissements Retentissent au loin dans ce vaste silence, Le chien frappé s'arrête : il écoute et s'élance... Hélas ! pendant la nuit, lorsque le voyageur S'avance, en frissonnant et pâle de frayeur, Le perfide chemin, que la neige recouvre. Sous ses pas égarés se dérobe et s'entrouvre. Le dogue entend ses cris, il accourt, et soudain, Se frayant sous la neige un pénible chemin. Fatigué, haletant, vers les bords le ramène. S'il ne peut réussir, si son ardeur est vaine, Il revient aussitôt, inquiet et plaintif. Sollicite, avertit son gardien attentif:

On entend ce langage, et les bons solitaires. Dans tous les malheureux croyant servir des frères, Du voyageur mourant viennent sauver les jours , Ou, du moins, si la Parque en a borné le cours. Empêchent que son corps, privé de sépulture. Aux vautours du désert ne serve de pâture.

Nos guerriers, de ces monts mesurant la hauteur,

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Promènent autour d'eux un œil contemplateur; Mais surtout, vers les murs de l'antique chapelle, Un charme involontaire en secret les rappelle. Dès qu'ils portent leurs pas dans ce lieu révéré, D'un saint recueillement leur cœur esc pénétré; Tant la religion, dans son culte épurée, Est pour tous les mortels consolante et sacrée !

Mais déjà leur valeur se lasse du repos; Leur âme impatiente à besoin de travaux. L'ermite hospitalier, dans la route, les guide : Tout à coup, à l'aspect de la pente rapide, Le soldat étonné s'arrête... « Mes amis, Sont-ce là les exploits que vous m'aviez promis? Dit le héros ; eh quoi ! votre audace s'effraye ? Le chemin ?... Suivez-moi ! c'est ainsi qu'on le fraye. » Il dit, et, de son corps pressant le dur gravier, Glisse rapidement et descend le premier. Tremblez, fiers ennemis, la victoire est certaine ! Le soldat suit son chef, et déjà, dans la plaine, Notre armée, au milieu des cris et des transports, S'avance triomphante, après de longs efforts.

Secouant les frimas de sa tête blanchie: « Quoi ! dit le dieu des monts , ma barrière est franchie ! Le superbe Annibal, fameux par tant d'exploits, Viendrait-il me braver une seconde fois?... Mais non; il ne guidait que des troupes avides, Mercenaire ramas de barbares Numides, Insatiables d'or plutôt que de lauriers; Je voyais des brigands , et je vois des guerriers. Plus généreux appuis d'un chef plus magnanime,

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Je crois les reconnaître, au feu qui les anime : Oui, voilà ces Français, ce peuple de héros, Dont le nom glorieux a troublé mon repos ! » Il parle : les échos, de colline en colHne, Dans Milan consterné portent sa voix divine, Et l'aigle des Césars, en proie à la terreur, Reconnaît Bonaparte et cède à son vainqueur.

*LA BATAILLE D'AUSTERLITZ

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