‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 9 sur 120 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Parmi taîit d'événements rapides et mémorables, qui feront d'âge en âge l'entretien et l'admiration des siècles, aucun n'a plus d'importance que la journée d'Austerlitz; journée immortelle, oîi la Fortune pesait dans la balance des combats les destins de plusieurs nations, jfe sais que ce grand tableau méritait une main plus habile; mais peut-être l'indulgence me tiendra compte de mes efforts.

Au lieu de puiser les sujets de nos poèmes aux sources presque taries de l'antiquité ; au lieu de chercher nos personnages parmi des peuples qui nous sont étrangers, pourquoi ne choisir ioîis-nous pas tine époque plus récente et d'un i7itérêt plus puissant et plus général f On objectera qu'il en est des grands éz>é?ieme?its comme des sentiments vifs, qu'on ne peut fidèlement retracer, à moins que le temps ne les ait mis à quelque distance. La meilleure réponse à cette objection serait la belle épître oîi Boileau a célébré le passage du Rhin, en vers dignes de la plus sublime épopée, si nous n'étions forcés

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(/c com>e)ih' qu'oii il a réussi, beaucoup (Vautres pourraient échouer.

Mais si la difficulté de célébrer des événements contemporains épouvante les muses françaises, ne leur reste-t-il pas des sujets nationaux dont V époque est assez reculée pour laisser à la poésie le champ le plus libre ? D'oie nous vient cette insouciance répréhensible, je dirais presque coupable? Est-ce que les Char lemagne, les Nemours, les Philippe- Auguste ne sont pas tout atissi poétiques que la plupart des héros ou des demi-dieux de la fabuleuse antiquité? Les poètes anciens étaie7it plus religieux à leur patrie : Homère n'a point choisi son héros chez les Latins; Virgile n'a point pris le sien parmi les Grecs. Puisées phis près de nous, nos couleurs seraiejit plus vraies, puisque les personnages et le lieu, de la scène nous seraient mieux cosinus; et, d'un autre côté, les belles actions nationales, revêtues du charme des beaux vers, arriveraient plus imposantes à l'œil de la postérité.

Puisque notre faiblesse semble dèsorrrt?us nous défendre l'épopée, efforçons-nous du moins de faire qiLelque pas dans ce beau domaine : attachons nos vers à des sujets héroïques, oie la poésie descriptiv' e, renonçant à être employée comine l'objet principal, formerait un heureux accessoire. Nous ne baniiirions point le merveilleux ; et pourquoi se priver d'ime richesse? il suffirait de l' eniployer avec sobriété, et toujours en proportion avec l'étendue et l' importance du sujet. J'ai cru ne pas devoir me î interdire dans celui que fai traité : il nia semblé que l'ombre de Pierre'le Grand, ce génie fon-

^8 OEuvres de Alillevoye,

dateur de la Russie, apparaissant à son ancien peuple quelques heures avant le combat, et s efforçant de l'en détourner, donnerait à mon ouvrage une couleur plus dramatique. C est la seule fiction que je me sois permise sur une viatière, oii le merveilleux est dans les faits eux-mêmes. Ce n'est plus le Jupiter antique, tenant en main ses balances d'or : c'est un dieu qtii conduit tout, prévoit tout, maîtrise le sort, ordonne la victoire, donne aux actions le vol de la pensée, et édifiante prodiges sur prodiges : ce dieu, c'est le génie ; toutes les divinités allégoriques s'éclipsent devant lui; il remplit tout de sa grandeur simple et inajestueuse.

J'ai resserré moîi sujet dans des bornes étroites, parce que le genre admiratif ne fixe pas longtemps l'attention. Pour donner à ce morceau plus de développements, il aurait fallu peindre les grands résultats de cette grande bataille, son inffîietice politique sur le sort des peuples ; mais fai senti qu'îtne pareille entreprise était audessus de mes forces, et je me suis rappelé le conseil d'Horace :

Desperat tractata nitescere posse, relinquit.

J'hésite à donner le 7iom de poème à cette production, qui n'a guère que l'étendue de l'épître; mais la langue française n'a point de termes pour exprimer petit poème : les Italiens ont poemetto.

Je n'ai pas cru devoir faire entrer dans mes vers les noms des généraux et des officiers, qui se sont illustrés

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à cette journée : on sait qu'une semblable ènumèration n'a pas réussi à Voltaire dans le poème de Fontenoi, qtie des critiques, trop sévères peut-être, ont appelé une élégante gazette en vers. // eût été, en outre, égalemeJit difficile de ne point omettre ou de choisir ; et enfin parmi ces noms il en est plusieurs moins favorables à la poésie que chers à la victoire. Mais chacun de nos héros n'est-il pas nommé, dès que Von parle de gloire et de valeur?

En un sujet de cette nature il était facile d'employer la louange, sans descendre à la flatterie ; la vérité ellemême y ressemble quelquefois à l'exagération : cela n'est point la faute du poète. L'hypei'bole n'agrandit point ce qui est grand, elle le diminue. D'ailleurs, c'est toujours noblement qu'il faut louer des actions nobles. Malheur à l'écrivain qui emprunte le langage des courtisans! il salit les lauriers qu'il touche, il indigne le grand homme qu'il veut flatter : en cherchant la gloire et la faveur, il ne rencontre que la disgrâce et l'ignominie. Le poète qu.i ne fait point de son art un métier a toujours présent à la pensée ce beau mot de La Bruyère : Ce sont les faits qui louent.

*LA BATAILLE D'AUSTERLITZ

Que de faits éclatants sollicitent ma voix ! Que d'exploits effacés par de plus grands exploits ! Si, de l'antique Homère, imitateur fidèle, Je pouvais m'emparer de sa lyre immortelle, O France ! je dirais commenf ton noble sein D'innombrables soldats se hérissa soudain. Tel qu'on a vu jadis la thébaine poussière Enfanter pour Cadmus une moisson guerrière ; Je dirais Albion et ses conseils pervers; Le Danube vaincu mugirait dans mes vers; '

Je peindrais Ulm, témoin de tant de funérailles , Abaissant devant nous l'orgueil de ses murailles. Mais comment égaler le poète d'Hector!

Qu'un grand homme, du moins, soutienne mon essor : La voix des nations m'a raconté sa gloire ; Muse, viens m'inspirer l'hymne de la victoire, Et puissé-je, enflammé par un sujet si beau, Des lauriers du vainqueur détacher un rameau !

La nuit, du haut des airs lentement descendue. Des plaines d'Austerlitz embrassait l'étendue.

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Et fermait un moment la lice des combats ; Les Russes effrénés, dans leurs bruyants éclats, Interrompaient au loin le calme des ténèbres : Lorsque triste, et le front ceint de voiles funèbres, Une ombre magnanime, interprète du sort. S'élança tout à coup du séjour de la mort. C'était ce czar fameux , dont la longue industrie Du Tartare grossier polit la barbarie; La hache de Sardam chargeait encor son bras : « Arrêtez ! cria-t-il, où courez-vous, soldats? Quoi! l'or injurieux qu'a versé l'Angleterre, Peut vous précipiter dans une injuste guerre ! Hélas ! j'ai donc en vain , sur l'empire des Czars, Fait briller si longtemps le pur flambeau des arts ! La torche incendiaire, armant votre furie, Va seule désormais éclairer ma patrie ! Osez-vous, dans leur gloire, attaquer des Français ? Avez-vous oublié leurs éclatants succès?

Un héros les conduit.... Phalanges obstinées, Fuyez, n'attendez pas l'homme des destinées * ! » Inutiles accents ! leur fureur n'entend pas Ces avis prononcés par la voix du trépas.

Tandis qu'un vain orgueil les trompe et les anime, Napoléon, qu'enflamme un espoir magnanime. Repousse du sommeil les stériles pavots : A travers la nuit sombre il poursuit ses travaux ;

I. Les peuples du Nord ont nommé Napoléon V Homme du Destin. (Note de l'auteur.)

52 Œuvres de Millevoye.

Son active insomnie a préparé sa gloire, Et déjà sa pensée enfante la victoire.

Mais un autre garant offert par le Destin Prédit à nos guerriers un triomphe certain. Anniversaire auguste ! époque fortunée ! Ils volent au combat, dans la même journée Où la France ravie, oubliant tous ses maux, Du titre d'EMPEREUR salua son héros.

Tout le camp jette un cri : du chaume qui pétille, Sur les mousquets ardents, la flamme éclate et brille ; Aux ennemis troublés elle annonce leur sort : Ces clartés sont pour eux les lueurs de la mort.

Cependant des Français le guide infatigable Dispose du combat l'appareil redoutable, Parcourt ces bataillons, sous son regard formés. Et de leur nom de gloire il les a tous nommés. Mais, tandis qu'en leurs yeux le courage rayonne, Et que leur sang guerrier dans leurs veines bouillonne. Ne vois-je pas frémir d'un généreux courroux Ceux qu'un jaloux destin réserve aux derniers coups ! De leurs pleurs belliqueux leurs armes sont baignées. Et le glaive s'irrite en leurs mains indignées; Une noble rougeur se répand sur leurs fronts : Les postes sans péril sont pour eux des affronts. Guerriers, consolez-vous : pour mériter la gloire. Votre plainte héroïque égale une victoire.

Enfin le jour a lui : l'armée aux larges flancs.

Poèmes et poésies historiques. 53

En ligne formidable, a déployé ses rangs. Le signal est donné. Le fougueux Moscovite En tumulte déjà court et se précipite; Déjà, pour l'attaquer, je vois de toutes parts S'avancer nos soldats en mobiles remparts ; Je vois, à pas égaux, marcher inébranlables Nos bataillons nombreux, serrés, impénétrables. L'écho lointain des monts, des rochers, et des bois, Prolonge de l'airain la foudroyante voix : L'airain dévastateur, d'une bouche enflammée. Vomit au loin la mort, dans des flots de fumée. On s'approche, et bientôt corps à corps on combat : Le fer résiste au fer, le soldat au soldat; Le sol a disparu sous l'épaisse mêlée; Du poids des combattants la campagne accablée Tressaille sous les bonds des rapides coursiers : L'un sur l'autre accourant, des centaures guerriers S'entre-choquent.... Ainsi deux énormes nuages, Dont les flancs ténébreux couvent de noirs orages , Terribles, se heurtant, se brisant dans les airs, Font au loin rejaillir la foudre et les éclairs. Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne; Ici frappe de près le poignard de Bayonne; Le glaive ardent frémit; de mille combattants. Le sabre fait voler les débris palpitants : L'un, espérant tromper la fatale poursuite. D'un coup déshonorant est frappé dans sa fuite ; L'autre, que les coursiers ont foulé sous leurs pas, Implore du vainqueur le bienfait du trépas; Luttant contre la mort, d'autres mordent l'arène :

5^4 Œuvres de Millevoye.

On tombe, on se relève, on retombe, on se traîne. Oh ! combien d'ennemis vaincus, blessés, mourants, L'un par l'autre écrasés , l'un sur l'autre expirants ! Que de drapeaux conquis ! que d'aigles prisonnières ! Une heure a vu tomber des légions entières ; Et des Russes tremblants les stériles efforts Ne nous opposent plus que des remparts de morts.

A ce funeste aspect, poussant des cris de rage. L'escorte d'Alexandre ose affronter l'orage; Sur nos rangs étonnés elle fond en courroux, Les enfonce.... Orgueilleux, dites, espériez-vous Tenir quelques instants la fortune en balance, Et de Napoléon tromper la vigilance .'' Tremblez ! il est partout. Un seul de ses regards Ranime les soldats, soutient leurs étendards : Il a parlé... Volez, troupe fière et terrible, Que sa voix décora du surnom d'iNViNCiBLE ; Volez; qu'à votre aspect, dans leur course arrêtés. Ces vainqueurs d'un moment tombent épouvantés!

Du jeune Constantin l'impétueuse élite S'élance, et le Français par l'obstacle s'irrite. Tel un fleuve rapide en sa course emporté, Par les débris d'un roc, un moment arrêté. Soulève, en bouillonnant, tous ses flots qu'il amasse. Tombe de tout son poids sur cette énorme masse, La détache, l'entraîne en son sein furieux. Et poursuit fièrement son cours victorieux : Ainsi de nos guerriers la rage redoublée

Poèmes et poésies historiques. «5^

Heurte, renverse, entraîne une foule accablée; Et Constantin, fuyant devant nos étendards. Va conter sa défaite à la cité des Czars.

Epouvanté du sang qui rougit sa victoire,

Le bras vainqueur s'arrête ; il interrompt sa gloire :

Au carnage succède un terrible repos,

Et la Destruction laisse tomber sa faux.

Mais de nos ennemis les aigles palpitantes

Se soulevaient encor sur leurs ailes sanglantes ;

D'arrogants bataillons, par un dernier effort,

Rassemblaient leurs débris dans les champs de la mov^

Et se flattaient, du moins, méditant notre perte,

D'engloutir nos lauriers dans leur tombe entr'ouverte.

Vain orgueil ! indigné d'un espoir insolent,

Napoléon saisit le glaive étincelant :

Il paraît! tout a fui. Des plaines désolées

Nos ennemis chassés tombent dans les vallées.

Dans les marais profonds, où s'étend sous leurs yeux

La sombre et vaste horreur des lacs silencieux :

Ils mesurent au loin l'épouvantable espace.

Et s'avancent, tremblants, sur des plaines de glace.

O funeste refuge ! ô déplorable sort !

La mort est sous leurs pas, sur leur tête est la mort.

J'entends déjà mugir les bronzes en furie :

Sous leurs coups redoublés, la glace éclate, crie,

S'ouvre...., et la profondeur des gouffres dévorants

A soudain englouti des monceaux de mourants.

Leur lamentable voix, sous l'onde, s'est perdue;

Un silence de mort règne dans l'étendue :

Moins triste, se déploie à l'œil épouvanté Des marais stygiens la morne immensité.

Quelques infortunés, échappés à leur perte, Erraient, pâles d'horreur, sur la rive déserte, Et, par des pleurs sanglants expiant leur orgueil. Se souvenaient alors qu'avant ce jour de deuil , L'ombre auguste avait dit : « Phalanges obtinées. Fuyez, n'attendez pas l'homme des destinées ! »

Mais déjà l'olivier, que fait fleurir la paix. Répand sur le Germain son ombre et ses bienfaits : Des fils de la Neva consolant la défaite, La pitié du vainqueur protège leur retraite. Vous, qu'enlevait la guerre à vos lointains climats. Vous reverrez encor vos déserts, vos frimas; Vous ne gémirez point aux terres étrangères : Heureux, vous vieillirez sous le toit de vos pères ! Le Français triomphant est l'ami du vaincu : Sa haine, à son courroux, n'a jamais survécu: Il plaint ses ennemis, et, pleurant sa victoire, Obtient par sa bonté le pardon de sa gloire.

Magnanimes héros, par un héros conduits.

De vos brillants efforts cueillez en paix les fruits.

Respirez un moment du fracas des batailles;

Sur le char des vainqueurs rentrez dans nos murailles :

La France vous attend ! Ne la voyez-vous pas

D'hommages et de vœux environner vos pas ?

Le peuple impatient vous prépare des fêtes ;

Poèmes et poésies historiques. 57

De palmes et de fleurs il veut ceindre vos têtes. Oh ! comme avec transport tous les yeux à la fois , Dans vos yeux belliqueux ; chercheront vos exploits ! Venez tous, contemplez de vos regards avides L'illustre compagnon de vos travaux rapides : Vous l'avez vu, bravant la fureur des hivers, S'associer aux maux que vous avez soufferts; Voyez quelle splendeur aujourd'hui l'environne ! Voyez le diadème et la double couronne Couvrir ce front guerrier, que le casque a pressé ! Venez, objets chéris de son zèle empressé. Approchez; il est temps que sa main vous partage De vos fiers ennemis l'opulent héritage : Ces trésors, par vos mains noblement recueillis, Iront charmer les jours de vos parents vieillis. Et vous, de qui le sang cimenta la victoire, Vous, de qui nos regrets consacrent la mémoire ; Que l'insensible mort, que le cercueil jaloux Laissent du moins passer nos soupirs jusqu'à vous ! Et tant que l'on verra, prêt à clore l'année. Décembre ramener sa seconde journée.

L'autel fera fumer l'encens religieux.

Les hymmes du trépas monteront vers les cieux, Et les honneurs, rendus à vos saints mausolées, Réjouiront encor vos ombres consolées.

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