LA FONTAINE, L'ABBE AUBERT
L'abbé Aubert regarde venir La Fontaine, qui le heurte sans l'avoir aperçu.
LA FONTAINE
vJ e ne vous voyais point !... Pardon, je vous supplie.
AUBERT
Il arrive parfois qu'un grand homme s'oublie.
Moi, grand homme !
AUBERT
Eh mais, oui : c'est votre nom chez nous.
LA FONTAINE
Tenez, je ne suis pas plus grand homme que vous. Je suis Jean. La Fontaine, et c'est toute l'histoire.
AUBERT
Vous n'avez donc jamais travaillé pour la gloire ?
Dialogues, -yc
LA FONTAINE
Pour la gloire? Pas trop, je pense. Oh ! ma foi, si : J'ai fait un opéra, qui n'a point réussi. Çà, nous nous sommes vus. N'ai -je pas d'aventure, Avec vous, certain jour, causé littérature?
AUBERT
Il est vrai.
LA FONTAINE
J'eus toujours le malheur d'oublier.
Fûtes-vous fabuliste?
AUBERT
Oui, divin fablier.
De plus, je fus abbé ; c'est Aubert qu'on me nomme.
LA FONTAINE
J'en suis ravi. De vous, il parut plus d'un tome, Dont Voltaire parlait hier, et pas plus tard.
AUBERT
Me donne-t-il encore à souper chez Moutard ^ ?
LA FONTAINE
Allons, vous vous moquez. Est-ce qu'une ombre soupe ? Il citait, vous disais-je, à la rimante troupe, Vos fables, et surtout Colas avec Fanfan.
ï- Allez, Aubert, et soupez chez Moutard.
(Volt.)
^6 OEuvres de Millevoye.
Nous avions là Dorât, La Mothe, Florian, Imbert et Le Monnier, encore quelques autres : Ils préféraient les leurs, mais ils vantaient les vôtres.
AUBERT
Pour moi, le meilleur juge est celui que voilà.
LA FONTAINE
Oh ! je lirai vos vers, je finirai par là.
AUBERT
Ces messieurs voudraient tous être Jean La Fontaine.
LA FONTAINE
Quelques-uns y perdraient, et la chose est certaine. Florian me vaut bien.
AUBERT
Si vous étiez là-bas, A l'envers aujourd'hui vous auriez mis vos bas, Bon homme !
Vous croyez ? Vous me flattez peut-être.
AUBERT
Non, je hais tout flatteur : qui dit flatteur dit traître. Vrai, quoique journaliste, et hardi comme abbé. Dans ce vice odieux je ne suis point tombé; Et jamais la faveur, payant mes sacrifices. Ne déploya pour moi la feuille aux bénéfices.
Dialogues. yj
LA FONTAINE
C'est penser comme il faut. J'aime les bons esprits Les bons cœurs.
AUBERT
Vous devez en sentir tout le prix :
De Fouquet défendu nous gardons la mémoire.
LA FONTAINE
Est-ce qu'on parle encor de cette vieille histoire?
AUBERT
On fait plus, on l'admire.
LA FONTAINE
Hélas ! j'en suis fâché.
Votre siècle s'est-il à ce point relâché ! Pour un simple devoir, quoi ! l'on vous y renomme ! On est donc bien surpris de voir un honnête homme ?
AUBERT
L'honnête homme, c'est vous.
J'eus aussi mes défauts.
Je n'étais envieux, ni médisant, ni faux; N'ayant rien, je n'étais avare, ni prodigue; Je détestais surtout le mensonge et l'intrigue : Voilà mon beau côté. Voici l'autre : je fus Paresseux et gourmand (vous m'en voyez confus), Insipide à l'excès; mais ce dont je me blâme.
38 OEuvres de Millevoye.
C'est d'avoir oublié que j'avais une femme. Étiez- vous marié?
AUBERT
Mon cher maître, avez-vous Connu, de votre temps, beaucoup d'abbés époux?
LA FONTAINE
Mon Dieu ! non. J'ai vraiment la plus pauvre des têtes;
Sans doute j'ai gardé mon esprit pour mes bêtes.
Bonne La Sablière ! ah ! quand tu me mettais
Au niveau de ton chien, d'honneur, tu me flattais.
J'allais mettre en oubli ma faute capitale,
Mes contes, qui, dit-on, firent certain scandale.
AUBERT
Je prendrais bien sur moi les hasards du péché.
LA FONTAINE
Je crois qu'au demeurant j'aime mieux ma Psyché.
AUBERT
Je l'ai traduite en vers ou du moins imitée.
A quoi bon ? Parions que vous l'avez gâtée.
AUBERT
C'est possible. Au surplus, vous en jugerez mieux, En lisant l'ouvrage.
Dialogues. ^p
LA FONTAINE
Oui, s'il n'est trop ennuyeux; Car mon attention est bientôt endormie.
Vous étiez, je suppose, un de l'Académie?
AUBERT
Je n'eus pas cet honneur.
LA FONTAINE
Pourquoi ? J'en étais bien !
AUBERT
Allez-vous comparer votre esprit et le mien ? L'artiste, et l'ouvrier qui vernit un carrosse, Tous deux ont des pinceaux; l'un peint^ et l'autre brosse.
LA FONTAINE
Ce docte corps est donc d'un difficile accès?
AUBERT
Point du tout. Il s'agit d'arranger son succès. J'en ai vu quelques-uns obtenir plein suffrage, A qui l'on ne pouvait reprocher un ouvrage. A défaut de talent, f intrigue les secourt : Vous preniez le plus long, ils prennent le plus court.
Si nous pouvions quitter cet éternel empire, Quels sujets pour la fable !...
40 OEuvres de Millevoye.
AUBERT
Et la haute satire.
LA FONTAINE
Non. La fable vaut mieux; c'est un genre plus gai : On rit du trait malin qui n'est pas prodigué.
AUBERT
Ne saurions-nous rimer ici de compagnie?
LA FONTAINE
Pour mon compte, des vers j'ai perdu la manie. On ne les lirait pas, d'ailleurs, fussent-ils bons.
AUBERT
C'est comme sur la terre, à l'heure où nous parlons.