‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 11 sur 62 · LA FONTAINE, L'ABBE AUBERT · texte numérisé non relu

LA FONTAINE, L'ABBE AUBERT

L'abbé Aubert regarde venir La Fontaine, qui le heurte sans l'avoir aperçu.

LA FONTAINE

vJ e ne vous voyais point !... Pardon, je vous supplie.

AUBERT

Il arrive parfois qu'un grand homme s'oublie.

Moi, grand homme !

AUBERT

Eh mais, oui : c'est votre nom chez nous.

LA FONTAINE

Tenez, je ne suis pas plus grand homme que vous. Je suis Jean. La Fontaine, et c'est toute l'histoire.

AUBERT

Vous n'avez donc jamais travaillé pour la gloire ?

Dialogues, -yc

LA FONTAINE

Pour la gloire? Pas trop, je pense. Oh ! ma foi, si : J'ai fait un opéra, qui n'a point réussi. Çà, nous nous sommes vus. N'ai -je pas d'aventure, Avec vous, certain jour, causé littérature?

AUBERT

Il est vrai.

LA FONTAINE

J'eus toujours le malheur d'oublier.

Fûtes-vous fabuliste?

AUBERT

Oui, divin fablier.

De plus, je fus abbé ; c'est Aubert qu'on me nomme.

LA FONTAINE

J'en suis ravi. De vous, il parut plus d'un tome, Dont Voltaire parlait hier, et pas plus tard.

AUBERT

Me donne-t-il encore à souper chez Moutard ^ ?

LA FONTAINE

Allons, vous vous moquez. Est-ce qu'une ombre soupe ? Il citait, vous disais-je, à la rimante troupe, Vos fables, et surtout Colas avec Fanfan.

ï- Allez, Aubert, et soupez chez Moutard.

(Volt.)

^6 OEuvres de Millevoye.

Nous avions là Dorât, La Mothe, Florian, Imbert et Le Monnier, encore quelques autres : Ils préféraient les leurs, mais ils vantaient les vôtres.

AUBERT

Pour moi, le meilleur juge est celui que voilà.

LA FONTAINE

Oh ! je lirai vos vers, je finirai par là.

AUBERT

Ces messieurs voudraient tous être Jean La Fontaine.

LA FONTAINE

Quelques-uns y perdraient, et la chose est certaine. Florian me vaut bien.

AUBERT

Si vous étiez là-bas, A l'envers aujourd'hui vous auriez mis vos bas, Bon homme !

Vous croyez ? Vous me flattez peut-être.

AUBERT

Non, je hais tout flatteur : qui dit flatteur dit traître. Vrai, quoique journaliste, et hardi comme abbé. Dans ce vice odieux je ne suis point tombé; Et jamais la faveur, payant mes sacrifices. Ne déploya pour moi la feuille aux bénéfices.

Dialogues. yj

LA FONTAINE

C'est penser comme il faut. J'aime les bons esprits Les bons cœurs.

AUBERT

Vous devez en sentir tout le prix :

De Fouquet défendu nous gardons la mémoire.

LA FONTAINE

Est-ce qu'on parle encor de cette vieille histoire?

AUBERT

On fait plus, on l'admire.

LA FONTAINE

Hélas ! j'en suis fâché.

Votre siècle s'est-il à ce point relâché ! Pour un simple devoir, quoi ! l'on vous y renomme ! On est donc bien surpris de voir un honnête homme ?

AUBERT

L'honnête homme, c'est vous.

J'eus aussi mes défauts.

Je n'étais envieux, ni médisant, ni faux; N'ayant rien, je n'étais avare, ni prodigue; Je détestais surtout le mensonge et l'intrigue : Voilà mon beau côté. Voici l'autre : je fus Paresseux et gourmand (vous m'en voyez confus), Insipide à l'excès; mais ce dont je me blâme.

38 OEuvres de Millevoye.

C'est d'avoir oublié que j'avais une femme. Étiez- vous marié?

AUBERT

Mon cher maître, avez-vous Connu, de votre temps, beaucoup d'abbés époux?

LA FONTAINE

Mon Dieu ! non. J'ai vraiment la plus pauvre des têtes;

Sans doute j'ai gardé mon esprit pour mes bêtes.

Bonne La Sablière ! ah ! quand tu me mettais

Au niveau de ton chien, d'honneur, tu me flattais.

J'allais mettre en oubli ma faute capitale,

Mes contes, qui, dit-on, firent certain scandale.

AUBERT

Je prendrais bien sur moi les hasards du péché.

LA FONTAINE

Je crois qu'au demeurant j'aime mieux ma Psyché.

AUBERT

Je l'ai traduite en vers ou du moins imitée.

A quoi bon ? Parions que vous l'avez gâtée.

AUBERT

C'est possible. Au surplus, vous en jugerez mieux, En lisant l'ouvrage.

Dialogues. ^p

LA FONTAINE

Oui, s'il n'est trop ennuyeux; Car mon attention est bientôt endormie.

Vous étiez, je suppose, un de l'Académie?

AUBERT

Je n'eus pas cet honneur.

LA FONTAINE

Pourquoi ? J'en étais bien !

AUBERT

Allez-vous comparer votre esprit et le mien ? L'artiste, et l'ouvrier qui vernit un carrosse, Tous deux ont des pinceaux; l'un peint^ et l'autre brosse.

LA FONTAINE

Ce docte corps est donc d'un difficile accès?

AUBERT

Point du tout. Il s'agit d'arranger son succès. J'en ai vu quelques-uns obtenir plein suffrage, A qui l'on ne pouvait reprocher un ouvrage. A défaut de talent, f intrigue les secourt : Vous preniez le plus long, ils prennent le plus court.

Si nous pouvions quitter cet éternel empire, Quels sujets pour la fable !...

40 OEuvres de Millevoye.

AUBERT

Et la haute satire.

LA FONTAINE

Non. La fable vaut mieux; c'est un genre plus gai : On rit du trait malin qui n'est pas prodigué.

AUBERT

Ne saurions-nous rimer ici de compagnie?

LA FONTAINE

Pour mon compte, des vers j'ai perdu la manie. On ne les lirait pas, d'ailleurs, fussent-ils bons.

AUBERT

C'est comme sur la terre, à l'heure où nous parlons.

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