‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 20 sur 62 · LES JALOUSIES LITTERAIRES · texte numérisé non relu

LES JALOUSIES LITTERAIRES

Ce sujet , malheureusement trop vaste , était susceptible de beaucoup plus de développement. Je me suis arrêté aux principaux traits, et j'ai circonscrit dans les bornes d'une courte épître la matière d'une longue satire.

Quoi ! le Parnasse même a ses guerres civiles ! Quoi! d'un chétif orgueil esclaves trop serviles, Pour un frêle laurier, les enfants d'Apollon Transforment en champ clos l'harmonieux vallon ! Pâles, et dévorés d'une envieuse rage, L'éloge d'un rival est pour eux un outrage ! L'un, morose auditeur, en un cercle nombreux. D'un vague et froid sourire accueille un vers heureux. Tout applaudit : lui seul, immobile à sa place, Garde, non sans dessein, un silence de glace; Aux applaudissements il ne peut consentir. Et son flegme obstiné cherche à les démentir. L'autre, plus lâche encore. Tartufe littéraire. Cache sa fausseté sous un front débonnaire : Si vous lui confiez, par ses dehors séduit,

74 Œuvres de Millevoye.

L'écrit que récemment votre verve a produit,

Ardent à censurer les beautés qu'il redoute,

Sur tel mot énergique il sème un léger doute.

Votre style est serré, plein, nerveux et précis?

« Prenez garde; ce sens me paraît indécis.

Le subhme est souvent voisin du ridicule.

Sur ce tour trop hardi j'aurais quelque scrupule.

De ce morceau brillant il faut vous défier ;

Vous feriez mieux, je crois, de le sacrifier.

Je vous parle en ami, je suis franc... » Le perfide!

Cet autre, prodiguant sa louange insipide.

Flatte pour mieux tromper, sait d'un coupable miel

De ses intentions envelopper le fiel.

Et, tandis qu'il m'assied au trône de Racine,

Aiguise contre moi l'épigramme assassine :

Il me prédit, le traître, un succès éclatant.

Et sourit, par avance, au revers qui m'attend.

Oui sait si contre moi sa rage prévovante

N'ira point ameuter la cabale bruyante.

Et, de mes déplaisirs s'enivrant en espoir,

Acheter le matin ma ruine du soir ?

Le Cid en main, Corneille, arrivé de Neustrie , Vit les sots contre lui déchaîner leur furie. Sous la brutale injure et le brocard sanglant. L'harmonieux Racine expia son talent.

Quand, loin de ses moutons, une docte bergère^ Quitta pour le sifflet sa musette légère;

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