‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 27 sur 62 · L'INVENTION POETIQUE · texte numérisé non relu

L'INVENTION POETIQUE

La première édition (Paris, i8o(5, in-i8), dont l'épigraphe est un vers de Virgile,

Est deui in nohis, n^itaiiie calesciinus illo,

présente un si grand nombre de variantes, que le poème s'y montre tout différent de ce qu'il est devenu dans les éditions postérieures. On s'explique difficilement pourquoi l'auteur a cru devoir sacrifier tant de beaux vers.

11 est nuit : je suis seul, du silence entouré, Et du besoin des vers je me sens dévoré.

Viens, talent créateur, noble enfant du génie! Embrase de tes feux ma féconde insomnie. Invention ! ô toi , sans qui les plus beaux vers Meurent, comme un vain son dans le vague des airs,

Variantes des poèmes didactiques, m

C'est pour te célébrer que ma bouche t'implore !

A ton signal, on vit tous les mondes éclore. Tu vainquis le chaos, et tu créas les dieux. Echappé du néant, l'Olympe radieux Suspendit devant toi ses voûtes poétiques, Ouvrit aux immortels l'azur de ses portiques. Aux nombreux habitants du céleste séjour, La fraîche Hébé versa le nectar et l'amour : A ton pouvoir suprême, à ta douce imposture, Jupiter dut sa foudre, et Vénus sa ceinture; Et l'Amour, dont ta main a tissu le bandeau, A ton flambeau magique alluma son flambeau. Loin, du fils de Japet, la fable trop vantée ! Le génie inventeur fut le seul Prométhée. Il acheva le monde, et le vers inspiré. Sous ses brûlantes mains, devint le feu sacré.

Arrêtons nos regards aux champs de l'Ausonie, Lieux charmants, lieux si chers à l'antique harmonie! En ce riant climat , sous un ciel enchanté , Tout parle de génie et d'immortalité ; A la voix des beaux-arts , tout s'y métamorphose : Sous la sensible écorce une nymphe repose ; Ce murmure léger, qu'apporte le zéphyr, D'une tendre naïade est peut-être un soupir. De ces illusions s'empare le poète :

Des couleurs de la fable il nourrit sa palette. Les dispose avec art , les fond , les assortit , Et saisit ses pinceaux, quand un dieu l'avertit. Que l'écrivain obscur servilement se traîne Sur un aride sol , qu'il sillonne avec peine ; L'ami des doctes Soeurs, à leur voix enflammé. Fait de larges moissons, au champ qu'il a semé Et toujours créateur, même alors qu'il imite, Du génie étonné recule la limite.

Homère, lève-toi! poète audacieux, Vainqueur du temps jaloux et du sombre Zoïle ,

Ton colosse est debout

La mort a dévoré tous ces chefs valeureux ; Ils ont vécu par toi, tu dois vivre par eux.

112 OEuvres de Millevoye.

Qu'importent ses défauts , Aristarque sévère ! Respecte son sommeil , c'est le sommeil d'Homère.

D'un plus modeste éclat tu viens frapper mes yeux, Toi , du chantre d'Hector émule harmonieux ! Ton langage est plus pur, ta lyre plus savante, Et ta main embellit tout ce qu'Homère invente. Mais, comme un vieil athlète, encor plein de vigueur, Surpasse dans la lice un jeune et beau lutteur,

Homère t'a vaincu

Son art est le génie.

Tel est de l'inventeur l'essor ambitieux :

Son sujet se déploie et grandit sous ses yeux.

Voyez l'ardent Milton, incorrect et sublime.

S'élancer dans les cieux ou rouler dans l'abîme...

Arioste, à son tour, sylphe heureux du Parnasse,

Ou glisse dans les airs , ou plane avec audace :

Du pays des erreurs fantastique habitant,

L'univers appartient à son vol inconstant.

Le chantre de Sion va, vient, d'une aile agile,

D'Homère au Camoens , d'Arioste à Virgile...

Peintre d'Adamastor, honneur sacré du Tage!

Parmi tant de rivaux, sois fier de ton partage:

La noble invention vint broyer tes couleurs ,

Et pour la tendre Inès y mêla quelques pleurs.

Une plume exercée habilement rassemble

Des termes , qui , surpris et charmés d'être ensemble ,

Fécondent la pensée, échauffent le discours

N'imitez pas l'auteur dont la muse frivole

Nous décrit longuement une mouche qui vole.

Choisit un petit cadre, exquisse à petits traits.

Et, sans verve et sans goût, laissant dans ses portraits

L'aigle pour le pinson, le cèdre pour l'hysope.

Semble voir la nature avec un microscope.

En vain ce froid rimeur met tout Linnée en vers :

Ses éternels printemps sont d'éternels hivers ;

Et tous ces lieux communs, pleins d'un ennui sonore,

Autant que son époux, ont fait vieillir l'Aurore.

Pour qui n'invente rien , point de postérité ;

Variantes des poèmes didactiques. 113

En imitant toujours, on n'est point imité. Enfant des arts ! choisis d'autres cieux , d'autres rives ; Cherche au fond du désert des scènes primitives ; Trouve, loin de Paris et loin de tes rivaux,

De nouvelles couleurs

Rends sa brûlante audace à ta verve glacée ; Sur le mont solitaire élève ta pensée ; Médite les tombeaux , et que ton souvenir Puise dans le passé des vers pour l'avenir. Sommes-nous exilés de l'épopée antique ? N'est-il plus de lauriers pour la muse héroïque ! Le Temps a-t-il rouillé le tragique poignard ?... Eh quoi ! de Despréaux , votre âme abâtardie Laisse encor sommeiller la cendre refroidie ! Que les crimes hideux, que les vices pervers Allument dans vos mains la foudre des beaux vers ! Aux jours des grands exploits, vos lyres sont muettes..

LE VOYAGEUR

La première édition de ce poème {Paris, A. A. Renouard, 1807, in-8^) offre quelques variantes qui méritent d'être recueillies, d'autant plus que la pièce n'a pas été sensiblement modifiée dans les éditions suivantes.

Gloire à l'homme inspiré, que la soif de connaître... Les tranquilles honneurs, les trésors, l'amitié, A ses projets hardis tout est sacrifié. Les travaux , les dangers , son zèle les surmonte : L'obstacle, il le combat; le trépas, il l'affronte. Faut-il franchir les monts, faut-il dompter les flots.'' Son intrépidité ne craint que le repos.

Voyez-vous ce Génois, l'œil attaché sur l'onde. Reculer en espoir la limite du monde?

En vain , de rois en rois , huit ans , il court offrir Cet univers caché , qu'il saura conquérir : Il dévore, huit ans, le refus et l'outrage.

Page 1