II
114 OEuvres de Millevoye,
Mais l'auguste Isabelle accueille son courage... Il part ; tous les périls l'assiègent sur les eaux.
Quel bruit sourd et lointain !
Reprends ton noble titre , illustre conquérant !
Améric l'usurpa, l'univers te le rend...
Mais il part ; il revoit ces îles solitaires ,
Dont sa main féconda les arides bruyères...
Non , tu ne mourras point , ô Cook ! dieu tutélaire !
Tes bienfaits sont vivants au cœur de l'insulaire
Mais un infortuné, que nos cris gémissants A l'Océan muet ont demandé quinze ans, M'apparaît, à travers un voile auguste et sombre :
Est-ce toi , La Peyrouse ?
Quels encens consacrés à ces noms immortels?
Par les mers séparés , sur les divers rivages...
L'étincelant tribut des eaux du Malabar
J'admire les travaux de la riche Angleterre, Ses savants ateliers , ses pompeux arsenaux , Ses ports, où le commerce ouvre tous ses canaux : J'étudiai longtemps, aux rives de la Seine,
Les arts voluptueux de la moderne Athène
Des temples , des palais , qui semblaient éternels , Il dispute au néant les débris solennels... Voyez La Condamine, assidu voyageur, De son illustre audace étonner l'Equateur ; Anquetil conquérir, sur l'indien rivage... Voyez-les déposer , aux pieds de la science , Le généreux flambeau de leur expérience.
L'AMOUR MATERNEL
La première édition {De l'Imprimerie de Crapelet. Paris, Lefevre, anXIII-i8os,in-i2) présente beaucoup de variantes, qui donnent à ce poème une physionomie toute différente nous avons seulement recueilli les plus intéressantes.
J'ai connu de l'amour les secrètes alarmes. J'ai goûté ses plaisirs et savouré ses larmes;
Variant es des poèmes didac tiques, iic
De la sainte amitié, délice des mortels, Ma main religieuse a paré les autels.
Mais l'amitié, l'amour et son brûlant délire N'éveillèrent jamais les accords de ma lyre. Sentiment maternel , chaîne de l'univers ! Mon cœur reconnaissant te consacre des vers ; Fais, du moins, que, soumis à ta douce influence, Ils coulent aussi purs que les jeux de l'enfance; Fais qu'une tendre mère, en lisant mes récits. Sente rouler des pleurs dans ses yeux obscurcis. Les repose un instant sur l'enfant qu'elle adore, Suspende sa lecture et la reprenne encore.
De la bonté céleste un rayon éternel Semble se réfléchir dans le cœur maternel. Et la Divinité, nous offrant son image Sous les traits d'une mère appelle notre hommage. La Nature fit naître un plaisir d'un devoir ; La brute indifférente apprit à s'émouvoir ; L'hyène épouvantable et l'affreuse panthère. Sous leur férocité , cachent un cœur de mère. Terrible en son amour, par de lugubres cris,
La lionne
Renonçant à ses jeux, l'amante de l'oiseau
Cherche dans le bocage un paisible rameau ;
Son bec industrieux arrondit et décore...
Toi, qui, par les vertus, par l'aimable bonté,
Une seconde fois as reçu la beauté,
O femme ! objet divin ! d'un pur souffle animée...
Le Ciel t'impose en vain un long tribut de pleurs...
Malheureux le mortel, en naissant isolé.
Que le doux nom de fils n'a jamais consolé...
A l'aspect d'une mère et de ses fils joyeux ,
[1 gémit et des pleurs s'échappent de ses yeux ;
Etrangère au bonheur, son âme intimidée
N'ose vers son printemps remonter en idée...
Elle aime son enfant , même avant, qu'il respire.
Mais, après tant de maux, quand ce gage adoré
S'échappe avec eff"ort de son flanc déchiré.
Avec quelle douceur son oreille ravie
ii6 OEuvres de Millevoye,
Sa mère le nourrit ; elle est deux fois sa mère. Quel est son désespoir, quand son sein desséché Est avare d'un lait avec peine arraché ! Je t'interroge, ô toi dont une main savante A confié l'histoire à la toile vivante * !
Tu regardes ton fils, il pleure, il va périr
Malheureuse ! ton sein ne peut plus le nourrir ! Guidée, en ce moment, par un dieu tutelaire. Une chèvre s'approche, et son lait salutaire A la bouche enfantine offre un pur aliment : La mère est immobile et sourit tristement ; Pensive, elle contemple avec un œil d'envie La mamelle féconde où l'enfant boit la vie.
Si de ses premiers maux le tribut passager, Au nourrisson débile, arrache un cri léger, Une mère, l'effroi, le désespou' dans l'âme, Voit déjà de ses jours se -délier la trame. Elle écoute, la nuit, son paisible sommeil... D'un utile entretien elle poursuit le cours, Sans jamais se lasser, répond à ses discours, L'applaudit doucement et doucement le blâme, Cultive son esprit, fertilise son âme.
Et fait luire, à son œil encor faible et tremblant. De la religion le flambeau consolant...
Il préfère à ses jeux ces passe-temps chéris, Et, pour lui, le travail, du travail est le prix... Enfin vient la journée où le grave aristarque. D'un peuple turbulent flegmatique monarque, Dépouillant de son front la vieille austérité...
Aussitôt qu'une douce et pénétrante flamme De ses quinze printemps vient avertir son âme. Ton silence attentif, par un adroit détour, Demande à la pudeur le secret de l'amour. Son secret ! dans ton sein il coule avec des larmes ; Ta facile bonté sourit à ses alarmes.
L'éclairé lentement d'un timide flambeau
1. Le trait suivant forme le sujet d'un tableau estimé do la dernière Exposition au Muséum. (Note de l'aulcur.)
Variantes des poèmes didactiques. 117
Et sans le déchirer, soulève le bandeau.
Mais avec quels transports ta pieuse tendresse, Aux vertus d'un époux confiant sa jeunesse , Du feston nuptial ornera ses cheveux !
Il se lève, ce jour si tardif à tes vœux! Déjà, pour l'annoncer, la cloche impatiente Au loin fait retentir dans l'air sa voix bruyante ; Au sanctuaire antique , elle appelle ses pas ; C'est toi qui de l'épouse embellis les appas ; La parure importune est en vain préparée... La voilà, cette enceinte, où jadis l'hyménée Au père de ta fille unit ta destinée!... L'autel, les deux époux, la main chère et propice, Qui soutient sur leurs fronts le lin du sacrifice... Tout semble révéler la présence d'un Dieu, Mère, donne à ta fille un long baiser d'adieu! Tu viens de recueillir, muette et sans haleine, Ce mot unique et doux qu'elle prononce à peine, Et les pleurs échappés à ton cœur maternel Sont encore une offrande aux yeux de l'Éternel. A ce tableau, vaincu par un charme suprême, L'égoïste un moment s'est oublié lui-même : De l'être indifférent le long calme est troublé, De ses yeux toujours secs une larme a coulé !
Mais des plaisirs si doux, si purs, même à la ville. Sont plus touchants encor dans un champêtre asile. Greuze ! que n'ai-je ici ton éloquent pinceau ! Oh ! que de fois mes pleurs ont baigné ton tableau ! Ces enfants, à leur mère exprimant leur tendresse, Briguent un doux baiser, un mot, une caresse: L'un assiège son front, d'autres pressent sa main... Mais leur père, à grands pas, arrive des forêts Et laisse respirer les hôtes des guérets ; Il entre... Quelle image! et quel moment de fête!
Sur son arme appuyé, vers le seuil il s'arrête
Dans ses regards brillants l'allégresse pétille...
Un père toutefois, moins prompt à s'émouvoir, Déguise son amour sous les traits du devoir; Il et end sur ses fils sa longue prévoyance :
ii8 Œuvres de Millevoye.
La mère sait aimer, c'est toute sa science.
J'en atteste un seul mot, par le cœur inspiré :
Une mère perdit son enfant adoré ;
Son pasteur vénérable, ému de ses alarmes;
A ses gémissements vint mêler quelques larmes :
« Ranimez, ranimez ce courage abattu;
Du pieux Abraham imitez la vertu,
Dieu demanda son fils et Dieu l'obtint d'un père...
— Dieu ne l'eût point, dit-elle, exigé d'une mère ! »
Entendez-vous la voix d'un père menaçant Tonner contre son fils, à ses pieds gémissant? Son fils conjure en vain la foudre qui s'apprête ; La malédiction va tomber sur sa tête.
Malheureux! tu frémis!... Mais ta mère, à genoux, Arrache ton pardon à l'âme d'un époux.
Et, par des pleurs d'amour éteignant ta colère. Rend le père à son fils, rend le fils à son père!
Quand de nos passions le feu s'est amorti, Pouvoir consolateur! tu n'es que mieux senti. Heureux qui, fatigué d'une longue tempête, Sur le sein maternel peut reposer sa tête ! L'homme, quelques instants bercé par les amours, Voit s'envoler bientôt le rêve des beaux jours. Tôt ou tard il répète, abjurant sa chimère: « On retrouve une amante et jamais une mère ! »
Eprouve-t-il du sort les coups injurieux , Tout de l'adversité craint l'air contagieux. Fatigué de ses cris, de sa plainte importune, L'ami de son bonheur trahit son infortune ; Une beauté perfide, avec un cœur d'airain, Fuit et cherche l'amour sur un front plus serein. Il ne conserve rien, que le jour qu'il déteste!... Non, il n'a rien perdu, sa mère encor lui reste! Par elle, de l'espoir prompt à se ressaisir. Il verse encor des pleurs, mais des pleurs de plaisir.
Une mère embellit tous les temps, tous les âges; Elle a nos premiers vœux et nos premiers hommages. Un souvenir, mêlé de plaisir et de deuil , Ranime ce vieillard sur le bord du cercueil.
y ariantes des poèmes didactiques. 119
L'image d'une mère en son âme est empreinte ; Il répète son nom , d'une voix presque éteinte : Ce nom revient toujours parmi ses longs récits. Quelquefois, entouré des enfants de ses fîls, Sa main leur montre encor le toit héréditaire : « Voyez- vous, leur dit-il, ce réduit solitaire? Là ma mère vivait, ici fut mon berceau, Près des lieux où bientôt s'ouvrira mon tombeau. »
Honneur à nos aïeux ! Ces vieux et francs Gaulois Fondaient sur les vertus l'édifice des lois. Dans leur temple, brillaient, sur l'or du sanctuaire. Ces mots divins : « Défends ta patrie et ta mère ! »
Eh! n'admirons-nous pas, aux plus sauvages lieux, Du maternel amour les monuments pieux ? Que des Canadiens j'aime l'usage antique ! Près du torrent, auprès du coteau romantique... Triste , les yeux fixés sur l'aride bruyère , La mère adresse au Ciel sa muette prière... Frémis , Polymnestor ! évoquant Némésis , Aux mânes de son fils elle immole tes fils, Et, du glaive vengeur armant sa main tremblante. Arrache de ses yeux la prunelle sanglante. Hécube! par le sang, sous ta main répandu,
Polydore est vengé, mais ne t'est point rendu
Ouvrons du peuple hébreu les sublimes annales...
Mais n'avons-nous de voix que la voix du passé ? Qu'un plus récent exemple, à nos yeux retracé. Dise par quel pouvoir le maternel courage D'un monstre des forêts sut étonner la rage ! Si l'art divin d'Apelle anime ce tableau. Attestons que la lyre est la sœur du pinceau.
Près des murs de Florence, une coutume antique Consacrait tous les ans une fête rustique. Le peuple des hameaux, dans les champs d'alentour Vient, en choeur, du printemps saluer le retour Mille groupes joyeux précipitent leur danse. Fidèles au plaisir plutôt qu'à la cadence... Quand tout à coup un cri terrible et menaçant Effra}e au loin l'écho du bois retentissant.
I20 OEuvres de Aîill evoye.
Un lion, l'œil en feu, se présente à la vue; Tout fuit... Dans ce désordre, une mère éperdue
Emporte son enfant
Il est déjà sous la dent dévorante!
Elle le voit, frémit, reste pâle, mourante, Immobile, les yeux fixes, les bras tendus...
Dans l'ardeur qui m'enflamme, oh ! que de traits touchants, Retenus par mon cœur , revivraient dans mes chants ! Que dis-je? Sans chercher d'étrangères images. Les vertus de ma mère invoquent mes hommages : Que ne puis-je, à mon gré, de l'aveu d'Apollon, Confier à mes vers ses bienfaits et son nom ! Si le mien, ennobli de quelque renommée. Vient retentir, un jour, dans votre âme charmée, O ma mère ! apportant ma palme à vos genoux , Son éclat à mes yeux en paraîtra plus doux.
Je possédais un père, et son tendre suffrage De ma naissante veine accueillait le présage. De mes efforts longtemps il ne fut pas témoin... O profond souvenir d'un temps déjà si loin ! Il fut le compagnon des jeux de mon enfance... Hélas! aux premiers jours de mon adolescence, Dans l'âge des plaisirs apprenant le malheur. Je fis sur son tombeau l'essai de la douleur. Lorsque dans le cercueil il fut prêt à descendre, Mon nom fut le dernier que sa voix fit entendre. Comme le dernier son d'un luth mélodieux : Son âme doucement s'exhala vers les cieux. O toi qu'après huit ans mon cœur encor regrette, Toi dont la douce image embellit ma retraite, O mon père ! reçois le tribut de mes pleurs. Vous, qui sous des cyprès semâtes quelques fleurs. Mère tendre, c'est vous dont la main salutaire Ecarta de mon front ce voile funéraire.
Vous, dont j'ai célébré les vertus, les plaisirs, O mères ! souriez au fruit de mes loisirs. Ah ! puissent mes crayons vous paraître fidèles ! Trop heureux ce tableau s'il plaît à ses modèles !
Variantes des poèmes didactiques. 121
S'il échappe aux regards de la postérité, Qu'il trouve dans vos cœurs son immortalité !
Millevoye, dans la seconde édition de son poème, publiée en 1807 sous la forme d'un almanach {Paris, Lefuel, sans date, in-i<î, figures gravées par Bovinet), y fit de grands changements et lui donna à peu près la forme qu'il a conservée depuis. Nous indiquerons cependant un petit nombre de variantes, que l'auteur crut devoir supprimer, lorsqu'il réimprima l'Amour maternel, en 1814, dans le second volume de ses Poésies diverses.
O maternel amour! charme de l'univers!... Puisse une tendre mère, au berceau de son fils, Pensive, quelquefois parcourir mes récits, ^
Et reposant ses yeux sur l'enfant qu'elle adore. Suspendre sa lecture et la reprendre encore ! Toi, qui, dans les vertus, dans l'aimable bonté, Une seconde fois 3^ reçus la beauté !
O femme !
Mot sublime, qui mieux que les plus doctes chants Peint le cœur maternel et ses transports touchants !.. Il échappe à l'enfance et la voix des destins Le réclame et l'appelle en des climats lointains... Mais avec quels transports ta soigneuse tendresse... Des festons de l'hymen ornera ses cheveux ! Déjà du haut des airs la cloche matinale. Joyeuse, annonce au loin la pompe nuptiale. C'est toi , dont l'œil préside à ces tendres apprêts : , C'est toi qui de l'épouse embellis les attraits... Le père croit revoir le fils qu'il a perdu; Les yeux levés au ciel, la mère désolée S'approche, avec lenteur, de l'étroit mausolée... Tout à coup , ô terreur ! un formidable accent Perce la profondeur du bois retentissant... Sentiment maternel! soumise à ton pouvoir. Ainsi la brute même apprend à s'émouvoir. L'hyène épouvantable et l'affreuse panthère. Sous leur férocité, cachent un cœur de mère...
122 OEuvres de Millevoye.
Dans toute la nature, oh! que d'objets touchants,
Recueillis par mon cœur, embelliraient mes chants!.
O toi, qu'après dix ans mon cœur encor regrette,
Toi dont le doux fantôme habite ma retraite,
O mon père, reçois ce tribut d'un long deuil,
Qu'un fils religieux apporte à ton cercueil !
Et toi, ma mère, et toi, dont la main tutélaire...