‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 29 sur 62 · II · texte numérisé non relu

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i^o OEuvres de Millevoye.

qu'on laissa tomber à ses pieds ; il la ramassa et jouit d'une agréable surprise , en s'y voyant parfaitement gravé , avec ces mots : A Pierre le Grand. Ces mots seuls auraient suffi à son éloge ; mais le revers de la médaille représentait une Renommée, autour de laquelle on lisait cette inscription : Vires acquirit eundo ; allusion juste et délicate, digne de la nation la plus aimable et la plus polie.

Page 70, vers 24. — Tout le monde sait que le czar se fit enrôler parmi les charpentiers de la Compagnie des Indes et vécut dans les chantiers de Sardani ou Saardam, sous le modeste nom de baas Petter, maître Pierre. Les habitants de ce village mémorable conservent religieusement le souvenir du czar et prient tous les voyageurs, qui viennent les visiter, d'inscrire leur nom sur un livre consacré à la mémoire du grand homme.

Page 72, vers i. — J'ai résisté au désir de consigner dans mon ouvrage le nom de quelques voyageurs vivants , dont les utiles découvertes ont agrandi le domaine de la science. Je laisse à mes lecteurs le soin de réparer cette omission.

L'AMOUR MATERNEL

Page 82 , vers 20. — On se rappelle le beau morceau de Racine fils sur le nid de l'hirondelle.

O toi, qui follement fais ton dieu du hasard,

Viens me développer ce nid, qu'avec tant d'art,

Au même ordre toujours architecte fidèle,

A l'aide de son bec, maçonne l'hirondelle.

Comment, pour élever ce hardi bâtiment,

A-t-clle, en le broyant, arrondi son ciment?

Et pourquoi ces oiseaux, si remplis de prudence.

Ont-ils de leurs enfants su prévoir la naissance'*

Que de berceaux, pour eux, aux arbres suspendus !

Sur le plus doux coton, que de lits étendus!

Le père vole au loin, cherchant, dans la campagne,

Notes des poèmes didactiques. 131

Des vivres qu'il rapporte à sa tendre compagne : Et la tranquille mère, attendant son secours, Echauffe de son sein le fruit de leurs amours. Des ennemis souvent ils repoussent la rage, Et dans de faibles corps s'allume un grand courage. Si chèrement aimés, leurs nourrissons, un jour, Aux fils qui naîtront d'eux rendront le même amour. Quand des nouveaux zéphyrs l'haleine fortunée Allumera pour eux le flambeau d'hyménée, Fidèlement unis par leurs tendres liens. Us rempliront les airs de nouveaux citoyens ; Innombrable famille, où bientôt tant de frères Ne reconnaîtront plus leurs aïeux ni leurs pères. Ceux qui, de nos hivers redoutant le courroux. Vont se réfugier dans des climats plus doux, Ne laisseront jamais la saison rigoureuse Surprendre parmi nous leur troupe paresseuse. Dans un sage conseil, par les chefs assemblé. Du départ général le grand jour est réglé ; Il arrive, tout part : le plus jeune peut-être Demande, en regardant les lieux qui l'ont vu naître. Quand viendra ce printemps, par qui tant d'exilés Dans les champs paternels se verront rappelés!

Ces derniers vers ont sans doute fait répandre des larmes à plus d'un proscrit.

Page 82, vers 10. — Il semble que l'on s'attache davantage à ceux pour qui l'on a beaucoup souffert. Ce sentiment , généralement vrai , l'est surtout pour une mère. Avec combien d'entraînement et de charme l'auteur de la Nouvelle Hêloïse en met la preuve en action , lorsqu'il nous représente Julie mourant pour son fils, et le préférant encore à tous ses autres enfants ! Elle s'est élancée au milieu des eaux pour en retirer son jeune Marcellin. Ecoutez Rousseau lui-même :

« Elle resta longtemps sans connaissance ; à peine l'eut-elle reprise, qu'elle demanda, son fils. Avec quels transports elle l'embrassa!... A peine le vit-elle marcher et répondre à ses caresses, qu'elle devint tout à fait tranquille, et consentit à prendre un peu de repos ; son

132 OEuvres de Alillevoye.

sommeil fut court , et comme le médecin n'arriva point encore, en l'attendant elle nous fit asseoir autour de son

lit Elle nous parla de ses enfants, des soins assidus

qu'exigeait auprès d'eux la forme d'éducation qu'elle avait prise, et du danger de la négliger un moment... « Ce qui m'effraya tout à fait (c'est M. de Wolmar qui parle) , ce fut de voir qu'elle entrait pour Henriette dans un plus grand détail encore. Elle s'était bornée à ce qui regardait la première enfance de ses fils, comme se déchargeant, sur un autre, du soin de leur jeunesse ; pour sa fille, elle embrassa tous les temps, sentant bien que personne ne suppléerait sur ce point aux réflexions que sa propre expérience lui avait fait faire. Toutes ces idées sur l'éducation des jeunes personnes et sur les devoirs des mères, mêlées de fréquents retours sur elle-même, ne pouvaient manquer de jeter de la chaleur dans l'entretien; je vis qu'il s'animait trop... Pour Julie, je remarquai que les larmes lui roulaient dans les yeux, mais qu'elle n'osait pleurer, de peur de nous alarmer davantage. Aussitôt je me dis : Elle se voit morte ! »

Quel tableau que celui d'une mère au lit de mort, s'oubliant elle-même, et s'occupant encore du bonheur de ses enfants , que bientôt elle ne verra plus ! Achevons , et baignons de larmes la fin de cette lettre, admirable dans sa douloureuse simplicité.

« On amène les enfants. Alors il ne fut plus question que d'eux, et vous pouvez juger si, se sentant prête à les quitter, ses caresses furent tièdes et modérées! J'observai même qu'elle revenait plus souvent, et avec des étreintes encore plus ardentes, à celui qui lui coûtait la vie, comme s'il lui fût devenu plus cher à ce prix.

« Tous ces embrassements, ces soupirs, ces transports étaient des mystères pour ces pauvres enfants. Ils l'aimaient tendrement, mais c'était la tendresse de leur âge; ils ne comprenaient rien à son état , au redoublement de ses caresses, à ses regrets de ne les voir plus; ils nous voyaient tristes, et ils pleuraient : ils' n'en savaient pas davantage... La seule Henriette, un peu plus âgée, et d'un sexe où le sentiment et les lumières se déve-

i\otes des poèmes didactiques. 132

loppent plus tôt , paraissait troublée et alarmée de voir sa petite maman dans un lit, elle qu'on voyait toujours levée avant ses enfants. Je me souviens qu'à ce propos, Julie fit une réflexion, tout à fait dans son caractère, sur l'imbécile vanité de Vespasien , qui resta couché tandis qu'il pouvait agir, et se leva lorsqu'il ne put plus rien faire : «Je ne sais pas, dit-elle, s'il faut qu'un empereur meure debout, mais je sais bien qu'une mère de famille ne doit s'aliter que pour mourir. »

On me pardonnera cette longue citation, qui n'est pas peut-être déplacée dans les notes d'un poëme sur l'amour maternel. Les meilleurs raisonnements vaudraient-ils ini seul trait de ce touchant récit?

Page 83, vers 18. — Ce tableau de Greuze, comme les autres conceptions de ce peintre, est profondément dramatique. On ne peut lui opposer qu'un morceau charmant de M. de Parny, intitulé /e Réveil d'une mère, où l'on reconnaît la touche aimable du chantre d'Eléonore.

Un sommeil calme et pur comme sa vie, Un long sommeil a rafraîchi ses sens.

Elle sourit, et nomme ses enfants :

Adèle accourt, de son frère suivie.

Tous deux, du lit^, assiègent le chevet; Leurs petits bras étendus vers leur mère, Leurs jeux naïfs, leur touchante prière, D'un seul baiser implorent le bienfait.

Céline alors, d'une main caressante, Contre son sein les presse tour à tour, Et de son cœur la voix reconnaissante Bénit le ciel, et rend grâce à l'amour; Non cet amour, que le caprice allume; Ce fol amour qui, par un doux poison, Enivre l'âme et trouble la raison, Et dont le miel est suivi d'amertume : Mais ce penchant, par l'estime épuré, Qui ne connaît ni transpor-t ni délire, Qui sur le cœur exerce un juste empire. Et donne seul un bonheur assuré.

Bientôt Adèle, au travail occupée,

134 Œuvres de Mille i>oye.

Orne avec soin sa docile poupée ; Sur ses devoirs lui fait un long discours, L'écoute ensuite ; et répondant toujours A son silence, elle gronde et pardonne, La gronde encore, et sagement lui donne Tous les avis qu'elle-même a reçus.

En ajoutant : « Surtout, ne mentez plus ! » Un bruit soudain la trouble et l'intimide. Son jeune frère, écuyer intrépide, Caracolant sur un léger bâton.

Avec fracas traverse le salon, Qui retentit de sa course rapide.

A cet aspect, dans les yeux de sa sœur, L'étonnemcnt se mêle à la tendresse.

Du cavalier elle admire l'adresse; Et sa raison condamne, avec douceur, Ce jeu nouveau, qui peut être funeste.

Vaine leçon ! il rit de sa frayeur ; Des pieds, des mains, de la voix et du geste. De son coursier il hâte la lenteur.

Mais le tambour au loin s'est fait entendre; D'un cri de joie il ne peut se défendre, Il voit passer les poudreux escadrons ; De la trompette et des aigres clairons Le son guerrier l'anime ; il veut descendre, Il veut combattre; il s'arme, il est armé. Un chapeau rond, surmonté d'un panache.

Couvre à demi son front plus enflammé; A son côté fièrement il attache Le buis paisible, en sabre transformé.

Il va partir : mais Adèle tremblante, Courant à lui, le retient dans ses bras, Verse des pleurs, et ne lui permet pas De se ranger sous l'enseigne flottante.

De l'amitié le langage touchant Fléchit enfin ce courage rebelle :

Il se désarme, il s'assied auprès d'elle. Et, pour lui plaire, il redevient enfant. A tous leurs jeux Céline est attentive. Et lit déjà, dans leur âme naïve.

Les passions, les goûts et le destin Que leur réserve un avenir lointain.

Notes des poèmes didactiques. 135

Page 83, vers 28. — Greuze a su faire contraster, avec une vérité frappante, la tendresse expansive de la mère avec la joie tranquille du père. Il ne laisse échapper aucune démonstration, il reste immobile, se tait; mais combien parle ce silence ! Cette idée rappelle la belle image de Virgile :

Tacitiim pertentant gaudia pectus.

Page 84, vers 2. — L'éloquent Rousseau a dit dans son Emile :

« Les lois, toujours si occupées des biens et si peu des personnes , parce qu'elles ont pour objet la paix et non la vertu, ne donnent pas assez d'autorité aux mères . Cependant leur état est plus dur que celui des pères ; leurs devoirs sont plus pénibles ; leurs soins importent plus au bon ordre de la famille ; généralement elles ont plus d'attachement pour leurs enfants. Il y a des occasions où un fils qui manque de respect à son père peut, en quelque sorte, être excusé; mais si, dans quelque occasion que ce fût, un enfant était assez dénaturé pour manquer à sa mère , à celle qui l'a porté dans son sein , qui l'a nourri de son lait, qui, durant des années, s'est oubliée pour ne s'occuper que de lui, on devrait se hâter d'étouffer ce misérable, comme un monstre indigne de voir le jour. »

Page 84, vers 18. — Le sujet de mon poëme rentre nécessairement dans celui du Mérite des Femmes. Je ne dois pas désirer les rapprochements; mais je ne m'interdirai pourtant point le plaisir de citer un morceau, plein de charme , où M. Legouvé peint les douleurs de l'enfantement , et les premiers soins d'une mère :

Avec notre existence,

De la femme pour nous le dévoûment commence. C'est elle qui, neuf mois, dans ses flancs douloureux, Porte un fruit de l'hymen trop souvent malheureux, Et, sur un lit cruel longtemps évanouie,

Mourante, le dépose aux portes de la vie.

C'est elle qui, vouée à cet être nouveau,

Lui prodigue les soins qu'attend l'homme au berceau.

Quels tendres soins! Dort-il? attentive, elle chasse

L'insecte dont le vol ou le bruit le menace ;

Elle semble défendre au réveil d'approcher.

La nuit même, d'un fils, ne peut la détacher;

Son oreille, de l'ombre, écoute le silence ;

Ou, si Morphée endort sa tendre vigilance,

Au moindre bruit, rouvrant ses yeux appesantis,

Elle vole, inquiète, au berceau de son fils,

Dans le sommeil longtemps le contemple immobile.

Et rentre dans sa couche, à peine encor tranquille.

S'éveille-t-il? son sein, à l'instant présenté.

Dans les flots d'un lait pur lui verse la santé.

Qu'importe la fatigue à sa tendresse extrême!

Elle vit dans son fils, et non plus dans soi-même;

Et se montre, aux regards d'un époux éperdu,

Belle de son enfant h son sein suspendu.

Oui, ce fruit de l'hj^men, ce trésor d'une mère.

Même à ses propres yeux, est sa beauté première.

Voyez la jeune Isaure, éclatante d'attraits :

Sur un enfant chéri, l'image de ses traits.

Fond soudain ce fléau, qui, prolongeant sa rage.

Grave au front des humains un éternel outrage.

D'un mal contagieux tout fuit épouvanté;

Isaure sans effroi brave un air infecté.

Près de ce fils mourant, elle veille assidue.

Mais le poison s'étend et menace sa vue :

Il faut, pour écarter un péril trop certain.

Qu'une bouche fidèle aspire le venin.

Une mère ose tout. Isaure est déjà prête :

Ses charmes, son époux, ses jours, rien ne l'arrête;

D'une lèvre obstinée elle presse ces yeux

Que ferme un voile impur à la clarté des cieux.

Et d'un fils, par degrés, dégageant la paupière.

Une seconde fois lui donne la lumière.

Un père a-t-il pour nous de si généreux soins?

Bientôt d'autres bontés suivent d'autres besoins. L'enfant, de jour en jour, avance dans la vie : Et comme les aiglons, qui, cédant à l'envie De mesurer les cieux, dans leur premier essor,

Notes des poèmes didactiques. 137

Exercent près du nid leur aile faible encor ;

Doucement soutenu par ses mains chancelantes,

Il commence l'essai de ses forces naissantes.

Sa mère est près de lui : c'est elle, dont le bras

Dans leur débile effort aide ses premiers pas ;

Elle suit la lenteur de sa marche timide ;

Elle fut sa nourrice : elle devient son guide.

Elle devient son maitre, au moment où sa voix

Bégaye à peine un nom qu'il entendit cent fois ;

Ma mère est le premier, qu'elle l'enseigne à dire.

Elle est son maître encor dès qu'il s'essaye à lire ;

Elle épclle avec lui dans un court entretien,

Et redevient enfant, pour instruire le sien.

D'autres guident bientôt sa faible intelligence;

Leur dureté punit sa moindre négligence ;

Quelle est l'âme où son cœur épanche ses tourments?

Quel appui cherche-t-il contre les châtiments?

Sa mère! Elle lui prête une sûre défense,

Calme ses maux légers, grands chagrins de l'enfance;

Et, sensible à ses pleurs, prompte à les essuyer.

Lui donne des hochets qui les font oublier.

Le rire dans l'enfance est toujours près des larmes.

Il était réservé à lame profonde et mélancolique de l'auteur à' Œdipe chez Admete, de célébrer, dans cette même pièce, les droits sacrés qu'une mère a sur nous :

Eh ! qui pourrait compter les bienfaits d'une mère?

A peine nous ouvrons les yeux à la lumière.

Que nous recevons d'elle, en respirant le jour,

La première leçon de tendresse et d'amour.

Son cœur est averti par nos premières larmes;

Nos premières douleurs éveillent ses alarmes.

Sous les plus douces lois nous croissons près de vous,

Et c'est dès le berceau que vous régnez sur nous.

Nous devons aussi à l'auteur des Etude de la Nature^ et de Paul et Virginie plusieurs morceaux sur les soins d'une mère; ils portent l'empreinte du charme rêveur qui caractérise les ouvrages de cet écrivain.

Plusieurs femmes ont célébré les douceurs de la maternité, avec toutes la grâce de leur sexe. On lit dans

13B OEuvres de Millevoye.

les poésies de Clotilde de Surville quelques pièces adressées à son enfant : elles respirent la sensibilité la plus douce et la plus naïve. L'illustre Sévigné fait parler à l'amour maternel un langage tout à la fois ingénieux et tendre. L'amour lui-même n'a rien de plus passionné que quelques-unes de ces lettres qu'elle écrivait à sa fille, et que sans le savoir elle adressait à la postérité.

Page 84, vers 22. — On n'a qu'à se retracer le magnifique tableau de Rubens, connu sous le nom des Couches de Mêdicis. Le peintre a su fondre dans ses traits l'expression de la joie et celle de la douleur.

Page 84, vers 24. — Bonnes mères ! vous ne vous plaindrez pas si je cite fréquemment Rousseau. Il est digne de vous parler ; vous êtes dignes de l'entendre. Vous lui devez le bonheur de vos enfants. C'est lui qui s'est élevé, avec une vertueuse énergie, contre l'usage funeste du maillot. C'était peu de rendre à l'enfance sa liberté, il lui rendit le sein d'une mère. « Le devoir des mères n'est pas douteux, s'écrie-t-il ; mais on dispute si, dans le mépris qu'elles en font, il est égal pour les enfants d'être nourris de leur lait ou d'un autre. L'enfant a-t-il moins besoin des soins d'une mère que de sa mamelle ? D'autres femmes, des bêtes même, pourront lui donner le lait qu'elle lui refuse ; mais la sollicitude maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit l'enfant d'une autre, au lieu du sien, est une mauvaise mère ; comment sera-t-elle une bonne nourrice ? Elle pourra le devenir, mais lentement ; il faudra que l'habitude change la nature ; et l'enfant, mal soigné, aura le temps de périr cent fois, avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mère.

«. De cet avantage même résulte un inconvénient, qui, seul devrait ôter à toute femme sensible le courage de faire nourrir son enfant par une autre : c'est celui de partager le droit de mère, ou plutôt de l'aliéner; de voir son enfant aimer une autre femme, autant et plus qu'elle ; de sentir que la tendresse qu'il conserve pour sa propre mère est une giâce, et que celle qu'il a pour sa mère

Notes des poèmes didactiques. 130

adoptive est un devoir : car, où j'ai trouvé les soins d'une mère, ne dois-je pas trouver l'attachement d'un fils?

« Au bout de quelques années, ajoute-t-il, l'enfant ne voit plus sa nourrice , il ne la connaît plus. La mère qui croit se substituer à elle et réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendre fils d'un nourrisson dénaturé, elle l'exerce à l'ingratitude ; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vie, comme celle qui l'a nourri de son lait. Ceci tient à plus de choses qu'on ne pense. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs ? Commencez par les mères , vous serez étonnés des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation ; tout l'ordre moral s'altère ; le naturel s'éteint dans tous les cœurs ; l'intérieur des maisons prend un air moins vivant ; le spectacle touchant d'une famille naissante n'attache plus les maris , n'impose plus d'égards aux étrangers ; on respecte moins la mère dont on ne voit point les enfants ; il n'y a point de résidence dans les familles ; l'habitude ne renforce plus les liens du sang ; il n'y a plus ni pères, ni mères, ni enfants, ni frères, ni sœurs; tous se connaissent à peine : comment s'aimeraient-ils ? Chacun ne songe plus qu'à soi. Quand la maison n'est qu'une triste solitude, il faut bien aller s'égayer ailleurs.

« Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs : l'État va se repeupler. Ce premier point , ce point seul va tout réunir. »

« Y a-t-il au monde, dit encore Jean-Jacques dans une lettre écrite à d'Alembert , un spectacle aussi touchant , aussi respectable, que celui d'une mère de famille, entourée de ses enfants, réglant les travaux de ses domestiques, procurant à son mari une vie heureuse, et gouvernant sagement sa maison ? C'est là qu'elle se montre dans toute la dignité d'une honnête femme ; c'est là qu'elle impose vraiment du respect, et que la beauté partage avec honneur les hommages rendus à la vertu. »

J'avais tenté d'exprimer les regrets d'une mère à qui

140 OEuiTes de Millevoye.

la nature refuse la faculté de nourrir son enfant ; ce morceau m'a semblé ralentir la marche du poëme.

Mais, en supprimant les vers que m'avait inspirés un intéressant tableau de M"*^ Lorimier, je ne veux cependant pas" me frustrer du plaisir de rendre hommage au talent de cette jeune artiste.

Page 85, vers 30. — Un jour de distribution des prix est une époque mémorable pour le jeune âge, et qu'on ne se rappelle pas sans plaisir dans l'âge avancé.

« Je n'ai eu que deux beaux jours dans ma vie, disait un général célèbre ; celui de ma première victoire et celui de mon premier prix au collège. » On se souvient qu'Épaminondas rendait grâce aux dieux qui lui avaient laissé son père et sa mère pour témoins de ses premiers triomphes.

Page 86, vers 12. — Une femme reçoit en naissant l'instinct de la maternité. Elle en mêle déjà l'image à ses jeux. L'auteur du joli poëme des J^eux de l'Enfance, M. Raboteau, n'a pas négligé cette peinture douce et riante. Voici le morceau où il parle d'une jeune fille. :

Près de sa bonne, à ses genoux assise, Venez la voir, de ses adroites mains, Placer déjà des pompons enfantins Sur ce jouet, dont l'étoffe déguise Aux yeux trompés les ressorts incertains. Dans ce carton, dans ce joli visage Que le pinceau vernit et colora, L'aimable Rose a trouvé son image...

C'en est assez ; elle l'embellira.

Et de l'instinct c'est le premier ouvrage. A ces cheveux elle enlace des fleurs ; Un nœud galant décore cette tresse; Elle lutine, elle gronde et caresse L'objet muet de tant de soins flatteurs. Elle folâtre, et redevient sévère ; Et ces leçons qu'elle ose répéter, Fidèle écho des leçons d'une mère, Prouvent qu'au moins on sut les écouter.

Notes des poèmes didactiques, 141

Page 86, vers 30. — L'appareil imposant des cérémonies religieuses est une source intarissable d'impressions profondes et de couleurs poétiques ; on connaît ces vers de M. de Fontanes, que La Harpe a signalés comme vingt des plus beaux vers de la langue française :

O moment solennel! Ce peuple prosterné,

Ce temple dont la mousse a couvert les portiques ;

Ses vieux murs, son jour sombre, et ces vitraux gothiques ;

Cette lampe d'airain qui, dans l'antiquité,

Symbole du soleil et de l'éternité,

Luit devant le Très-Haut jour et nuit suspendue;

La majesté d'un Dieu parmi nous descendue.

Les pleurs, les vœux, l'encens, qui montent vers l'autel ;

Et de jeunes beautés qui, sous l'œil maternel.

Adoucissent encor par leur voix innocente

De la religion la pompe attendrissante ;

Cet orgue qui se tait, ce silence pieux ;

L'invisible union de la terre et des cieux...

Tout enflamme, agrandit, émeut l'homme sensible;

Il croit avoir franchi ce monde inaccessible,

Où sur des harpes d'or l'immortel séraphin

Aux pieds de Jehovah, chante l'hymne sans fin...

Pag£ 87, vers 14. — J'avais voulu représenter le pouvoir d'une mère dans toutes les époques de la vie ; mais j'ai sacrifié à la régularité du plan ce morceau, dont la fin appartenait plutôt à l'amour filial qu'à l'amour maternel.

On aime, en efFet, à voir les grands hommes payer au sentiment filial un tribut de respect et d'émotion.

On est tenté de pardonner au fils d'Olympias la cruauté du meurtrier de Callisthènes. Antipater reprochait un jour à Alexandre ses déférences pour sa mère. « On se plaint, on murmure, lui disait-il; chaque jour une lettre envoyée secrètement vient vous avertir de votre faiblesse. — Ami, répondait le héros, mille lettres comme celles-là seraient toutes effacées par une seule larme de ma mère. »

Voici ce qu'Alexandre , touchant à sa dernière heure , écrivit à Olympias :

« Alexandre, qui était hier le maître de toute la terre,

142 OEuvres de Millevoye.

et qui aujourd'hui va être enfermé dans ses entrailles ; à Olympias, la plus tendre des mères, qu'il a si peu vue, et qu'il ne reverra jamais, salut!

« Mes ancêtres m'ont frayé le chemin où je suis, et je vais le frayer à ceux qui viendront après moi ; vousmême, mère infortunée, vous marchez sur mes pas ; il en est des hommes ce qu'il en est des jours : ils se succèdent rapidement les uns aux autres, et vont se perdre dans l'abîme de l'éternité. Ne vous laissez donc pas séduire par les attraits de ce monde trompeur ; plus ses faveurs sont grandes, moins elles sont durables. La fin tragique du roi Philippe, mon père, en est un exemple bien frappant :ses triomphes, vos vœux, votre amour, rien n'a pu le soustraire au coup mortel qui vous l'a enlevé ; et quoique je meure dans la force de l'âge, il n'a pu me survivre. Supportez ma perte avec courage, et ne laissez pas échapper des larmes également indignes de vous et de moi : passez dans la retrr.ite les jours qui vous restent à couler ; ou si la solitude vous effraye , n'admettez dans votre compagnie que ceux qui n'auront point ressenti les épreuves de l'adversité : leur petit nombre (si cependant il est quelqu'un sur la terre constamment heureux ! ) sera pour vous un motif de consolation.

« Quant à moi , je pars ; les lieux qui m'attendent m'offrent une tranquillité que je n'ai pu goûter ici-bas. Au nom des tendres liens qui nous unissent , ne vous laissez pas abattre par le chagrin; c'est la dernière preuve qu'exige de votre amour un fils respectueux. Puisse cette lettre, que je date du dernier jour de ce monde et du premier de l'autre, adoucir vos peines et soulager vos maux ! Je le désire et je m'en flatte ; ne trompez pas un espoir si consolant pour moi , et ne contristez point mon âme par une douleur immodérée. Adieu. »

On sait de quels regrets Sertorius honora le tombeau de sa mère.

Mais quel plus noble exemple du pouvoir maternel sur le cœur le plus inflexible, que le trait si souvent cité de Véturie et Coi'iolan? Yîiyîiis essayé de donner à ce récit la forme dramatique ; mais j'ai craint qu'un

Notes des poèmes didactiques. 145

dialogue ne parût déplacé dans un poème. Voici ce morceau :

Tout tremble au Capitole, et du bras d'un seul homme

Dépend ou le salut ou la perte de Rome.

Son sort, ô Véturic ! est remis en tes mains.

Elle implore d'un fils la grâce des Romains...

« Les Romains m'ont banni. — Mais Rome t'a vu naître.

— Ils sont ingrats. — Mon fils, toi-même veux-tu l'être ? Dans ses murs suppliants crains-tu de revenir?

— J'y reviendrai, terrible, armé pour les punir.

— Ta patrie... — Est l'exil. Rome m'est étrangère; Je n'ai plus de pays... — Tu n'as donc plus de mère? Donne ce glaive... — O ciel! arrêtez... — Tu frémis!

— Ma mère !... — Tu t'émeus !... Sois Romain. — Je suis fils. Vous l'emportez... Mais, toi, .Rome, n'en sois pas vaine : Il fallait tant d'amour, pour vaincre tant de haine!

Un exemple plus imposant encore, c'est celui des Sabines ; voici le tableau du poète, qui ne peut être comparé qu'à celui du peintre pour la chaleur et le mouvement. Il est tiré de \Epttre a Vien, par le respectable Ducis.

Au pied du Capitole, entre ces deux armées,

D'une égale fureur au combat animées.

Quand déjà le sang coule, et fait fumer les mains

Des Sabins indignés, des perfides Romains,

Je vois, je vois courir les Sabines troublées.

Leurs enfants sur leur soin, pâles, échevelées :

« Arrêtez-vous, cruels ! ou, de vos bras sanglants,

Massacrez, sans pitié, vos femmes, vos enfants...

Les voilà sous vos pieds! Nous sommes vos familles.

Vos brus, vos tristes sœurs, vos femmes et vos filles !

Pour vous percer le flanc, vous marcherez sur eux.

Commencez, sur nos corps, ce parricide aftVeux. »

Le combat a cessé. Ces mères éperdues.

Sous dos forêts de dards, de lances suspendues.

Parmi tant de guerriers, frères, pères, époux,

En leur montrant leurs fils, en pressant leurs genoux.

Ont ému la pitié dans tous ces cœurs farouches ;

144 Œuvres de Millevoye.

Elle est dans leurs regards, dans leur port, sur leurs bouches.

De Tatius déjà le glaive est abaissé.

Le dard de Romulus n'est pas encor lancé :

Dans sa force et ses traits je lis le sort de Rome.

Oui : c'est Mars, c'est un dieu; Tatius n'est qu'un homme,

O vous, qui nous montrez ces enfants étendus.

Ne craignez rien pour eux, vos pleurs sont entendus.

Que ta noble terreur, Hersilie, a de charmes !

Va, tu ne connais pas le pouvoir de tes larmes.

Femme, ô sexe enchanteur! que la maternité.

Oh ! que le cri du sang ajoute à ta beauté !

Sous ces chevaux ardents, respirant les batailles.

Qui de vous a jeté le fruit de ses entrailles?

De ce coursier fougueux le pied compatissant

Craint de blesser son calme et son rire innocent.

Courage! montrez-vous, ô mères alarmées !

Les cris de vos enfants uniront deux armées.

Sabins, Romains, vaincus, tous, dans un même instant.

Pressent ces chers vainqueurs sur leur sein palpitant.

Oui, leur vengeance expire; oui, leur haine attendrie,

Du glaive en sa prison fait rentrer la furie.

Tu l'emportes, Nature! à tes cris triomphants.

Couvrons tous de lauriers ces femmes, ces enfants.

Eh ! dis-moi donc, David, par quelle heureuse adresse.

Peins-tu si bien les pleurs, la force, la faiblesse?

Sur un instant qui fuit, sur un vaste tableau.

Quels prodiges en foule a versés ton pinceau !

Quel cœur résisterait à ta chaleur divine?

Chaque père est Romain, chaque mère est Sabine.

Les mots de mère et de patrie semblent tenir l'un à l'autre. Peut-être l'idée de patrie aurait moins de douceur, moins d'empire, si l'on n'y attachait le souvenir d'une mère. Je doute que le ranz des vaches, qui faisait déserter les soldats suisses , eût eu autant de pouvoir sur leurs âmes, s'il ne leur avait rappelé les jours heureux de leur enfance. J'avais consacré quelques vers à cette intéressante image :

Avec enchantement, l'enfant de FHelvétie Entend cet air magique, où, surpris, éperdu, Il aime à retrouver tout ce qu'il a perdu.

Notes des poèmes didactiques. 145

Il entend, d'une oreille avide, émerveillée, La flûte du pasteur, les chants de la veillée; Il écoute le bruit des troupeaux mugissants. De ses jeunes amis reconnaît les accents, La voix surtout, la voix de sa mère chérie... Sa mère! Ah! tout son cœur revole à sa patrie.

J'y ajoutais un autre tableau du même genre :

Les monts de la Savoie, au retour du printemps. Députent vers Paris leurs jeunes habitants ; Chacun conduit son fils au pied de la colline. Lui dit adieu... L'enfant vers nos murs s'achemine, Avec ses dents d'albâtre et son teint rembruni... Il est pauvre : qu'importe? un père l'a béni. Déjà, s'armant d'un fer, sa main souple et hardie De nos foyers noircis écarte l'incendie. Qu'on l'interroge, alors : cachant mal ses douleurs. Il parle de sa mère, en essuyant ses pleurs. Tous les ans, pour la voir, sous un léger bagage. Il part, poursuit gaîment son paisible voyage, etc..

Page 87, vers 17. — Cette coutume a fourni le sujet d'un tableau touchant à M. Le Barbier,

« Il est faux , a dit à ce sujet l'auteur du Génie du Christianisme, qu'il y ait des sauvages qui ne croient point à un avenir... Parmi ces incrédules des bois, on avait cité les hordes canadiennes. Eh bien ! nous les avons vus , ces sophistes de la Hutte^ qui devaient avoir appris dans le li\Te de la nature, comme nos philosophes dans les leurs , qu'il n'y a ni Dieu ni avenir pour l'homme ! Ces Indiens voient l'âme d'un enfant dans une colombe ou dans une touffe de sensitive. Les mères, chez eux, épanchent leur lait sur le tombeau de leurs fils , et donnent à l'homme au sépulcre la même attitude quil avait dans le sein maternel. »

Page 87, vers 30. — On me saura gré sans doute de rappeler encore ici quelques pages de M. de Chateaubriand :

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