II
146 OEuvres de Millevoye.
« Un matin, en traversant une plaine, j'aperçus une femme assise sous un arbre, et tenant un enfant mort sur ses genoux. Attendri par ce spectacle, je m'approchai doucement de la jeune mère... Et la jeune mère, après une oraison funèbre à la façon des déserts, chantait d'une voix tremblante, balançait l'enfant sur ses genoux, humectait ses lèvres du lait maternel, et prodiguait à la mort tous les soins qu'on donne à la vie.
« Cette femme voulut faire sécher le corps de son enfant, sur les branches d'un arbre, selon la coutume indienne, afin de l'emporter ensuite aux tombeaux de ses pères. Elle commença aussitôt la tendre et religieuse cérémonie : elle dépouilla son fils, et respirant quelques instants sur sa bouche, elle dit : « Ame de mon fils, charmante âme ! ton père t'a créée jadis sur mes lèvres par un baiser : hélas ! les miens n'ont pas le pouvoir de te donner une seconde naissance ! » Ensuite elle découvrit son sein, et y pressa pour la dernière fois ces restes glacés, qui se fussent ranimés au feu du cœur maternel, si Dieu ne s'était réservé le souffle qui donne la vie.
« Elle se leva, et chercha des yeux, dans le désert embelli par l'aurore , quelque arbre, sur les branches duquel elle pût déposer son fils. Elle choisit un érable à fleurs rouges, tout festonné de guirlandes d'Apios, et qui exhalait les parfums les plus suaves. D'une main, elle en abaissa les rameaux inférieurs ; de l'autre , elle y plaça le corps de son enfant. Laissant alors échapper la branche, la branche retourna à sa position naturelle, en emportant la dépouille de l'innocence dans un feuillage odorant...
« Or, la mère, ayant mis son enfant sur l'arbre, arracha une boucle de ses cheveux, et la suspendit au feuillage, tandis que le souffle de l'aurore balançait dans son dernier sommeil celui qu'une main maternelle avait tant de fois endormi à la même heure dans un berceau de mousse. Dans ce moment, je marchai droit à la femme ; je lui imposai les deux mains sur la tête, en poussant les trois
Notes des poèmes didactiques. 147
cris de douleur. Ensuite, sans nous parler, nous prîmes chacun un rameau, et nous nous mîmes à écarter les insectes qui bourdonnaient autour du corps de l'enfant ; mais nous nous donnâmes de garde d'effrayer une colombe, dont le nid était voisin , et qui voulait dérober un cheveu à l'enfant, pour coucher plus mollement ses petits. L'Indienne lui disait : « Colombe, si tu n'es pas l'âme de mon « fils qui s'est envolée , tu es sans doute une mère qui « cherche quelque chose pour faire un berceau. »
L'élégant auteur du Voyage du Poète ^ M. de Saint- Victor, a reproduit ce charmant tableau , dans les vers suivants :
« Celle que féconda le baiser d'un époux
Sourit à son enfant, d'un sourire ineffable;
Près du nid des oiseaux, aux branches de l'érable,
Suspend de son berceau le mobile appareil,
Et demande aux zéphyrs de hâter son sommeil.
Plus loin, sous ce gazon qu'une eau limpide arrose,
D'un autre nouveau-né la dépouille repose :
Sa mère inconsolable y revient chaque jour
Pleurer la tendre fleur ravie à son amour,
La fleur qui fit sa joie et fut son espérance;
S'assied près de la tombe, y dépose en silence
Le lis suave et pur, les perles du maïs.
Et du lait maternel arrose ses débris.
Elle s'éloigne; alors, au tombeau solitaire.
Vient l'épouse nouvelle, avide d'être mère.
Et qui croit recueillir, en respirant les fleurs,
La jeune âme mêlée à leurs douces odeurs.
O peuples fortunés! illusions charmantes!... »>
Page 88, vers 7- — A Madagascar, lorsqu'un enfant naît dans un jour malheureux, on l'immole à Niang, dieu du mal. M. de Parny, qui nous a fait connaître plusieurs chansons madecasses, en a traduit une sur ce sujet; c'est la plainte d'une mère condamnée à précipiter son fils dans les flots du torrent. Le lecteur retrouvera sans doute avec plaisir cet intéressant morceau :
148 OEuvres de Millevoye.
« Redoutable Niang ! pourquoi ouvres-tu mon sein dans un jour malheureux ?
« Qu'il est doux le souris d'une mère, lorsqu'elle se penche sur le visage de son premier-né ! Qu'il est cruel l'instant où cette mère jette dans le fleuve son premier-né , pour reprendre la vie qu'elle vient de lui donner ! Innocente créature ! le jour que tu vois est malheureux ; il menace d'une maligne influence tous ceux qui le suivront. Si je t'épargne, la laideur flétrira tes joues, une fièvre ardente brûlera tes veines, tu croîtras au milieu des souffrances ; le jus de l'orange s'aigrira sur tes lèvres ; un souffle empoisonné desséchera le riz que tes mains auront planté ; les poissons reconnaîtront et fuiront tes filets ; le baiser de ton amante sera froid et sans douceur ; une triste impuissance te poursuivra dans ses bras : meurs, ô mon fils! meurs une fois, pour éviter mille morts! Nécessité cruelle! redoutable Niang! »
Page 88, vers 27. — L'intéressante fiction de Niobé suffirait seule, dans l'antiquité, au triomphe de l'amour maternel.
Page 89, vers 4. — Chateaubrun (que La Harpe gratifie d'un éloge un peu mince, en disant : Ce n'était pas un barbare que ce Chateaubrun) a bien peint les inquiétudes d'Andromaque , dont le fils est poursuivi par la haine des Grecs, et par les détours de l'astucieux Ulysse. Elle a confié son fils au tombeau d'Hector; Ulysse s'éloigne, mais il laisse ses gardes près du tombeau. Andromaque épouvantée lui adresse ce beau vers de situation :
Ces farouches soldats, les laissez-vous ici?
Mais le mot le plus touchant de la veuve d'Hector, le mot qui peint le mieux peut-être toute l'âme d'une mère , est enfermé dans un vers de Racine :
Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd^hui.
Notes des poèmes didactiques. 149
M. de Chateaubriand, que nous nous plaisons à citer lorsqu'il est question de sentiments tendres et touchants, a intitulé un des chapitres de son Génie du Christianisme, LA MÈRE ; l'illustre auteur y fait un parallèle entre l'Andromaque antique et l'Andromaque de Virgile. Le vers que nous venons de citer, « ce vers si simple et si aimable , dit-il , est le mot d'une femme chrétienne ; cela n'est point dans le goût des Grecs, et encore moins des Romains. L'Andromaque d'Homère gémit sur les malheurs futurs d'Astyanax, mais elle songe à peine à lui dans le présent; la mère, sous notre culte, plus tendre sans être moins prévoyante, oublie quequefois ses chagrins en donnant un baiser à son fils. Les anciens n'arrêtaient pas longtemps les yeux sur l'enfance ; il semble qu'ils trouvaient quelque chose de trop naïf dans le langage du berceau. Il n'y a que le Dieu de l'Evangile qui ait osé nommer sans rougir les petits enfants (parvuli) et qui les ait offerts en exemple aux hommes.
« Et accipiens puerutn, statuit eum in medio eorum , quem cent coniplexus esset, ait illis :
« Qiiisquis ununi ex hujusmodi pueris receperit in nomine meoj me recipit.
« Et ayant pris un petit enfant, il l'assit au milieu d'eux ; et l'ayant embrassé, il leur dit :
« Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant , me reçoit. »
Euripide, que les Grecs surnommaient Tragicotatos, c'està-dire éminemment tragique, a retracé avec les couleurs les plus vives la résolution courageuse d'une mère, dans Hêcube; comme Sophocle , son noble rival , a peint le dévouement généreux d'une sœur, dans Antigone. Quoique ce dernier tableau n'ait de commun avec l'amour maternel que l'intérêt et le pathétique, je crois, en le présentant ici, jeter quelque variété dans les notes de cet ouvrage. Antigone a résolu de donner la sépulture à Polynice son frère, malgré la défense de Créon, nouveau roi des Thébains : elle fait part de- sa pieuse résolution à la compagne de ses malheurs. La scène suivante est imitée de plusieurs morceaux du poète grec :
150 Œuvres de Millevoy e.