‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 32 sur 62 · AG AR · texte numérisé non relu

AG AR

Il est évanoui, il va mourir; je ne puis lui donner aucun secours; le ciel et la terre m'en refusent. Le voyageur du désert ne portera-t-il point ses pas dans ces lieux? — Non, non, aucun être vivant ne saurait y subsister : les oiseaux, les insectes même ont quitté cette horrible solitude; il n'y a ici qu'un fils et sa mère, et le Tout-Puissant les y abandonne. Ah! Dieu, ai-je mérité une telle douleur? Quel est le crime

Notes des poèmes didactiques. i^^

qui ne serait pas trop puni par les maux que j'endure? Je considère ma vie : sans doute elle fut pleine de faiblesses. L'amour m'aveugla, la vanité me séduisit. Je voulus plaire et régner; mais au fond de mon cœur votre image, ô mon Dieu ! ne fut jamais effacée. Je vous adorai dans tout ce qui est beau sur la terre, dans tout ce qui est inconnu dans le ciel. Jamais le malheur ne m'a trouvée insensible; je n'aurais jamais refusé à personne la pitié que j'implore en ce moment. Dieu tout-puissant, telle que j'étais enfin, vous m'avez trouvée digne d'être mère, vous m'avez accordé cette gloire et ce bonheur. La tendresse que j'éprouve pour cet enfant ne ressemble-t-elle pas à votre amour pour la créature, et les cris d'une mère ne retentissent-ils pas dans le ciel? Rendez mon fils à la vie, que j'entende sa voix, que ses bras innocents me pressent encore, que ses regards si doux s'attachent encore sur moi ! O Dieu ! tout ce charme de l'enfance, toute cette passion de mère vient de vous. Ah ! que le vent de la tombe ne souffle pas sitôt sur Ismaël, qu'il ne me soit pas sitôt enlevé ! Mon Dieu ! laissez-le-moi jusqu'à ce que je meure ! Ah ! le fils ne doit pas précéder la mère dans le cercueil... Rocher, dont il jaillissait peut-être jadis une source salutaire, que ton aspect est sauvage! Immobile nature, je suis seule avec toi... Ai-je entendu quelque bruit? Non, non, personne ne m'a répondu. Il y avait, tout à l'heure, une voix d'enfant qui me disait : Ma mère! Mais cette voix-là, je ne l'entendrai plus. Je ne suis plus mère. Mon fils, mon unique ami! du moins je te suivrai bientôt, je souffre aussi comme toi : cette soif qui t'a dévoré me consume : cette mort qui plane sur ta tête, elle étend aussi sur moi ses ailes noires. Bienfaisante moit, tu sais qu'on ne peut survivre à ce qu'on aime ! O terre! mon unique asile ; poussière des morts , tu ne frémis pas de pitié pour les vivants? N'importe, il faut bien que tu me reçoives. Oui, mon Dieu, vous m'exaucez, vous ne me rendez pas mon fils, mais vous me rappelez à vous; je succombe, le terme de mes jours approche... O ma patrie! Egypte, fertile Egypte, est-ce toi que je vais revoir? Les souvenirs de l'enfance se renouvellent seuls pour moi, et les peines de la vie disparaissent. J'aperçois les bords du Nil; l'air est rafraîchi par ses flots ; il n'y a plus de chaleur : d'où vient que je la redoutais tant, la chaleur ? C'était le froid qu'il fallait craindre,

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c'est le froid qui est mortel .. il vient glacer mes veines. Je frissonne, je tremble; c'en est fait... [Elle s'évanouit.)

(Une musique céleste se fait entendre.")

Page 90, vers 8. — Ce trait, que j'ai choisi pour épisode, est tiré d'un tableau remarquable de M. Monsiau. Le fait eut lieu à Florence, dans le siècle dernier.

Page 90, vers 23. — Pour reconnaître toute la force du sentiment maternel chez les animaux, il suffit de les observer, ou de se rappeler les exemples consignés dans les écrits de Pline le naturaliste, et surtout dans ceux de Buffon , le plus célèbre historien. L'animal le plus timide et le plus faible devient intrépide pour défendre ses enfants. L'auteur du petit poème intitulé les Oiseaux de la Ferme a retracé avec sucés les soins de la poule pour sa jeune famille, et sa douleur lorsqu'elle a perdu l'un de ses petits; il termine le tableau, par ce trait aussi touchant que vrai :

Elle n'avait de fils que celui qui n'est plus.

Ce sentiment est celui de toutes les mères. Le sarigue, le pélican, ont reçu de la nature l'instinct du dévouement maternel. « Un crocodile, un serpent, a dit M. de Chateaubriand, ne sont pas moins tendres pour leurs petits qu'un rossignol, une colombe. C'est d'abord un contraste miraculeux et touchant de voir un crocodile bâtir un nid, et pondre un œuf comme une poule, et un petit monstre sortir d'une coquille comme un poussin. La femelle du crocodile montre ensuite pour sa famille la plus tendre sollicitude. Elle se promène entre les nids de ses sœurs , qui forment des cônes d'œufs et d'argile, et qui sont rangés, comme les tentes d'un camp, au bord d'un fleuve. Elle fait une garde vigilante et laisse agir les feux du jour. Quand enfin sa famille vient à éclore, elle la conduit au fleuve, la lave dans une eau pure, lui apprend à nager, pêche pour elle de petits poissons, et la protège contre les mâles , qui veulent souvent la dévorer.

Notes des poèmes didactiques. 155

« Un Espagnol des Florides nous a raconté qu'ayant enlevé la couvée d'un crocodile et la faisant emporter dans un panier par des nègres, la femelle le suivit avec des cris pitoyables. On posa deux des petits à terre : la mère aussitôt se mit à les pousser avec ses mains et son museau ; tantôt se tenant derrière eux pour les défendre , tantôt marchant à leur tête pour leur montrer le chemin. Les petits se traînaient , en gémissant , sur les traces de leur mère ; et ce reptile énorme , qui naguère ébranlait le rivage de ses rugissements, faisait alors entendre une sorte de bêlement aussi doux que celui d'une chèvre qui allaite ses chevreaux.

« Le serpent à sonnettes le dispute au crocodile en affection maternelle... Quand sa famille est poursuivie, il la reçoit dans sa gueule ^ : peu content des lieux où il la pourrait cacher, il la fait rentrer en lui, ne trouvant point, pour des enfants, d'asile plus sûr que le sein d'une mère. Exemple d'un dévouement sublime, il ne survit point à la perte de ses petits ; car, pour les lui ravir, il faut les arracher de ses entrailles. »

Page 95, vers 5. — J'ai essayé de jeter quelques fleurs sur sa tombe, dans une élégie, composée dix ans après sa mort 2.

Page 95, vers 13. — L'illustre Pope termine l'épître au docteur Arbuthnot, par des vers touchants, au sujet de sa mère ; il était aussi bon fils que bon écrivain. Delille a dignement célébré la piété filiale de ce grand poète, dans la dernière édition du poème des Jardins :

Approchez, contemplez ce monument pieux, Où pleurait en silence un fils religieux :

1. Voyages de Carver (Carver's Travcls) dans le Canada. Le même voyageur raconte que l'ours pousse l'amour maternel jusqu'à allaiter ses petits après leur mort.

2. Voyez dans les élégies l'Anniversaire, dont nous avons reporté aux variantes le texte primitif, tel qu'il avait paru en 1806 dans la seconde édition de l'Amour maternel. (Note de l'éditeur.)

156 Œuvres de Millevoye.

Là repose sa mère, et des touffes plus sombres Sur le saint mausolée ont redoublé leurs ombres ; Là, du Parnasse anglais le chantre favori Se fit porter mourant sous son bosquet chéri ; Et son œil, que déjà couvrait l'ombre éternelle, Vint saluer encor la tombe maternelle.

Pope fit modeler le buste de sa mère qui n'était plus, le couvrit d'un voile , et le déposa dans un lieu solitaire. C'est là qu'il venait chercher de l'inspiration pour son génie, et des émotions pour son cœur.

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