‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 50 sur 62 · CHANT SECOND · texte numérisé non relu

CHANT SECOND

Les longs débats du sceptre et de la croix N'agitaient plus les campagnes romaines; De son pouvoir Didier bornait les droits. Et d'Adrien respectait les domaines :

Au jeune front des fils de Carloman, Le roi-pontife accordait l'huile sainte, Et de ses mains, au pied du Vatican, Laissait déjà tomber sa foudre éteinte.

Didier reçoit, avec un doux accueil, L'ambassadeur, dont l'éloquente adresse Du refus même adoucit la rudesse.

Et qui d'un roi sut ménager l'orgueil.

Pour le fêter, à toute heure, il déploie De son séjour l'éclat majestueux, Et, l'entourant de plaisirs fastueux, Honore en lui le maître qui l'envoie.

Mais Adalgise, enflammé de courroux, S'est écrié : « Mon père, oubliez-vous Que votre cause à la. mienne est unie.-' Que mon injure est encore impunie?

Moi , d'un monarque essuyer le dédain ! Et qu'en secret l'insolent me préfère Un Angilbert , un simple paladin !

Vous le souffrez , et vous êtes mon père ! Ah ! désormais des fils du souverain Si la grandeur est ainsi méprisée.

Pour l'étranger bientôt leur sceptre vain

526 OEuvrcs de Millevoye.

Ne sera plus qu'un objet de risée.

Depuis le jour où ce prince odieux...

Didier cédait... « Prince! qu'allez vous faire?

Dit un vieillard. Abjurez vos projets ;

N'exposez point, contre un tel adversaire,

Et vos destins et ceux de vos sujets.

S'il refusa de vous donner pour fille

Sa jeune sœur, orne ment de sa cour.

Parmi les rois n'est-il plus de famille,

Où votre fils puisse trouver im jour

Une beauté digne de son amour?

Des nations la splendeur fortunée

Naquit souvent d'un propice hyménée ;

Par l'hyménée , augmentez vos Etats ;

Mais, par le fer, ne le déchirez pas.

Charles peut tout : nos villes alarmées

Tremblent encore au bruit de ses exploits ;

Tout l'Occident va fléchir sous ses lois.

Et son nom seul renverse les armées. »

Tranquille, et fier de son austérité,

Ainsi parlait, au père d'Adalgise,

Le sage Edmond ; ministre respecté,

Même à la cour, il dit la vérité.

Il paya cher sa sévère franchise.

De ses conseils Adalgise irrité

Jure la mort du vieillard magnanime :

La Calomnie a saisi sa victime.

Un faux écrit, gage d'affreux complots,

Du roi crédule a surpris la justice ;

Et, par son ordre, Edmond dans les cachots

Va de la faim subir le long supplice.

CHANT TROISIEME

Le roi des preux, de son trône, se lève « Je pars ! dit-il. Voici le jour du glaive. Le roi lombard me rappelle aux exploits :

Variantes des poèmes héroïques, "izj

Malheur à lui ! Soutien de ma puissance, Noble Archambaut, propagez toutefois Ce code utile, ami de l'innocence.

Dont j'ai dicté les prévoyantes lois ; Et que mes lois régnent en mon absence. Vous, Adélard, par vos efforts constants, De l'ignorance écartez les nuages ; Eclairez-nous des flambeaux, que les sages Ont allumés sur la route des temps.

Vous tous, du Dieu que l'univers adore, Parez le temple et parfumez l'autel :

Que l'hymne saint, plus solennel encore, Arrive au pied de son trône immortel ! »

On applaudit, par un faible murmure.

Mais du départ le signal est donné...

O d'Angilbert épouse infortunée !

Tu le suivras sur des bords étrangers ; Tu le suivras : la blanche haquenée A cadencé pour toi ses pas légers.

Mais d'Isambart la compagne plaintive, Blanche, ô regrets! ne peut suivre Isambart. Près d'un berceau sa tendresse est captive : Pour une mère, il n'est point de départ.

Mais tout à coup les fanfares de gloire Frappent les airs ; paladins et soldats , Comme à des jeux, s'élancent aux combats, Et leur départ est déjà la victoire.

CHANT QUATRIÈME

Déjà la ville , aux assauts disposée , A des combats déployé l'étendard ; Déjà le fils du monarque lombard Venge en espoir sa flamme méprisée.

Pâle d'effroi , sa jeune et tendre sœur Croit, en pleurant, désarmer sa fureur:

Mais sa fureur ne peut être apaisée...

Elle s'éloigne, et dans la solitude Ensevelit sa sombre inquiétude...

328 OEuvres de Millevoye.

Les jours ont fui : le héros, sous ses pas, A par degrés vu décroître la cime Des hauts glaciers , confins de deux climats; Il n'entend plus que le sombre fracas Des rocs neigeux s'écroulant dans l'abîme. Ou que les cris de ces oiseaux errants, Qui, de leur aile, effleurent les torrents. Mais voici l'heure où la nuit solitaire Vient de ces monts obscurcir la pâleur. Et,. confondant et les cieux et la terre, Ote aux objets la forme et la couleur. Charles suspend le périlleux voyage :

Ses compagnons en foule, à ses côtés.

Vont reposer, et sur le lit sauvage.

D'un nouveau jour attendront les clartés. Comme eux , lui-même étendu sur la roche , Du doux sommeil il attend les pavots... Une inconnue, au même instant, s'approche. Vers lui s'incline et lui parle en ces mots : « Pourquoi veiller sur la cime escarpée ? Viens, suis mes pas; sous le glacier désert. Au voyageur un asile est ouvert. »

Charles la suit, seul avec son épée.

Ils s'avançaient ; bientôt, au devant d'eux S'offre le seuil d'une caverne antique, Noir habitacle et des serpents hideux, Et de l'orfraie à la voix fatidique, Charles pourtant , le front calme et serein , Suivait les pas de la belle étrange *•€. Elle s'an'ête. Une porte d'airain , Qu par trois fois touche sa main légère. S'ouvre ; et voilà qu'un jardin merveilleux , Riant séjour sorti du sein de l'ombre, Sur le plateau de ces monts sourcilleux, A déployé ses prestiges sans nombre.

Là, le printemps rit au sein des hivers...

Elle triomphe... Espérance trompée !

Charles soudain fait luire son épée.

Frappe le prisme, et le prisme en éclats

Variantes des poèmes héroïques. 520

Se brise, vole, et tombe avec fracas.

Les blancs lutins, les brillantes sylphides,

Les beaux palmiers et les ruisseaux limpides,

Tout disparaît. Morgane prend l'essor.

Et sur les mers qui bordent la Sicile,

Va désormais chercher un autre asile :

Elle se tait ; c'est menacer encor.

Vers Charlemagne , en partant , elle guide

Des assassins

Quelle est enfin leur exécrable joie, Quand devant eux Charlemagne apparaît !

A l'égorger leur fer est déjà prêt...

Mais le héros d'un coup d'œil les foudroie. Dans les torrents , les uns se sont lancés ; Précipités du penchant de la cime , De rocs en rocs, les autres fracassés Ont de leur chute ensanglanté l'abîme...

Charles rejoint la troupe réunie Des paladins, qui, sur les blancs frimas, Par des récits de gloire et de combats, Abrégeaient l'heure et charmaient l'insomnie. De leurs amis, morts au lit des héros, Ils répétaient les derniers coups de lance ; Puis ils gardaient un lugubre silence Et dans leurs cœurs étouffaient les sanglots. Jeune Olivier ! leur tendresse fidèle Donne des pleurs à ta perte nouvelle ; Dans la nuit sombre, ils t'appellent trois fois : L'écho des monts répond seul à leur voix. Lors, Isambart se recueille ; il commence Du paladin la célèbre romance.

Et ses accords vont se mêlant au bruit De l'avalanche et des vents de la nuit ; Les boucliers en marquent la cadence :

Au doux pays que son ombre aime encor, Dès qu'Olivier jadis reçut la vie...

Tel fut le chant du vaillant Isambart.

Les chevaliers le redisent encore

330 OEuvres de Millevoye.

Jusqu'au retour de la naissante aurore.

Ses feux ont lui ; Charles se lève et part.

CHANT CINQUIÈME

Au même instant les nombreuses cohortes S'arment du fer, et marchent vers les portes. Le brave Ogier, seul, parcourait les lieux Où d'Isambart il reçut les adieux.

D'un vague effroi son âme était frappée. Avec horreur il songeait aux exploits : « Quoi ! disait-il regardant son épée... »

De ses regards perçant l'ombre du soir, Morgane a lu dans cette âme indécise ; De la vengeance à sa fureur promise Elle voit fviir le consolant espoir.

« Il se dérobe aux projets de ma haine ! Dit-elle enfin. Loin du champ des combats, De l'amitié le nœud fatal l'enchaîne !

Non ; mon pouvoir ne le souffrira pas : Je suis Morgane! » Et sa voix frémissante A fait siffler la baguette puissante ; Et tout à coup Ogier, se ranimant.

Semble sortir d'un long enchantement.

Brave Angilbert ! ses yeux ont reconnu Le nom d'Ulda gravé sur ta cuirasse , Et son injure à son cœur se retrace.

En frémissant , il mord son bouclier :

« Te voici donc, insolent chevalier, Qui m'as volé la main de ton épouse ! De te soustraire à ma fureur jalouse.

Dans ta pensée, osais-tu te flatter?

Epoux d'Ulda ! viens me la disputer ! » Le fer au poing, la visière baissée.

Les deux rivaux s'attaquaient : « Calme-toi , Fier Adalgise, a dit le noble roi ; Dirige mieux une rage insensée.

Variantes des poèmes héroïques. 331

De ce refus, dont ton âme est blessée,

Tu dois punir Charlemagne , et c'est moi !

Je te défie. » Adalgise, en silence,

Met en arrêt sa formidable lance...

Ogier terrible accourt... L'enchanteresse,

Par un prestige, abuse son regard :

Sur le héros, d'une main vengeresse,

Sans le connaître, il lève ce poignard.

Dernier présent de son cher Isambart...

Stérile espoir! dans sa main ébranlée.

Son fer, heurté du glaive flamboyant,

Vole dans l'air et tombe en tournoyant ;

Et le vainqueur rentre dans la mêlée.

Ogier s'élance ; il ressaisit soudain

L'affreux poignard, dont l'atteinte imprévue

Mortellement frappe le paladin ,

Qui le premier se présente à sa vue :

C'est Isambart!... son casque, au loin roulant,

A son ami le fait voir tout sanglant...

Le pâle Ogier, dans un sombre transport.

Avec fureur l'embrasse... Il était mort !

L'infortuné s'en aperçoit à peine :

Il presse encor ses lèvres sans haleine.

Ce front livide, et ces membres roidis,

Que le trépas a déjà refroidis.

Des chevaliers la foule consternée,

Du corps sanglant veut en vain l'arracher;

Il se relève, et sa voix forcenée

Promet la mort à qui l'ose approcher.

Sur lui bientôt sa rage s'est tournée ;

C'en était fait... Mais, plus prompt que l'éclair,

Charles retient son homicide fer.

CHANT SIXIEME

Arrêtons-nous , dit Charles ; nos épées '^ De trop de sang se sont déjà trempées.

OEuvres de Millevoye.

Que, dès ce jour, un convoi douloureux.

Aux habitants de ma cité fidèle,

Porte le cœur du plus vaillant des preux,

Mort pour la France en triomphant pour elle...

Telle, en nos jours, la nouvelle Lutèce,

D'un roi plus grand, vit la noble tristesse.

Quand d'un héros, par le glaive immolé.

Il ordonna la pompe solennelle i ;

Quand tout un peuple, en tumulte assemblé.

Plaignant l'épouse inconsolable et belle.

Suivit le char d'un long crêpe voilé.

Mais les soldats s'élancent dans Pavie.

Didier lui-même a tremblé pour sa vie.

Et, du palais abandonnant les murs, Se réfugie en des cachots obscurs.

Il traversait les routes souterraines...

A son oreille ont retenti des chaînes ; Il vient d'entendre un vieillard s'écrier : « Est-ce la mort, que mon maître m'envoie? S'il est ainsi, je l'accepte avec joie, Et dans les cieûx pour lui j'irai prier. » C'était Edmond , ce vieillard magnanime Que d'Adalgise accusa la noirceur; Le roi vaincu reconnaît sa victime.

Et l'opprimé sent frémir l'oppresseur.

« A tes genoux, vois ton roi sans couronne. Sage vieillard ! Je ne t'en croyais pas ; Un dieu vengeur m'a ravi mes états.

Mais, sous ces murs, d'où n'est sorti personne. Qui t'a sauvé des horreurs du trépas?

— C'est votre fille. Oui, l'aimable Ophélie, Ange du ciel ici bas envoyé.

En m'apportant le pain de la pitié, A soutenu ma vieillesse affaiblie.

C'était trop peu : sa bonté , cette nuit , Doit m'arracher à cet affreux réduit.

Récompensez une fille si chère ;

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