CHANT SEPTIÈME
Deux fois la nuit a fait place à l'aurore, Et cependant, aux regards de son roi.
Le sage Edmond ne s'offre point encore. Didier frémit : un invincible effroi S'est emparé de son âme éperdue.
Ses murs conquis, sa couronne perdue, A ses regrets ne viennent plus s'offrir : Il ne voit plus qu'Edmond prêt à périr. Impatient, il le cherche, il l'appelle; A ses accents, nulle voix ne répond.
Variantes des poèmes héroïques. 335
Un serviteur, à ses ordres fidèle,
Descend enfin dans le cachot profond :
On l'y trouva , ce généreux Edmond !
Noble martyr de sa noble imposture,
Il bénissait les horreurs du trépas ,
Et, de la faim endurant la torture,
Mordait la terre et ne se plaignait pas.
Mais d'un flambeau la lueur eut à peine
Frappé ses yeux, qu'à demi soulevé.
Il s'écria : « Mon maître est-il sauvé ? »
On le rassure ; il voit tomber sa chaîne ;
Et l'envoyé, loin de l'affreux séjour.
Guide sa marche affaiblie, incertaine,
Et le ramène à la clarté du jour.
Des pleurs alors inondent ta paupière,
Digne vieillard ! aux genoux de ton roi ,
Tu viens tomber, et sa vue est pour toi
Plus douce encor que la douce lumière.
« Vous, à mes pieds ! vous ! dit le roi lombard.
Ah ! c'est à moi de vous demander grâce. »
Parlant ainsi, des chaînes du vieillard.
Avec transport Didier baisait la trace.
Mais Adalgise, à sa fureur livré, De ses amis voit la foule interdite Se refuser au projet qu'il médite ; Il erre seul, morne et désespéré.
Lassé d'errer , il tombe sur la pierre ; Et de son front il frappe la poussière, En répétant : « Voici mon trône, hélas! Et mon vainqueur ne me l'enviera pas. »
A ses desseins Morgane favorable.
Sous l'épaisseur d'un voile impénétrable. Veillait dans l'ombre et recueillit ces mots ; Puis s'écria : « Pouvoir de la magie ! Viens , de ce cœur accablé sous les maux , Ressusciter la fougueuse énergie; Je te réclame. » Elle parlait encor, Et vers son char elle entraîne Adalgise ; Et, dans la nue, au souffle de la brise.
3^6 OEuvres de Milïevoye.
Le char ailé prend un rapide essor.
Près de Messine, et non loin de ce phare...
Vers ce palais l'adroite enchanteresse Guide le char, qui mollement s'abaisse.
Pour Adalgise , encor pâle et troublé , Un pur nectar de l'amphore a coulé...
En s'approchant... O ciel ! est-ce une erreur ? Il reconnaît l'amante qu'il adore ; Oui, c'est Ulda, mais Ulda libre encor, Qui lui promet et sa main et son cœur : Quand tout à coup Angilbert , ô surprise ! Entre eux s'élance , aussi prompt que l'éclair ; D'un bras terrible il repousse Adalgise, En l'insultant de son sourire amer.
Ulda bientôt, doucement entraînée, Suit à pas lents, au bosquet d'hyménée. Son jeune époux, et les m)a-tes en fleur Ont étendu leur ombre fortunée Sur les secrets d'un si chaste bonheur.
O d'un rival impuissante furie !
Non, les tourments que des dieux infernaux Imagina la barbare industrie, N'ont rien d'égal à ces tourments nouveaux. Armé déjà du glaive imaginaire, Il pénétrait au bosquet solitaire...
Des nœuds d'airain captivent sa fureur.
Il se réveille, en frissonnant d'horreur, Le front couvert d'une sueur glacée :
Mais ces objets offerts par le sommeil Restent présents au fond de sa pensée, Et sans relâche assiègent son réveil.
A cet aspect, Morgane transportée Court, au jardin de son île enchantée, De la magie invoquer l'appareil...
Le front tranquille, elle aborde Adalgise : « Je t'ai sauvé, dit-elle; mais tes jours Seraient un bien trop peu digne d'envie, Si ton rival empoisonnait leur cours.
Sans la vengeance , eh ! qu'importe la vie !
Variantes des poèmes héroïques. 337
Je te rendrai la gloire et le bonheur. Tu trouveras, dans les murs de Pavie, Un brave, honneur de la Scandinavie.
Il m'adorait, mais, pour ta jeune sœur, Il m'abandonne... Hélas! et je suis fée, Et je ne puis désormais dans son cœur Ressusciter une flamme étouffée !
Promets-lui tout : qu'un espoir mensonger , Le fer en main, l'engage à te venger.
A ton rival enlève sa compagne ; Qu'Aiigilbert tombe , ainsi que Charlemagne ! Prends ce poignard... En tes mains est la mort ; Frappe et détruis : je te réponds du sort. » Elle parlait; et deux jeunes sylphides.
Doublant l'essor de leurs ailes rapides, Ont vers Pavie aussitôt ramené Du roi lombard l'héritier détrôné...
CHANT HUITIÈME
Didier demeure interdit et flottant...
Edmond survient , tandis qu'il délibère ; Et, sur le front de ce vieillard sévère. Il lit déjà les conseils du devoir :
Mais c'est en vain ; il porte un cœur de père. Et craint d'un fils le sanglant désespoir. « Vous, juste ciel! s'écria le ministre Epouvanté de ce doute sinistre. Vous, du vainqueur payer la loyauté Par les complots et par l'iniquité !
Vous, protéger le meurtre et le parjure! Le vieil Edmond n'y consentira pas.
Quand votre bouche eut dicté mon trépas, Vers le trépas je marchai sans murmure : J'y marcherais encor... Je puis, Seigneur, Souffrir la mort, non votre déshonneur.
Ah ! des cachots si ma main tutélaire Vous arracha, si par moi vous vivez.
Ne souillez point ces jours que j'ai sauvés.
338 OEuvres de Mlllevoye.
Gardez l'honneur, et j'aurai mon salaire.
Au nom des maux que par vous j'ai soufferts,
Au nom des pleurs', dont naguères encore
Vous arrosiez la trace de mes fers !
Accordez-moi la grâce que j'implore !
De l'homicide et de la trahison
Ne faites point l'apprentissage infâme ;
A la vertu ne fermez point votre âme ;
Ou rendez-moi mes fers et ma prison, »
Didier s'émeut, il va céder peut-être...
Edmond s'éloigne : il va, loin des mortels, Implorer Dieu pour les rois criminels.
Autour des murs de la ville soumise, S'égare encor le farouche Adalgise...
« Un autre espoir, par le sort, m'est offert. Près de ces lieux, sans crainte Ulda sommeille; A ses côtés tout repose... et je veille : Elle est à moi , l'épouse d'Angilbert ! » Le forcené dit, et se précipite Au pavillon que la princesse habite.
Le cœur rempli d'un noir pressentiment, Elle veillait, à genoux sur la pierre ; Au Ciel propice, avec recueillement.
Elle adressait sa fervente prière.
Et soupirait de moment en moment.
« Vierge d'amour! disait sa voix plaintive, Ravis mon frère aux assassins cruels, Et, chaque jour, d'une main attentive.
J'irai de fleurs couronner tes autels! »
Elle disait... Effroyable surprise !
La porte crie, elle éclate : Adalgise Entre, aux lueurs d'un flambeau ténébreux. Et sur sa bouche est le sourire affreux. Ulda frémit : ses femmes éplorées.
En un instant, de soldats entourées.
Veulent près d'elle appeler des vengeurs ; Mais la menace étouffe dans leur bouche Lelir faible voix ; et le monstre farouche , Le fer levé, leur défend les clameurs.
Variantes des poèmes héroïques, 330
Il se saisit de sa mourante proie,
Et, s'éloignant du pavillon désert,
Il répétait, dans son atroce joie :
« Elle est à moi , l'épouse d'Angilbert ! »
Ces bruits confus à travers le silence Des chevaliers doublent la vigilance; Ils sont venus... Tremble, fier ravisseur! Charles sur toi fond comme la tempête ; Entre tes bras il reconnaît sa sœur...
Son cimeterre est déjà sur ta tête ; La froide mort est déjà dans ton cœur. Loin du ramier, la colombe timide Se débattait au milieu des vautours :
Du haut des cieux descend l'aigle rapide, Qui, des vautours chassant la troupe avide, Rend la colombe au ramier ses amours.
Plus prompt encor, le puissant Charlemagne Levant un fer toujours sûr de ses coups , A d'Angilbert délivré la compagne, Et la remet aux mains de son époux.
CHANT DIXIEME
Une chronique, et nous devons l'en croire, Atteste encor que le vaillant Ogier, De ses vertus honorant la mémoire , Après sa mort, resta son chevalier...
Là, d'Angilbert l'épouse inconsolable Pleure avec lui cette compagne aimable ; Se souvenant de ses vagues adieux .
Le couple ému de nouveau croit l'entendre Lui répéter d'une voix douce et tendre : « Il reste encore une place en ces lieux. » De souvenirs l'âme aussi poursuivie, Souvent le roi vient lui-même en secret.
Mais cependant, sur la triste Pavie,
340 OEuvres de Millevoye.
M organe en cor jette un dernier regard ; Sa main terrible agite le poignard, Qui du grand roi devait trancher la vie. « Je suis vaincue ; un dieu marche avec lui , Dit-elle ; eh bien ! qu'il vive ; mais ma haine Va le frapper dans son plus cher appui. » En même temps , vers les monts de Pyrène Elle s'envole, et, du poignard sanglant. Marque la place où doit tomber Roland.