‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 53 sur 62 · CHARLEMAGNE A PAVIE · texte numérisé non relu

CHARLEMAGNE A PAVIE

Page 193, vers 17. - Tandis que Charlemagne était occupé de la guerre de Lombardie, les Saxons tentaient de nouvelles incursions sur les terres françaises ; mais sa rapide vigilance ne se trouva jamais en défaut : il passait, du milieu de l'Italie, au fond de la Saxe, triomphait et revolait en Italie. « Personne, dit Montesquieu, n'eut à un plus haut degré l'art de faire les plus grandes choses avec facilité, et les difficiles avec promptitude... Les affaires renaissaient de toutes parts ; il les finissait de toutes parts. »

Charlemagne, provoqué sans cesse par les Saxons, voulut achever enfin cette guerre, qui avait commencé avec la monarchie française. Il pénétra dans la Germanie, s'empara de la forteresse d'Eresbourg, et livra aux flammes l'idole et le temple d'Irmensul , encore teints du sang des victimes humaines. La prise d'une forteresse que les Saxons jugeaient imprenable, la destruction d'un dieu impuissant à les sauver et à se défendre lui-même, entamèrent par la terreur l'ouvrage de leur conversion ; et les convertir, c'était les vaincre.

Page 193 , vers 19. — Avec Theudon tomba la puissance des Huns. Les Saxons , enhardis par la défaite de quelques lieutenants de Charlemagne, aux environs du mont Sintal, expièrent bientôt leur faible avantage.

342 OEuvres de Millevoye.

Les conquêtes de Charlemagne avaient reculé les bornes de son empire, et l'obligeaient à se former une capitale entre la France et la Germanie. Il l'établit à Aix-la- Chapelle.

Page 194, vers 9. — Aaron ou Haroun Raschild, fils de Mahadi, et calife de la race des Abassides, était nommé par les Français « le Charlemagne de la Perse », tandis que les Persans appelaient Charlemagne « le Raschild de la France ». Ces deux princes, qui ne se virent jamais, avaient conçu l'un pour l'autre la plus sincère affection. En effet, leurs âmes étaient dignes de s'entendre. Le calife fit présent, au monarque, du premier éléphant, du premier orgue et de la première horloge de verre, qui eussent paru en France ; il lui envoya aussi son anneau.

Page 194, vers 19. — L'empire d'Occident, qui achevait de se renouveler, fit trembler Irène sur son trône. Elle proposa sa main à Charlemagne, et lui apportait en dot l'empire d'Orient. Nicéphore , qui du rang de simple chancelier était monté jusqu'à l'empire, voulut à son tour céder au monarque la moitié de ses États, pour s'assurer la possession tranquille de l'autre moitié. Comme Irène, il n'obtint que des refus. La pompe orientale qu'étalaient ses ambassadeurs n'éblouit point Charlemagne, qui ne voulut pas que l'Occident cédât en splendeur à l'Orient.

Page 195, vers r. — J'avais d'abord placé dans l'ancien Paris la cour de mon héros ; voici un fragment de la description que j'ai supprimée :

Ce beau palais, qui sous nos yeux s'élève Enorgueilli de la main qui l'achève, Et qui des rois fut l'agreste séjour, N'offrait alors aux regards de Lutèce Qu'un noir donjon, impénétrable au jour. Des vieux Gaulois étroite forteresse, Oii n'arrivaient que les longs sifflements

Notes des poèmes héroïques. 34^

Des vents du nord glissant dans la clairière, Et quelquefois les lointains aboîments Qui s'élevaient du sein de la bruyère, Quand, vers le soir, de sauvages accords, Du cerf lassé sonnaient l'heure dernière, Et que la biche errante sur ces bords Prêtait l'oreille au bruit mourant des cors. En regagnant la roche hospitalière.

Ce n'étaient point ces chefs-d'œuvre des arts. Ces larges ponts, où des rapides chars L'essieu brûlant dans sa course étincelle. Mais seulement quelques grossiers radeaux Assujettis sur de tranquilles eaux, Que du pêcheur sillonnait la nacelle.

Page 195, vers il. — Cette circonstance est historique. Ogier, s'étant retiré de la cour de France, se réfugia chez Didier, roi des Lombards.

Page 197, vers 30. — La fée Morgane est très célèbre, dans les anciennes chroniques, par ses amours avec Ogier le Danois. Le Merveilleux de tradition, qui semble appartenir aux temps fabuleux de l'histoire, était peut-être le plus convenable à la nature de mon sujet.

Dans un ouvrage inédit sur l'ancienne France, ouvrage attendu avec impatience par les amis des lettres, M. de Marchangy, déjà connu avantageusement comme magistrat, fait la pompeuse énumération des richesses de ce Merveilleux.

Page 198, vers 24. — Cette apparition merveilleuse ne provient, comme tous les prodiges, que d'un effet physique de la nature. Elle est encore en Italie l'objet d'une tradition populaire.

Page 202, vers 30. — M. Baour-Lormian, qui dans ses Veillées Poétiques et Morales a su faire habilement contraster les couleurs les plus opposées, a répandu sur le tableau des sylphes tout le charme de son talent. Je vais

Œuvres de Millevoye.

transcrire ce .brillant passage : citer de pareils vers, c'est faire plus que les louer.

Dans la coupe d'un lis tout le jour enfermés, Et, le soir, s'échappant par groupes embaumés, Aux rayons de la lune ils viennent en cadence, Sur l'émail des gazons, entrelacer leur danse; Et de leurs blonds cheveux dégagés de liens, Les zéphyrs font rouler les flots aériens. O surprise ! bientôt, dans la forêt antique, S'élève, se prolonge un palais fantastique. Immense, et rayonnant de l'éclat le plus pur. Tout le peuple lutin, sur ses parvis d'azur. Vient déposer des luths, des roses pour trophées. Vient marier ses pas aux pas brillants des Fées, Et boire un doux nectar qui pétille dans l'or, Jusqu'à l'heure où du jour l'éclat douteux encor. Dissipant cette foule inconstante et folâtre, La ramène captive en sa prison d'albâtre.

Page 209 , vers 4. — J 'avais d'abord supposé que Morgane, pour ranimer le courage d'Ogier le Danois, lui montrait en songe la demeure d'Odin, Pour ne pas multiplier les apparitions, j'ai retranché ce morceau que je me borne à rapporter ici :

Les yeux d'Ogier se ferment, et soudain

Renaît pour lui la belliqueuse image

De cet Olympe, où le farouche Odin

Préside en paix à l'éternel carnage.

Du dieu Balder le coursier flamboyant

A transporté le héros Scandinave

Vers le séjour habité par le brave,

Qui chez Hella descendit en riant.

Le prompt coursier, secouant sa crinière,

A traversé, d'un vol audacieux.

Ce pont brûlant, qui joint la terre aux cieux

Et voit rouler les flots de la lumière.

Thor, l'un des fils du maître souverain,

Seul et debout, apparaît à sa vue :

Il tient la lourde et terrible massue,

Qui, s'échappant du gantelet d'airain,

Notes des poèmes héroïques. 34^

Part, vole, frappe, et revient sous sa main.

« Dans les combats, toi qui fus intrépide,

Dit l'immortel au voyageur rapide.

Le noir Nifllieim te ferme son chemin.

Au sein timide imprimant leurs morsures,

Le loup Fenris et le serpent Migdard

Incessamment s'acharnent à l'écart

Sur le guerrier, qui mourut sans blessures.

Mais du vaillant plus heureux est le sort :

Odin réserve une place honorable

Au combattant, dont le nom mémorable

Sort le premier de l'urne de la Mort.

Non loin d'Asgard, pour lui s'ouvre l'asile

Où les héros, au festin solennel,

Lassés des jeux, savourent l'hydromel.

Sous les rameaux du céleste Ydrasile.

Là, modulant des sons mélodieux.

Du dieu des vers la compagne chérie.

Cette Idiina, charmante Valkyrie,

Garde le fruit qui rajeunit les dieux.

Freya, près d'elle, indulgente déesse,

Entend les vœux de l'amour gémissant.

Et désormais, fidèle à sa tristesse,

En larmes d'or pleure un époux absent.

Du Valhalla je t'ouvre le passage;

Vas, et poursuis ton lumineux voyage ! »

Ogier s'incline; il passe, et son regard

Voit rayonner de loin les murs d'Asgard ;

Lorsque Régner devant lui se présente :

Les longs serpents dont il fut dévoré

Sont sa parure, et leur corps azuré

Couvre son sein d'une écharpe luisante ;

Tel que le jour où, de leurs nœuds pressé.

Les défiant de troubler son sourire.

Dans sa prison, fier d'un noble martyre.

Il acheva son hymne commencé.

Pour l'embrasser, Ogier s'élance : « Arrête!

Dit le fantôme, en reculant trois pas.

Les jours de guerre étaient mes jours de fête ;

Et toi, tu fuis le combat qui s'apprête :

Retire-toi; je ne te connais pas. » Etc., etc.

34^ Œuvres de Millevoye.

Page 212, vers 12. — C'est ainsi que le comte d'Artois, frère de saint Louis, se précipita dans Massoure, où il périt, victime de son ardeur héroïque.

Page 215, vers 10. — Les regrets que donnent les chevaliers à la perte d'Isambart rappellent le deuil, que laissèrent dans l'âme de leurs compagnons d'armes deux illustres capitaines, Desaix et Montebello. L'un des plus braves officiers de l'armée (le général Savari, duc de Rovigo), fut chargé d'annoncer au Héros la mort de Desaix. Il se présenta, pâle et les yeux en larmes, voulut parler et ne put s'exprimer que par des sanglots. Le grand Homme, touché de sa noble douleur, lui serra la main avec émotion; il lui voua, dès ce jour, une estime profonde et une confiance sans bornes, que ses divers et nombreux services ont pris soin de justifier.

Page 230, vers 26. — Je me suis plu à rendre hommage au rare génie de l'Arioste, en le faisant annoncer à Charlemagne comme le chantre futur de son neveu Roland. J'ai surtout évité soigneusement (et c'est encore un hommage) de remettre en scène les héros de cet admirable poème, qui n'eut point de modèle, et qui ne doit point avoir de copie.

Page 235, vers 6. — Cet acte de clémence est historique. Didier qui, à l'instigation d'Adalgise, avait tenté une nouvelle révolte, en fut absous par son vainqueur. On a vu, depuis, un vainqueur plus généreux encore, en détruisant la preuve du crime , s'interdire le droit de condamner.

Page 236, vers 10. — M""' de Genlis, dans les notes de ses Chevaliers du Cygne, observe avec raison qu'il n'est point parlé de tournois dans l'histoire avant le règne de Charles le Chauve. Elle n'a cependant point hésité à les reproduire dans son roman, et ils y répandent un charme de plus. J'ai cru pouvoir, à son exemple, avancer l'époque de cette institution brillante. Ce n'est pas l'unique inspiration que je doive à son intéressant ouvrage.

Notes des poèmes héroïques. 347

Page 237, vers 4. — Berthe, mère de Charlemagne, a souvent exercé la plume des romanciers. L'épisode que j'ai introduit dans mon poème est tiré d'un roman en vers d'Adenès, ancien troubadour.

Page 240, vers 10. — C'est ce même Pépin dont le tombeau ne portait pour inscription que ces mots : Ci-gît le père de Charlemagne.

Page 242, vers 6. — J'aurais développé davantage cette description, si le même sujet n'eût inspiré, à un grand talent, des vers dont Racine se fût honoré, et que La Harpe place au rang des plus beaux de la langue française. Ils sont trop connus pour que je les cite.

Page 242, vers 14. — Il s'agit ici du chant que la Grèce avait consacré aux fêtes de Cérès-Eleusine, et qui fut introduit dans nos cérémonies religieuses par le pape Grégoire, d'où il prit le nom de grégorien.

Page 243, vers 9. — Archambaut, légiste et chancelier, jouissait de toute la confiance de son maître; il avait, dit-on, travaillé aux Capitulaires.

Page 243, vers il. — Adélard, Théodulfe, Hilduin et Alcuin , qui voulaient faire de la France une Athènes chrétienne, furent les principaux coopérateurs de la renaissance des lettres. On sait que Charlemagne avait formé une académie. Les académiciens de ce siècle d'ignorance se distribuaient entre eux les noms célèbres des génies de l'antiquité : ainsi, Angilbert s'appelait Homère ; Théodulfe, Pindare; Alcuin, Horace, etc. On a quelquefois attribué à Charlemagne la fondation de l'Université.

Page 243, vers 12. — Albion, lieutenant de Vitikind, finit, comme lui, par se rendre, et vint dans Attigny pour recevoir le baptême.

OEuvres de Millevoye.

Page 243, vers 14. — Un des plus grands rois de l'Angleterre, et qui devait un jour en être le seul roi, Ecbert, chassé , pour un temps , de son pays , par la persécution , trouva un asile dans la cour du roi de France, et, apprenant de lui à réunir des Etats , y médita et y mûrit le grand projet de l'extinction de l'Heptarchie; il accompagna Charlemagne au voyage de Rome. — Lorsqu'il partit pour réunir l'Angleterre sous ses lois, Charlemagne, en l'embrassant, lui fit présent de son épée : « Elle a vaincu mes ennemis, dit-il; j'espère qu'elle aura la même vertu entre les vôtres. — Elle n'est plus dans la même main, répondit Ecbert; mais votre disciple tâchera de suivre les leçons et les exemples d'un tel maître. » ( M. Gaillard , Hist. de Charlemagne. )

Page 243, vers 21. — Charlemagne avait recueilli un grand nombre de chants militaires. Les plus connus sont ceux dont Olivier et Roland étaient les héros. On les chantait à la tête des armées, et ils conduisaient à la victoire. Il nous en est resté des fragments, dont la naïveté, quelquefois énergique, est plus souvent triviale. J'ai conservé quelques traits de ces anciennes ébauches.

Page 244, vers 28. — Cette formule d'acclamation était usitée dans les tournois.

Page 248, vers 8. — Les horloges sonnantes ne furent connues que vers le milieu du xiv^ siècle. Avant cette époque, des hommes étaient chargés de cfier les heures pendant la nuit.

Page 253, vers 17. — «La prise de Pavie, dit M. Gaillard, dans son Histoire de Charlemagne, mettait sous l'empire de Charlemagne le royaume des Lombards et lui ouvrait les portes de toute l'Italie. Les grands, les magistrats, toute la jeunesse romaine, allèrent au-devant de lui, les uns portant des étendards, marques de leurs dignité, les autres en habits de fêtes, couronnés de fleurs, tenant des palmes dans leurs mains, tous chantant des

Notes des poèmes héroïques. 349

hymnes d'allégresse, rendant grâces à leur libérateur, célébrant ses victoires, et s'écriant : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » On déploya devant lui les bannières de l'exarque ; on porta les croix qu'on ne portait que devant ce magistrat ou .devant les patrices. A cette reconnaissance non équivoque de sa souveraineté, Charles descendit de cheval et suivit à pied les bannières sacrées jusqu'à l'église Saint-Pierre. Il y entra, aux acclamations de tout le peuple. »

ALFRED

Page 260, vers 2. — L'île d'Athelney (Insula Nobilium) , formée par les rivières de Paret et de Thonne, avait échappé à l'invasion des Danois, qui, maîtres du Northumberland, ravageaient toute la province de West- Sex.

« Les Danois, dit Speed, fondaient sur les pays étrangers , où ils inspiraient autant de terreur que l'épée qui sort du fourreau, ou que la mer irritée qui franchit ses rivages, et qui désole les pays qu'elle inonde. » Si la forme est ici un peu trop poétique, le fond n'en est pas moins vrai.

Page 260, vers 34. — Il m'a semblé plus dramatique de faire du berger, chez qui Alfred s'était réfugié, un ancien soldat du fameux Ecbert, dont Alfred était le petit-fils.

Page 261, vers 26. — Ce luth, que d'autres ont appelé une harpe, était une sorte de lyre ou plutôt de violon à quatre cordes, tendues avec quatre chevilles, qui se trouvaient horizontalement placées à l'extrémité du manche.

Page 262, vers 4. — Cette forme, imitée de la première ode d'Anacréon, a été reproduite, de la manière

35© Œuvres de Alillevoye.

suivante, dans un poème anglais moderne très intéressant, /a Dame du Lac, par sir Walter Scott :

Alas! than mine a mightier hand

Has tuned my harp, my strings has spann'd;

I touch thc chords of joy, but low

And mournful answer notes of woe ;

And the proud march which victors tread,

SinlvS in thc wailing for the dead.

Sir Walter Scott, auteur de plusieurs poèmes du même genre, tels que Marmion, le Lai du Ménestrel, etc., n'est pas le seul poète dont s'honore, de nos jours, la littérature anglaise. On cite avec éloge les ouvrages de lord Byron, de MM. Campbell, Moore, et plusieurs autres.

Page 265, vers 16. — Le comte de Devon, ami d'Alfred, connaissait le lieu de sa retraite, et devait lui envoyer un anneau d'or, signal du retour. En attendant, il rassemblait les Saxons dans la forêt de Sellwood, à l'extrémité du comté de Somerset.

Page 266, vers 23. — J'ai été forcé de substituer ici le nom générique du comté au nom plus particulier de Sellwood, qu'il était difficile de placer dans un vers.

Page 268, vers 23. — Lorsqu'un ennemi forçait un guerrier à recevoir la vie, l'autre regardait cet affront comme plus odieux que la mort même. Une situation qui a quelque chose de semblable, mais dont les détails sont beaucoup plus touchants , se trouve développée avec profondeur dans un petit poème de M. Victorin Fabre, intitulé Lénior. Harcelé sans cesse par l'orgueil outragé de Morna, qui excite Lémor contre Selgar son ami, le malheureux Lémor ne prononce que ces mots :

Je combattrai ! Cours préparer ma tombe.

Notes des poèmes héroïques. 351

Les tristes détails de ce combat, où deax amis s'épargnent, me semblent peints admirablement :

Dans les champs de Morni nos lances s'élevèrent,

Nos glaives se croisèrent; Nos glaives cependant évitaient de blesser. Rapides, mais toujours à l'amitié fidèles, En s'éloignant du sein qu'ils craignent de percer, Ils font jaillir dans l'air de vaines étincelles, De nos casques à peine effleurent le cimier, Ou tombent sans offense au bord du bouclier.

Mais la voix de l'impérieuse Morna se fait entendre de nouveau ; elle est vengée , et Lémor reprend son récit déplorable :

« Depuis ce jour fatal, souillé du fratricide. Malheureuse est la main de Lémor homicide. L'ennemi d'Inhistore a traversé les flots. J'ai combattu : le sort a trahi mes héros; Leurs mânes gémissants ont accusé mon crime : Du forfait de son prince innocente victime, A peine un faible reste a fui dans les déserts. L'étranger peuplera nos villes solitaires ; Nos femmes, nos enfants languissent dans ses fers; Il s'est assis, vainqueur, au tombeau de mes pères ! Et l'insolent orgueil des harpes étrangères Dans mon palais sanglant insulte à mes revers.

« Ma gloire est morte : et moi, dans ce rocher sauvage. Je mêlerai ma plainte au murmure des vents. Jusqu'au temps où mon ombre, errant sur le nuage. Dérobera sa honte aux regards des vivants. Et toi, belle lona, belle et toujours chérie. En vain tes yeux charmants, de regrets consumés. Sur l'herbe de la plaine, encor rouge et flétrie, Cherchent au loin mes pas dans le sang imprimés. Tu m'attends, l'œil en pleurs! Pleure, et cesse d'attendre.»

II s'arrête, et gémit. Ce souvenir si tendre Calme de ses transports la sauvage fureur. Il embrasse, en pleurant, l'ami de son malheur*

OEuvres de Millevoye.

« Fédor, dit-il, témoin de ces larmes cruelles,

A mon fils, gémissant sous le joug du vainqueur,

Garde-toi de porter les armes paternelles;

j'ai fui !... » Son cœur se serre; et sa bouche, à ces mots,

Se refuse à la plainte, et se ferme aux sanglots.

Cinq fois, depuis ce Jour, l'étoile radieuse Avait blanchi les flots de paisibles lueurs : Et la fraîcheur des flots, l'ombre silencieuse, N'avaient point de Lémor assoupi les douleurs, Mais, la sixième nuit, à l'heure où, sur les fleurs, Descend légère et douce une humide rosée. Le repos descendit dans son âme apaisée : Calme, il ferma les yeux sur le sein de Fédor. Il ne les rouvrit point à l'aube matinale. Et quand de ses vapeurs la mer occidentale Du soleil affaibli voila le disque d'or. Sa paupière immobile était fermée encor.

Sous le chêne vieilli, près des vagues profondes. Maintenant il repose, il dort au bruit des ondes. Et souvent le nocher qui vogue sur ces mers, A travers le nuage et la brume des airs. Aperçoit, au penchant de la côte rustique, La pierre de sa tombe, et sur la pierre antique Sa lance et son carquois, par la ronce couverts.

Toute cette fin me paraît pleine de charme ; elle se distingue surtout par sa teinte profondément élégiaque, et par un heureux choix de circonstances mélancoliques habilement graduées.

Page 269, vers 10. — Mourir en riant était une sorte de point d'honneur chez les Danois.

Un poète dont les lettres et l'amitié doivent pleurer longtemps la perte, M. de Parny, dans Isnel et Asléga, poème charmant et trop peu cité, a imité du Scandinave les vers suivants, où cette coutume est rappelée :

Le même jour, il vit, sur la colline.

L'acier briller : au combat il courut.

Notes des poèmes héroïques. 353

Le premier trait atteignit sa poitrine:

Il fut percé, tomba, rit et mourut.

Page 271, vers 4. — Alfred monta sur le trône, à Winchester, en 871, après une victoire qui avait ranimé l'espérance et le courage des Saxons.

Page 271, vers 9. — Ecbert avait réuni sous son autorité les sept royaumes de l'Heptarchie. Alfred, à qui ce fardeau était imposé, eut à les défendre contre les Danois dans sept combats , parmi lesquels il faut compter la célèbre bataille de Vilton.

Page 271, vers 21, — Ivar est triste; il se tient à l'écart, mais il ne verse pas une larme. Je me suis souvenu que les Danois regardaient comme une faiblesse de pleurer leurs amis et leurs parents les plus chers.

Page 271, vers 22. — « Les scaldes^ transmettaient les actions d'éclat à la postérité, et leurs chants furent longtemps les seules chroniques de la Norwège, de la Suède et du Danemark. Ils suivaient les héros au combat, afin de voir par leurs propres 3''eux ce qu'ils devaient raconter 2. Le roi Olaf Tryguason dit , en donnant le signal d'une grande bataille : « Arbitres de la « gloire, vous qui la partagez en la célébrant, vous « ne chanterez pas ce soir ce que vous aurez entendu , « mais ce que vous-mêmes aurez vu. »

« Durant les marches des guerriers dans les camps et dans la mêlée, et surtout dans les expéditions maritimes, résonnait toujours la voix des scaldes. Le matin du jour qui éclaira la bataille de Stilastad, trois scaldes

1. Ce passage est extrait de la Gaule poétique : M. de Marchangy a bien voulu enrichir les notes de mon poème, en détachant de son intéressant ouvrage plusieurs morceaux où l'on retrouvera tout à la fois la preuve de son talent et un tableau fidèle des majurs du Nord.

2. Worm., Fast. Dan., I. I, c. vi. — Loccenius, Anliq. Sveogolh., 1. II, c. XV. — Koler, Dissert de ScaUis, p. 6.

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