‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 54 sur 62 · II · texte numérisé non relu

II

354 OEuvres de Millevoye.

éveillèrent le camp au son de la harpe ; et Thormod, l'un d'eux, fit entendre ces paroles, que les autres accompagnaient en imitant le bruit sourd des forêts et des flots avant la tempête :

« Le jour va luire, enfants des braves, et le moment «de nos travaux approche. Levez-vous, compagnons! « Que votre bravoure prévienne la voix des chefs, et « vous montre à l'aurore, foulant la bruyère de ces « collines, couverts de l'acier des combats ! Toi, vaillant « Evard, dont l'épée fait de si larges plaies ; toi , Ger- « manor, dont l'arc est si terrible ; vous tous, ô mes héros ! « vous qu'on ne vit jamais fuir ou céder; écoutez les « paroles de Thormod. Ce n'est point à la chasse du « cerf timide, ce n'est point aux banquets, ni aux dé- « lices de l'amour, que sa voix vous convie aujourd'hui, « mais au choc des boucliers et des lances, mais au « carnage, à la mort, ou plutôt à l'immortalité i. »

« Ces poètes remplissaient aussi des fonctions pacifiques ; soit qu'ils instruisissent la jeunesse, ou qu'initiés aux mystères de la religion leur chant ajoutât à ses pompes ; soit que , médiateurs entre les rois et les familles divisées, ils sussent calmer leurs ressentiments et rompre le cours des haines héréditaires ; soit que, dans • les fêtes nuptiales et les funérailles, leur harpe, se conformant à la joie ou à la douleur, se plût à accroître ces sentiments en des cœurs dociles à la mélodie 2. Souvent même ils allaient, au nom de leur roi, demander la main d'une princesse, que sa beauté rendait célèbre, et qui, séduite par leurs accords, les suivait sans hésiter. C'est ainsi que la princesse Astrid fut attirée sur le trône de Suède, par les chants d'un scalde ambassadeur.

« Les scaldes étaient quelquefois tourmentés d'un esprit prophétique; l'un d'eux, chantant un jour devant

1. Snorro, Olafs Helges Saga, ccxx. — Stephan., Nolie ai Sax. Gramm., p. 82.

2. Snorro, Slurles. Prœf. ad Heins Kringla. — Schiltzeus, Sur la manière de penser des anciens poètes,

Notes des poèmes héroïques. ^cc

un roi breton, devina où était le tombeau du grand Arthur, qu'on n'avait pas encore découvert.

« De quels honneurs, de quelles prérogatives devaient jouir, parmi des hommes enthousiastes de gloire et ivres d'amour, les poètes dont les chants pouvaient assurer ainsi l'immortalité des héros et le bonheur des amants !

« Les chefs Scandinaves étaient si orgueilleux et si jaloux d'être célébrés par leurs poètes, qu'un jour Harald le Brave, écoutant les vers que le scalde Arnor avait composés pour lui et pouf Magnus de Norwège, et ceux-ci lui paraissant plus beaux, il s'écria avec l'accent de la douleur :

« Roi des concerts, ô scalde ! que Magnus est heureux « de t'avoir inspiré de si nobles chants! Mais, hélas ! « ceux que tu m'as consacrés ne sont que les restes « d'un génie épuisé sur la gloire d'autrui ; ils ne dure- « ront point parmi les hommes, et avec eux passera le « souvenir de mes exploits. A peine aurai-je cessé de « vivre, que nul voyageur ne demandera, au pâtre de ces « vallées, où se voit la tombe à'Harald le Brave : ce- « pendant Magnus, grâce à tes vers, sera l'entretien des « héros, tant que le Nord sera peuplé ^. »

« Les rois prodiguaient les trésors et les faveurs, pour attirer les scaldes à leurs cours. Souvent, comme le roi Lysten, ils leur donnaient la main de leurs filles ; ils les faisaient asseoir près d'eux à leur festin , de préférence aux plus grands seigneurs : leur admiration allait même jusqu'à l'abus, puisqu'elle leur faisait absoudre les crimes que ces chantres célèbres commettaient. Sous le règne de Bero et à'Hakon, un scalde, condamné à mort, obtint sa grâce, à cause de ses vers. JEric Blodoxe, pleurant encore son fils immolé par Egill, ayant entendu un hymne de ce scalde, ne voulut point qu'il mourût, et cet hymne fut appelé la Rançon d' Egill ; Helfrid, qui avait par un grand meurtre ensanglanté le palais à'Olaf, dut aussi le pardon à ses talents 2.

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