BUFFON, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
BERNARDIN
Hommage au grand Buffon ! Puis-je le méconnaître ? Mon céleste homonyme a renié son maître : Le Saint-Pierre mortel n'aura point pareil tort.
BUFFON
Quoi ! c'est vous !...Oh ! parbleu, je m'en réjouis fort. J'aime votre Chaumière et votre Virginie: Talent, esprit, raison, grâce, force, harmonie, Tout est là. Vous m'avez longtemps étudié.
BERNARDIN
Assez d'imitateurs vous ont parodié.
J'en sais plus d'un encor, dont l'esprit s'alambique,
Pour faire d'un mémoire un chant dithyrambique.
BUFFON
Justesse et vérité, c'est le secret de l'art; Ce fut le mien.
Dialogues. 23
BERNARDIN, à part.
Toujours ici, comme à Montbard !
BUFFON
Mais le style, avant tout ! Le style, c'est tout l'homme. Dans mes divers écrits qu'est-ce que l'on renomme ? Le style. Ma science était légère, au fond. J'étais un ignorant.
BERNARDIN
Tous vos savants le sont :
J'entends ceux d'autrefois. Ils ont passé de mode; La méthode nouvelle a tué leur méthode. Leurs systèmes vieillis ne sont que préjugés ; Les définitions, les termes sont changés; Et, pour comprendre un mot au moindre protocole, Il leur faudrait, six mois, retourner à l'école. Delambre, l'autre jour, avec beaucoup de mal, Enseignait à Bossut le calcul décimal; Brisson, déjà fort vieux, laissant son vieux système , Rapprenait à Nollet ce qu'il rapprit lui-même ; Le modeste Bichat, aux progrès de son art, Richerand à la main, initiait Bouvard; Guibert, sur Jomini, raccommodait son œuvre, Et d'Auvergne à Vauban démontrait la manœuvre.
BITFFON.
Avant moi, les savants n'écrivaient pas trop bien; Leur science n'est plus : que leur reste-t-il ? Rien. Le renom passager fut gravé sur le sable.
Le style, Bernardin! Il est impérissable.
Une nuit, je dormais tranquille, en mon château : J'eus un songe, et jamais songe ne fut plus beau : Il faut, à vous rêveur, que je vous le raconte : La Gloire m'apparut, et dit : « Monsieur le comte...» Quoi ! vous riez !
BERNARDIN
Je ris, peut-être avec raison, D'ouïr parler la Gloire en termes de blason.
BUFFON
Elle parlait au mieux. «Pour vous, ajouta-t-elle, Je descends tout exprès de la voûte immortelle : Je viens vous proposer le choix de vos destins, La palme hasardeuse, ou les lauriers certains. Dans son prudent essor, escortez Uranie, Ou parcourez les cieux sur le char du génie. » Le dernier fut choisi.
BERNARDIN
Vous nous l'avez prouvé.
BUFFON
Je me suis de ce choix passablement trouvé.
BERNARDIN
Vous étiez du bon siècle. On avait des libraires, Des lecteurs... Mais les temps ne sont plus littéraires ; On ne lit vers ni prose.
Vous les détestiez.
Dialogues. 25
BUFFON
Ah ! pour les vers, d'accord.
BERNARDIN
BUFFON
Non : même ils m'enchantaient fort, Quand ils me célébraient. Un jour, dans son délire, Le Brun prit un crayon, qu'il appelait sa lyre, Et fit en mon honneur une ode qui me plut. Hors de là, pour les vers, chez moi, point de salut ! Sans en pouvoir faire un, j'ai vu la cinquantaine.
BERNARDIN
Voilà ce qui peut-être allume votre haine. Fénelon les fit mal, Bossuet pis encor; Montesquieu vainement voulut prendre l'essor; Rousseau rangea des mots, sous sa douce musique. Et Massillon, je crois, fit un couplet bachique. Moi-même, j'ai rimé des vers assez mauvais; Mais je les aime, alors qu'ils sont bons et bien faits. D'éléments variés le talent se compose : Tel auteur pense en vers, tel auteur pense en prose» Tel autre point du tout. La nature a ses lots : Elle n'a du partage excepté que les sots. Et dote également de sa flamme divine Et Buffon et Voltaire, et Newton et Racine.
BUFFON
Vous plaidez cette cause avec trop de chaleur.
26 OEuvres de Millevoye.
Du langage rimé, quelle est donc la valeur? Symétriser sa phrase un peu plus cadencée, Et dans six pieds d'espace enfermer sa pensée ; Balancer en deux parts un sens assujetti. Chargé d'un double son, dont on est averti... Non, des vers, j'en conviens, je ne suis point l'apôtre Parlez-moi de la prose, et surtout de la nôtre.