PRIERE A LA NUIT
Du Jour sœur paisible et voilée, Qui, sur la terre consolée, Versant le baume du repos.
Couronnes ta tête étoilée D'un diadème de pavots, O Nuit ! pardonne si ma lyre, Frémissant au gré du zéphyre.
Parmi les saules de ces bords, Ose, un instant, par ses accords.
Troubler la paix de ton empire.
J'ai vu le disque étincelant S'éteindre aux humides demeures, Et le groupe léger des Heures Suivre ton char, en se voilant.
Tout dort ; et moi, seul, en silence.
Aux lueurs d'un pâle flambeau, Devant ton trône je balance Des suppliants l'humble rameau.
Je n'invoque point ton mystère.
56 OEuvres de Millevoye.
Pour aller ravir à sa mère
Une vierge au cœur ingénu,
Qui, solitaire et sans défense,
Achève, le sein demi-nu.
Son dernier songe d'innocence.
Je ne vais point d'un seuil jaloux
Tenter la route détournée,
Et par un furtif hyménée
Venger, en dépit des verrous,
La jeune épouse, condamnée
Au froid baiser d'un vieil époux.
Mes vœux sont purs. O Nuit sacrée !
Fais qu'un songe à l'aile dorée.
Avant le retour du soleil,
Vienne de l'image adorée
Enchanter mon heureux sommeil.
Pour toi, déité que j'implore,
Je veux, sur le bord des ruisseaux.
Unir le pâle sycomore
A l'if, ornement des tombeaux ;
Jusques à l'aurore prochaine.
De l'amour charmant les douleurs,
Je veux à ton autel d'ébène
Consacrer un hymne et des fleurs.