MILLEVOYE
Il est dans l'histoire de la poésie française quelques écrivains, Malfilâtre, Gilbert, Millevoye, Hégésippe Moreau, auxquels une mort prématurée a donné une sorte de consécration. L'attendrissement et la curiosité s'attachent à leur mém.oire. On se demande quelle fatalité secrète a condamné dans la fleur de l'âge à l'éternel silence des hommes qui par leur talent avaient droit à la vie. Une auréole légendaire s'est formée autour de leur nom, et les faits réels ont été remplacés trop souvent dans leurs biographies par les anecdotes romanesques. Leurs œuvres elles-mêmes n'ont point été jugées avec l'impartialité qu'exige l'histoire littéraire, qui ne doit aux morts, comme l'histoire politique, que la vérité, rien que la vérité. Ainsi en est-il advenu pour Millevoye, plus peut-être que pour tout autre.
Lié dès l'enfance avec le fils du poète que de si profonds regrets ont suivi dans la tombe, né dans la même ville, renseigné par d'exacts souvenirs de
VIII Notice sur Millevoye.
famille, l'auteur de la présente notice a pensé qu'il devait rendre à un compatriote célèbre l'hommage qui lui est dû, le replacer dans son véritable jour, et jeter un coup d'œil sur l'ensemble de son oeuvre, supérieure en bien des points au jugement qu'en ont porté quelques critiques contemporains.
Charles-Hubert Millevoye est né à Abbeville le 24 décembre 1782. Il fit ses premières études au collège de cette ville, et par un heureux hasard il y trouva deux maîtres d'un mérite hors ligne qui l'initièrent à la connaissance de l'antiquité, qui fut toujours pour lui l'objet d'une admiration profonde. A treize ans, il composait des fables, qui reçurent les honneurs de l'impression, et dans lesquelles on trouve en germe quelques-unes des qualités qui devaient plus tard illustrer son nom. Ses études n'étaient point encore terminées, lorsque les établissements d'instruction furent fermés par suite des événements politiques. Un décret de la Convention, en date du 23 février lygS, ayant institué les écoles centrales, Millevoye se rendit à Paris; il suivit les cours de VÉcole des quatre nations, et remporta le premier prix de littérature, comme il devait bientôt remporter les premiers prix dans les concours ouverts à tous les poètes de la France. Là, il eut pour professeur un homme excellent, M. Dumas, qui sut apprécier son heureuse nature, le soutint dans ses luttes, l'encouragea dans ses succès, et lui paya un
Notice sur Millevove. ix
dernier tribut d'aftection en donnant la première édition complète de ses œuvres *.
Les muses et la fortune, qui fait les doux loisirs, se rencontrent rarement au même foyer. Millevoye en fit l'épreuve; il entra d'abord dans une étude de procureur, mais le réalisme fastidieux des dossiers ne répondait pas à son idéal. En 1801, il se plaça dans un magasin de librairie, espérant y vivre en paix avec les morts illustres des temps anciens et nouveaux. Son rêve fut bientôt déçu. La voix du patron le rappela aux exigences de ses nouvelles fonctions : « Jeune homme, vous lisez, lui dit ce faiseur d'affaires, qui n'était point de la famille des Estienne et des Didot : vous ne serez jamais libraire. » Cette prosaïque apostrophe lui'fit comprendre qu'il n'était point né pour le commerce, fût-ce même le commerce des livres, et sans se préoccuper davantage des intérêts positifs, il suivit son irrésistible vocation pour les lettres. En 1801, il publia son premier essai, les Plaisirs du poète. Le volume fut accueilli avec faveur, et les concours académiques ne tardèrent pas à populariser son nom. Chaque nouvelle joute littéraire fut pour lui l'occasion d'un nouveau triomphe, ce qui a fait dire à l'un de ses contemporains que le gouvernement semblait bien moins avoir fait les fonds d'un prix pour tous les écrivains qu'une rente pour un seul.
Les couronnes décernées par le suffrage des quarante étaient aux yeux du public de l'époque la plus haute distinction à laquelle un homme de lettres pût aspirer; mais Millevoye n'entendait pas s'enfer-