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I. Paris, Ladvocat, 1822, 4 vol. in

Notice sur Alillevoye.

mer dans le cercle étroit des succès officiels. Il visait plus haut, et des horizons plus vastes s'ouvraient devant lui. Doué d'une imagination brillante, d'une fécondité qui n'excluait ni le travail patient, ni la révision la plus attentive, il aborda tour à tour l'élégie, les chants élégiaques, les poèmes historiques, les scènes lyriques, la poésie légère, la ballade, la romance, les dialogues des morts, la tragédie, la traduction. Au milieu de sujets si divers, l'inspiration créatrice faiblissait parfois, mais la qualité maîtresse de l'écrivain, le style, ne faiblissait jamais. Sa muse se pliait à tous les tons. Vive et souriante dans la poésie légère, mélancolique ou passionnée dans l'élégie, on eût dit qu'elle avait hérité du monde antique la flûte aux dix voix.

Arrivé, très jeune encore, à une réputation que pouvaient envier les vieux maîtres, Millevoye n'avait jamais songé à solliciter les faveurs du gouvernement impérial, lorsqu'elles vinrent pour ainsi dire le trouver d'elles-mêmes. Une pension de six mille francs le mita l'abri des préoccupations matérielles, et ïibre désormais de toute inquiétude sur le lendemain, il partagea son temps entre la poésie et les distractions de la vie mondaine. L'élégance de ses manières, le charme de sa conversation, la séduisante aménité de son caractère, le faisaient rechercher dans les cercles officiels et les cercles littéraires. Il y suivit fidèlement le précepte de Boileau :

C'est peu d'être poète, il faut être amoureux.

Mais ce n'était point l'amour platonique qui fleurissait dans les salons de l'Empire. On y soupirait

Notice sur Alilîevoye. xi

rarement en vain. Le poète y compta plus d'un succès, mais il ne tarda pas à sentir le vide des plaisirs qui ne laissent trop souvent après eux que la fatigue et le désenchantement; il eut le bon esprit de rompre avec la vie qui l'avait trop longtemps séduit. II vint habiter, près d'Abbeville, une jolie maison de campagne, sur les bords de la vallée de Somme, et dans les derniers mois de 1812 il épousa l'une de ses compatriotes, M"^ Delattre de la Molière, qui par les grâces de son esprit et l'attachement le plus profond lui donna tout le bonheur que l'on peut espérer dans ce monde; mais le bonheur a souvent de cruels retours. Millevoye aimait l'exercice du cheval, et quoiqu'il fût excellent cavalier, il fit une chute qui lui brisa le col du fémur. Son organisme en ressentit un ébranlement profond; une pleurésie survint peu de temps après; sa poitrine fut attaquée, et le mal fit de rapides progrès : en juin 1816, il revint à Paris, espérant y trouver quelques soulagements auprès des maîtres de la science, mais la maladie ne devait point s'arrêter. Le 1 1 août, vers minuit, il serra la main de sa femme et tomba dans un profond assoupissement; deux heures plus tard, il expirait sans douleur.

En sentant la mort venir, Millevoye resta calme, résigné et fidèle à la pensée de toute sa vie. Peu de jours avant le dénoûment fatal, il avait dicté la touchante romance :

Dans la solitaire bourgade, Rêvant à ses maux tristement, Languissait un pauvre malade D'un long mal qui va consumant.

XII Notice sur Millevoye.

Il disait : « Gens de la cliaumière, Voici l'heure de la prière Et les tintements du beffroi.

Vous qui priez, priez pour moi. »

Ce fut le chant du cygne.

Comme l'histoire des peuples, l'histoire des écrivains célèbres est sujette à bien des falsifications. Les portraits que la plupart des biographes ont tracés de Millevoye le présentent sous un jour absolument faux, et quelques-uns même ne font que le travestir.

Que le poète, à l'extrême déclin de sa vie, ait subi de poignants accès de tristesse et de découragement, on le conçoit. Les âmes les plus fortes elles-mêmes ne peuvent s'en défendre, lorsqu'il faut quitter par une cruelle surprise du sort, dans la force de l'âge et dans toute la sève des espérances, des êtres chers, des travaux longuement mûris et inachevés. Mais par quelle étrange interversion des faits réels a-t-on fait d'un homme aimable, souriant et plein de grâce, amateur passionné des exercices du corps, un être souffreteux depuis sa première enfance, supportant péniblement la vie et toujours attristé ? Tc5us ceux qui l'ont connu personnellement Tont dépeint sous des couleurs toutes différentes : il savait les charmer, et l'un de ses plus fidèles amis, Charles Nodier, lui a consacré quelques pages émues où revit sa figure sympathique : « On lisait dans ses traits, dit

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Nodier, quelque chose de la timidité ombrageuse si naturelle d'ailleurs à un jeune écrivain, balancé entre les souvenirs de ses études et les instincts de son esprit, et qui marchait avec une gêne toujours croissante dans une carrière indécise. La nature s'était plu, si on ose le dire, à imprimer ce caractère, dans Millevoye, à tout ce qui manifeste l'âme : ses yeux doux et pénétrants, et même animés, ne voyaient ni bien ni loin; son organe sonore et flatteur allait au cœur, et on y remarquait parfois un peu d'embarras. Elégamment recherché dans ses manières, il avait cependant cet abandon du corps, cette mollesse d'attitude qui trahissent les fatigues de l'imagination et quelquefois en trahissent d'autres. On sentait en le voyant, même sans le connaître, que l'amour et la poésie avaient passé par là. »

Aux brillantes qualités d'un esprit vif, toujours éveillé et fécond en saillies, Millevoye joignait des qualités non moins précieuses, celles du cœur. 11 avait eu l'inappréciable bonheur de trouver dans sa mère une femme forte et sensée qui, tout en lui prodiguant sa tendresse, le préparait aux luttes de la vie et lui enseignait à mériter le titre d'honnête homme. Son affection pour elle était un véritable culte. L'archichancelier Cambacérès, qui le recevait dans son intimité, lui dit un jour : « Venez demain dîner avec moi. — Je ne puis, monseigneur; je suis invité. — Chez qui donc ? répondit le chancelier; chez l'empereur? — Chez ma mère. » Les tracas littéraires, les orages des passions n'ont jamais altéré le sentiment filial du poète, et lorsqu'il célébrait /'.<4woi/r maternel, c'était moins un nouveau fleuron qu'il voulait ajouter à sa couronne qu'une

XIV Notice sur Mil levoye.

dette de reconnaissance qu'il acquittait envers celle qui lui avait donné le jour. Les derniers vers du poëme le disent d'une manière touchante:

Puissé-je, par mes soins payant tes soins constants, Réchauffer ton hiver des feux de mon printemps! Du chantre dont Windsor admira l'harmonie 3 'aurai du moins le cœur, si je n'ai le génie. Des ennuis d'une mère il charma le long cours : Elle aida son enfance, il soutint ses vieux jours ; Dans ses yeux inquiets ses yeux aimaient à lire, Et pour servir sa mère il déposait sa lyre.

Serviable pour tous, affectueux pour tous, Millevoye ne se coniiaissait pas un ennemi. Il était heureux d'applaudir aux succès des autres, et l'un de ceux qui lui disputaient avec le plus de talent et d'obstination les palmes académiques, Victorin Fabre, compta toujours au premier rang parmi ses amis les plus fidèles. Les Jalousies littéraires sont une protestation de l'honnêteté et du bon sens contre les guerres civiles du Parnasse, contre les bassesses de l'amour-propre, qui portent un trop grand nombre d'écrivains à n'admirer qu'eux-mêmes, à rabaisser ceux qui s'élèvent :

Un génie obscurci d'envieuses vapeurs

Ne jette qu'un feu pâle et des éclairs trompeurs,

a dit le poète qui prêchait d'exemple et qui sut résoudre le plus difficile des problèmes, c'est-à-dire se faire aimer de ceux qui suivaient la même carrière sans atteindre à la même renommée. Aussi désintéressé que serviable, Millevoye n'at-

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tachait à l'argent d'autre importance que celle que lui donnent les impérieuses nécessités de chaque jour. Dans les derniers temps de l'Empire, un désastre financier lui enleva une bonne part de sa modeste fortune. Après l'Empire, Louis XVIII qui se piquait comme Louis XIV de protéger les lettres, fit voir ce que valait cette hypocrite bienveillance, en réduisant à douze cents francs la pension de six mille francs, uniquement parce qu'elle avait été accordée par Napoléon. Le coup était rude. Millevoye le supporta philosophiquement. « O les coquins! s'écria-t-il, rois et banquiers, ils font tous faillite. » Cela dit, il reprit la plume.

Ainsi, à côté du poète que de plus longs jours auraient sans nul doute porté sur les plus hauts sommets de l'art, parce qu'il avait tout pour y parvenir : — une délicatesse exquise de perceptions, une tendresse de cœur qui s'associait à toutes les impressions passionnées, une noblesse d'âme qui s'élevait à tous le? sentiments généreux, — on rencontrait chez Millevoye l'honnête homme, l'ami fidèle, le fils dévoué, et c'est là, c'est dans cet équilibre du cœur et de l'esprit qu'il faut chercher le secret du côté durable de la poésie.

Ce qui frappe au premier abord les lecteurs de Millevoye, c'est l'extrême diversité des genres qu'il a traités, et les contrastes qu'ils présentent entre eux. Ses vers sont tout à la fois l'écho de l'école du xviii^ siècle et le prélude de la nouvelle école.

XVI Notice sur Millevoye.

Tantôt il s'arrête devant les vieilles barrières classiques, tantôt il les franchit; mais il n'ose pas les rompre, et personne n'a subi d'une manière plus regrettable l'influence du milieu oii il a vécu, et des modes littéraires.

Delille avait publié en 1769 la traduction en vers des Géorgiqiies; l'immense applaudissement qui accueillit cette œuvre mit le genre en grande faveur. Millevoye suivit le courant; il traduisit les Bucoliques, les Idylles de Théocrite, les Dialogues des morts de Lucien, quelques odes d'Anacréon, quelques chants de l'Iliade. Les rares personnes restées fidèles aux lettres grecques et latines peuvent comparer les versions poétiques de notre auteur avec celles qui les ont précédées ou qui les ont suivies ; sauf les Bucoliques, elles lui donneront sans hésiter la couronne. Gomme Béranger, l'auteur des Adieux d^Hélène pouvait dire :

Oui, je fus Grec, Pythagore a raison, J'ai sur l'Hymette éveillé les abeilles, J'ai visité Socrate en sa prison...

Fasciné par la puissance épique d'Homère, le vaste Homère, comme il l'appelle :

Plus fier que ses héros et plus grand que ses dieux, il s'en est approché d'aussi près que le comporte le génie des deux langues, si différentes comme sonorité, comme précision, comme instrument poétique, et l'on peut dire qu'il n'a point encore été surpassé.

Lèvent, qui sous l'Empire soufflait aux traductions, soufflait aussi aux tragédies en cinq actes et en vers. Millevoye fit des tragédies et sut habilement choisir

Notice sur Millevoye, xvii

ses sujets : Ugolin, Corésus, Conradin. Quoique ces pièces ne s'écartent pas des données dramatiques de l'époque à laquelle elles ont été écrites, on y trouve encore, principalement dans Conradin^ des vers éclatants, des situations fortement dessinées; et quand on songe que Racine a débuté par la Thébatde et qu'il a donné Phèdre comme couronnement à son théâtre, on s'étonne que la critique se soit montrée aussi sévère pour des essais qui en bien des pages étaient plus que des promesses.

La mort hâtive et inattendue de l'auteur de la Chute des feuilles n'a point trouvé grâce auprès de quelques critiques. Au lieu de tenir compte de ce qu'il a fait, on lui a opposé ce que d'autres ont fait après lui, et cependant pour se mettre en règle avec l'équité, il fallait dire qu'il a devancé, par quelquesunes de ses œuvres, la révolution littéraire qui devait bientôt s'accomplir et qu'il a été, par certains côtés, un véritable novateur.

En effet, l'un des premiers parmi les hommes de son temps, Millevoye a rompu avec le genre descriptif et didactique dont avaient tant abusé ses prédécesseurs, au plus grand ennui du public. Dans l'A mour maternel, les Plaisirs du poète, Bel:(unce, on sent un heureux effort pour rajeunir la littérature par un élément nouveau, la poésie du sentiment et Vhomo sum y palpite à chaque ligne.

L'un des premiers, il a cherché des sujets dans l'histoire des Scandinaves et des Anglo-Saxons, dans notre histoire nationale, abandonnée ou plutôt méprisée pour la Grèce et pour Rome. Charlemagne à Pavie, Emma et Éginard, Alfred, la Rançon d'Egill sont autant de protestations contre l'injuste et per-

XVIII Notice sur Millevoye.

sistant dédain qui semblait interdire aux muses l'exploration du passé. Ces poèmes ne s'élèvent point sans doute à la hauteur des sadas et des antiques épopées carlovingiennes, mais quand Sainte-Beuve reproche à l'auteur d'avoir enjolivé le moyen âge, on peut se demander si les écrivains venus après lui ont tracé plus fidèlement le tableau de ces siècles obscurs. Ici encore il a été victime de son temps; les cycles de Charlemagne et de la Table ronde n'étaient point encore connus, et s'il avait pu puiser directement à ces sources vives, qui sait si son talent, si flexible, si compréhensif, n'aurait point fait passer dans la littérature courante les chansons de geste, enfermées jusqu'ici dans l'étroit domaine de l'érudition?

Millevoye n'était point un révolutionnaire qui reniait les traditions et voulait se grandir en rabaissant ceux qui l'avaient devancé; c'était un girondin, et, comme les novateurs qui se placent en politique entre les partis extrêmes, il a eu contre lui les violents et les réactionnaires 1. Voici ce que Charles Nodier a dit à ce sujet, avec sa finesse habituelle : « Venu dans un temps difficile pour les hommes d'imagination comme pour les hommes d'État, Millevoye parut romantique parmi les classiques, et clas-

I. La critique étrangère a été plus juste pour Millevoye que la plupart des écrivains de ce temps-ci. Un poète russe, Dmitri Glebof, a traduit en vers quelques-unes de ses élégies, Moscou, 1827, in-S". Le Télégraphe de Moscou, en rendant compte de cette traduction, fait le plus grand éloge de Millevoye. « Si la mort, dit ce journal, n'était point venue le surprendre, peut-être occuperait-il le premier rang parmi les poètes contemporains. » Voir Revue encyclopédique, février 1828.

Notice sur Millcvoye. xix

sique parmi les romantiques... Les uns prétendent qu'il n'a point tout osé; les autres qu'il n'a point tout bravé. Je crois que l'on citera ses ouvrages comme le point d'interjection entre les deux écoles prêtes à se confondre. » Rien n'est plus vrai, et le témoignage de Nodier est confirmé par un autre témoignage, un témoignage auguste, comme on eût dit sous la monarchie, s'il se fût agi d'un roi, comme on peut le dire encore, parce qu'il s'agit de Lamartine. Placé trop haut dans l'admiration de ses contemporains pour ne pas être juste envers ceux qui avaient ouvert les voies où il a marché avec tant de gloire, Lamartine reconnaissait Millevoye comme son précurseur, le rattachait à sa généalogie littéraire, et disait à son fils, qu'il honorait d'une bienveillance toute particulière : « Jeune homme, je suis votre frère aîné. »

Nous le disons sans crainte d'être contredit par les juges impartiaux, Millevoye a été novateur dans la plus stricte acception du mot. L'Arabe au tombeau de son coursier, la Sulamite, le Phœnix sont les aînés des Orientales. L'élégie, qui s'enfermait avec Bertin et Parny dans les boudoirs du xviii® siècle, s'est transformée sous la plume du poète : elle a eu des chants pour les joies et les tristesses de l'amour, comme pour les douleurs de la vie et les enchantements de la nature. Par malheur, l'admiration s'est ' concentrée sur la Chute des feuilles et pour une partie du public ce chef-d'œuvre résume toute la gloire de l'auteur. Erreur profonde! le Bois détruit, le Poète mourant, l'Anniversaire, le Souvenir, le Mancenillier, la Jeune épouse, le Bûcher de la lyre, la Ballade de la fiancée, la Feuille du

XX Notice sur Millevoye.

chêne, le Tombeau du poète persan, la Colombe, bien d'autres inspirations charmantes protestent contre cette préférence exclusive ou plutôt contre cette injustice imméritée. Danaé , les Adieux d'Hélène, les élégies antiques rivalisent avec les chants les plus purs d'André Chénier. La muse de la poésie légère compte aussi Millevoye parmi ses favoris. Le Déjeuner, le Dialogue entre la Rime et la Raison, les Nouveaux Dialogues des morts semés de traits charmants, la Fauvette, les Dizains et Huitains offrent une preuve nouvelle de la souplesse de son talent.

Un pied dans la tombe, Millevoye s'inquiétait de la destinée que l'avenir réservait à son œuvre : — Serait-ce la gloire ou le silence? — Trop modeste et trop défiant de lui-même pour se rendre justice, il disait dans le Poète mourant :

Brise-toi, lyre tant aimée !

Tu ne survivras pas à mon dernier sommeil ;

Et tes hymnes sans renommée Dans la tombe avec moi dormiront sans réveil.

La postérité a rendu son arrêt, et Millevoye est au nombre des morts privilégiés dont le nom vivra dans la mémoire des hommes.

Ch. louandre.

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