LA RELIGIEUSE
Fragment èlègiaque tire de V anglais
Tout est calme... tout dort... et le repos me fuit ! La voix de ma douleur s'élève dans la nuit. Hélas ! durant le jour, l'austère pénitence A ma bouche plaintive impose un long silence : Seulement, aux accords de l'orgue gémissant, Je mêle quelquefois un lamentable accent; Mais ma prière est faible et n'est pas entendue. Dans l'abîme du cloître à jamais descendue, J'ai supplié le Ciel d'abréger mes instants : Vœux superflus ! mon sort est de gémir longtemps. Toi, par qui j'ai juré l'entier oubli du monde, Voile saint, qui, témoin de ma peine profonde. Enveloppes mon front pâle et d'ennuis chargé.
1. Publié dans les E/ég-ïW, i'^* édit., 1812. « Colardeau, en reproduisant avec tant de charme la belle Lettre d'Héloïse à Abeilard, a cru devoir s'interdire quelques tableaux, admirables dans Pope, ceux peut-être où domine le plus la cou. leur du sujet. J'ai osé m'emparer de ce qu'il a négligé de recueillir. » {Note de l'auteur.)
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gies. 151
En funèbre linceul, quand seras-tu changé? Heureuse mille fois celle, dont la pensée Au delà de ces murs ne s'est point élancée ! Sa prière fervente arrive jusqu'aux cieux; Son sein ne nourrit point ce feu séditieux. Dont l'invisible ardeur lentement me consume, Et ses pleurs pénitents coulent sans amertume : Des songes doux et purs enchantent son sommeil ; L'Ange de la vertu sourit à son réveil. Et moi, je gémis seule, au milieu des ténèbres : Ou la longue insomnie, ou des songes funèbres, M'assiégeant tour à tour, se disputent mes nuits. Rêves consolateurs, qu'implorent mes ennuis. Rendez-moi mon amant... Mais quel espoir m'égare ! Jusque dans ses faveurs le sommeil est barbare : S'il touche un seul instant mes yeux appesantis, Il me semble nous voir, pâles, anéantis. Gravir péniblement de lugubres décombres. Où l'arbre des tombeaux épand ses tristes ombres ; Dans la profonde nuit, silencieux, errer; Traverser des forêts, des déserts... et pleurer. Ton image poursuit mon âme épouvantée : Au sommet d'une tour sauvage, inhabitée. Dont le front sourcilleux commande aux vastes mers. Tu m'apparais. Ta voix retentit dans les airs ; J'écoute... L'éclair luit, le vent nocturne gronde, La nue aux larges flancs s'étend au loin sur l'onde. Je frissonne, je veux m'élancer, à tes cris. Vers la tour dont les flots heurtent les noirs débris : Vains efforts! Un rempart entre nous deux s'élève...
Je m'éveille, et soudain s'évanouit mon rêve;
Alors je me retrouve, en un morne réduit.
Seule, avec la douleur, le silence et la nuit.
Oh ! qui me les rendra, ces temps si pleins de charmes.
Où mes jours innocents coulaient exempts d'alarmes !
Vertu céleste ! Oubli des profanes désirs !
Espoir, fécond espoir, source des vrais plaisirs.
Espoir, par qui mon âme, à ses liens ravie.
Pressent les voluptés de l'éternelle vie !
Descendez dans mon cœur, hôtes sacrés et doux !
Sur un cercueil glacé, que pressent mes genoux.
Je vous attends... Quel bruit perce la voûte obscure ?
Est-ce le vent du soir, qui sourdement murmure?
C'est la voix du tombeau. Voix terrible ! salut.
De ma reconnaissance accepte le tribut.
De quel gouffre de maux ton signal me délivre !
Voix terrible ! salut. Je suis prête à te suivre.
Habitants fortunés du suprême séjour !
Prenez vos harpes d'or, chantez l'hymne d'amour;
Accourez tous, venez m'ombrager de vos ailes;
Balancez sur mon front vos palmes immortelles !
Et toi, toi que mon cœur n'a cessé d'adorer.
Que je te voie encore, avant que d'expirer :
Viens, par des soins touchants, par un dernier hommage,
De la vie au trépas m'adoucir le passage.
Vois ces yeux, que j'entr'ouvre avec un long effort,
Obscurcis par degrés, s'éteindre dans la mort;
Observe de mon teint les roses pâlissantes;
Soutiens, soutiens mes mains faibles et languissantes.
Presse-les sur ton cœur ; prends ce souffle... et reçois
Elégies. le^
Ma vie et mon amour, exhalés à la fois.
O mort ! puissante mort ! quelle est ton éloquence !
Quelles hautes leçons profère ton silence !
Homme, regarde! un corps livide, inanimé,
Une cendre !... et voilà cet objet tant aimé !
O faiblesse ! ô néant des passions humaines !
Toi-même, cher amant, aux ténébreux domaines.
Tu dois descendre un jour, et du fatal cyprès
La mort doit ombrager ce front brillant d'attraits.
Mon ombre ira s'unir à ton ombre chérie,
Et nous n'habiterons qu'une même patrie.
Puisse un même cercueil alors nous recevoir !
Peut-être deux amants, égarés vers le soir,
Ensemble voyageant sous l'ombre du mystère.
Rêveurs, visiteront l'antique monastère.
Penchés sur le tombeau, l'un sur l'autre appuyés,
Ils liront nos revers , au marbre confiés :
« Comme nous, ils aimaient, diront-ils, et peut-être,
Delà terre, comme eux, nous allons disparaître... »
Et quittant, l'œil en pleurs, ce paisible séjour,
Tous deux se nourriront de tristesse et d'amour.
Quel mortel ne plaindra notre destin sinistre?
De la religion le sévère ministre,
Lui-même, dans l'instant où ses augustes mains
Offrent le sacrifice au Maître des humains.
Si l'un de ses regards, préoccupé, retombe
Aux lieux où dormira notre insensible tombe.
Son cœur sera du Ciel un moment détourné,
Et ce trouble pieux lui sera pardonné.
Ah ! si dans l'univers quelque enfant de la Ivre
154 Œuvres de Millevoye.
A connu de l'amour l'impérieux délire,
Si d'un chagrin profond son sein fut dévoré,
Si d'un objet chéri la mort l'a séparé,
Lui seul, à nous chanter aura droit de prétendre
Il saura, d'une voix mélancolique et tendre,
Consacrer nos malheurs, par un long souvenir,
Et son vers douloureux vivra dans l'avenir.