‹ ŒuvresChapitre 46 sur 192 · Publié dans les Plaisirs du Poète, 2* édit · texte numérisé non relu

Publié dans les Plaisirs du Poète, 2* édit

Elégies. 159

Redira dans ses chants leur mort infortunée.

La bergère Zulma, parmi ses jeunes sœurs, Brillait, comme le lis brille parmi les fleurs. Zulma, du beau Nathos, reçut le tendre hommage, Et tous deux ils s'aimaient... comme on aime au village. Le jour allait éclore, où les vœux paternels Devaient unir leurs cœurs par des nœuds éternels. Leure pères, en formant cette union prochaine, De leur vieille amitié vont resserrer la chaîne. Ils ont fixé l'instant : le terme est d'un seul jour, Trop court pour la pudeur, et trop long pour l'amour. Heureux amants !... Déjà la douce rêverie Pénètre, par degrés, dans leur âme attendrie. La bergère, que trouble une aimable langueur. Semble se recueillir pour goûter le bonheur.

Il est un imposant et vénérable usage, Par nos simples aïeux conservé d'âge en âge; Aujourd'hui même encore, on l'observe au hameau. La veille de ce jour si touchant et si beau. L'œil humide, le front incliné vers la terre. Et le cœur agité d'un trouble involontaire. Les vertueux enfants d'un père vertueux Viennent le supplier de bénir leurs doux nœuds. Et baignent ses genoux de larmes innocentes. Le bon vieillard, sur eux, étend ses mains tremblantes. Contemple les époux , et d'un ton solennel : « Je vous bénis, dit-il; que la bonté du Ciel Daigne vous accorder des jours longs et prospères ! Le bonheur des enfants est le bonheur des pères. > Le père de Nathos vint embrasser Zulma :

i6o OEuvres de Millevoye.

D'un coloris plus vif quand son teint s'anima, Aux regards de Nathos, que Zulma parut belle! Il demeure pensif, les yeux fixés sur elle ; Heureux de sa tristesse en de si doux moments, Il se tait... Les soupirs sont la voix des amants.

Nathos, dès que la nuit s'abaissa sur la terre, Retourna lentement vers son toit solitaire. Oh ! que la nuit fut longue ! oh ! que de fois l'amour De l'astre matinal implora le retour !

Un noir pressentiment poursuivait la bergère; Elle pleura longtemps, dans les bras de sa mère: Un funeste présage, au hameau redouté, Se présente sans cesse à son cœur agité. La veille, à ses regards, l'oiseau des funérailles Est venu se percher sur le haut des murailles. Et les longs sifflements de sa lugubre voix. Au sein de la nuit sombre, ont retenti trois fois. La mère la rassure et frémit d'épouvante.

Le jour luit : tout est prêt pour la pompe touchante; Et des coteaux voisins les nombreux habitants Réveillent les échos par leurs cris éclatants. L'heure sonne, l'on part, et la joyeuse troupe Entoure les amants, et s'arrondit en groupe.

Sur un tertre isolé, depuis deux cents hivers, Le temple du hameau prolonge dans les airs Son sommet revêtu de l'ardoise azurée ; L'if étend à l'entour son ombre révérée. La mousse a recouvert ses vieux murs ; et les vents Sifflent dans les débris des vitrages mouvants. A cet asile saint, la pompe est interdite;

Elégies. i6i

]\Iais la vertu le pare, et l'Éternel l'habite.

Nos amans, dans ce temple, au pied du saint autel. Vont se jurer tous deux un amour immortel. Ils marchent... Tout i\ coup, suspendu sur leur tête, Un nuage effrayant apporte la tempête.

L'air est calme, et pourtant le feuillage a frémi ; Des flancs de la montagne un bruit sourd est sorti. Le taureau mugissant revient du pâturage; Le pasteur suit de l'œil les progrès de l'orage ; On se presse, on regarde, on s'étonne, on se tait; La foule cherche au loin l'abri de la forêt; Le jour pâlit : l'éclair, brillant dans les ténèbres, Epouvante la nuit de ses clartés funèbres. L'orage dans les airs se repose un moment... Mais, d'échos en échos prolongé tristement, Un bruit sombre, lugubre, a rempli l'étendue. Le tonnerre en grondant a déchiré la nue : Soudain, avec fracas, de ses flancs échappé, Il se brise, il éclate, il tombe, il a frappé... Zulma n'est plus. O Dieux qui punissez les crimes, Est-ce ainsi que vos coups choisissent leurs victimes ?

Ignorant son malheur, Nathos évanoui...

Quel réveil ! Inquiet, il cherche autour de lui; Il se lève, il s'élance, il croit voir son amante : Elle est debout... A l'œil elle paraît vivante. Il bénit les destins, la presse sur son cœur... Arrête, malheureux, tu détruis ton erreur! Zulma tombe en poussière... et Nathos, immobile, Les cheveux hérissés, semble calme et tranquille « Zulma ! Zulma !... » dit-il avec un long effort. I. it

Il contemple la cendre, il frémit... il est mort.

Au pied de la colline on déposa leurs cendres, Et le mont solitaire est chéri des cœurs tendres : Le hameau l'a nommé le Coteau des Amans; Il en sort, chaque nuit, de sourds gémissemens. A l'aspect de ces lieux, les naïves bergères Interrompent leurs chants et leurs danses légères, Et sur le monument, de leurs larmes mouillé, Le soir, laissent tomber leur bouquet effeuillé. Quelquefois un amant, dont l'âme recueillie Ressent le doux besoin de la mélancolie, Y conduit son amante, au déclin d'un beau jour; Et leur cœur se nourrit de tristesse et d'amour : « Comme nous ils aimaient, disent-ils, et peut-être De la terre, comme eux, nous allons disparaître. » Immobiles, les yeux vers la terre attachés, Ils demeurent longtemps vers la tombe penchés. Et, quittant à regret le triste mausolée, Marchent, silencieux, au fond de la vallée.

Page 1