L'ANNIVERSAIRE
Cette élégie est tellement différente dans les notes du poùme de l'Aviour maternel, où elle parut pour la première fois en i8o(5, que nous croyons nécessaire de reproduire en totalité le texte primitif.
Dix ans sont écoulés !... Je revois la journée Où lame de mon père aux cieux est retournée. Jour au deuil consacré! jour triste! jour fatal!... De noir cyprès, pour toi, je vais ceindre ma tête,
Et de son hymne filial Ma pieuse douleur va saluer ta fête.
L'heure sonne: j'écoute... O souvenir cruel! Quand cette heure sonna, je n'avais plus de père: Il s'était endormi du sommeil éternel... Et je baignais de pleurs les genoux de ma mère. Je répétais souvent : « 11 n'est donc plus d'espoir ! Je ne pourrai donc plus l'entendre ni le voir ! » Mais du lugubre airain lorsque la voix sacrée • Annonça qu'un mortel avait quitté le jour, Chaque son retentit dans mon âme navrée. Tout venait m'avertir du départ sans retour ; Tout ce qui m'entourait me racontait ma perte : Quand la nuit dans les airs jeta son crêpe noir, Mon père à ses côtés ne me fit plus asseoir, Et j'attendis en vain, à sa place déserte, Une tendre caresse et le baiser du soir.
164 OEui'res de Millevoye.
L'obscurité muette augmenta ma souffrance.
Longtemps j'appelai le repos,
Et Morphée, ami de l'enfance, Pour la première fois m'envia ses pavots ; Enfin il abaissa ma paupière lassée ;
Mais l'essaim des songes heureux
Ne caressa plus ma pensée :
J'expiai mon sommeil par des rêves affreux. Mon père ! oh ! que de fois ton ombre auguste et chère
M'apparut dans le sein des nuits !
J'allais traînant mes longs ennuis ; Triste, je gémissais, même auprès de ma mère.
Le temps sur son aile légère
N'a point emporté mes douleurs :
Ta tombe, après dix ans, me demande des pleurs. Ce fils joyeux, qui vole au-devant de son père. Porte dans tous mes sens un trouble involontaire ; Je dis en soupirant : « J'avais un père aussi ; Quand il me revoyait, il m'embrassait ainsi. »
Qu'ils étaient beaux, ces jours où, non loin de la ville, Nous allions, prolongeant des entretiens chéris, Chercher des frais vallons le verdoyant asile ! Là , reposant sur moi tes regards attendris. Tu confiais d'avance à ma raison débile
Ces longs projets de ton amour, Que peut-être ton cœur eiàt accomplis un jour. Ta voix encouragea ma muse adolescente; Tu lui montras de loin des lauriers incertains...
Hélas! quels que soient mes destins.
Tu ne souriras point à ma gloire naissante ; Je t'ai perdu : ta tombe elle-même est absente. Mais quand la pâle Automne aura jauni les bois ,
Loin de la bruyante Lutèce
J'irai promener ma tristesse Aux lieux où je te vis pour la dernière fois.
Sur ces bords que la Somme arrose, Le monument paisible où ta cendre repose Ne sera point chargé d'éloges fastueux :
î'ariantes des Elégies. (63
Le nom du mortel vertueux
Suffit à son apothéose.
O mon père ! ton fils, d'une modeste fleur,
Ornera ta tombe sacrée,
Et sur la pierre révérée
Redira ce chant de douleur.
Cette élégie, qui obtint un prix au concours des Jeux Floraux en 1807, et qui fut imprimée alors dans le recueil des pièces couronnées à ce concours, n'était pas encore ce qu'elle est devenue depuis, après avoir été retravaillée par l'auteur. Voici quelques-unes des variantes qu'on remarque dans le texte de 1807 : \
Du lugubre cyprès pour toi ceignant ma tête,
Je veux te saluer d'un hymne filial ;
Je veux que dans mon cœur la douleur ait sa fête.
Ta voix, encourageant ma muse adolescente. Lui permit de prétendre à des lauriers lointains...
Hélas ! quels que soient mes destins.
Tu ne survivras pas à ma gloire naissante... Je t'ai perdu, ta tombe elle-même est absente!... Mais ma bouche le jure à tes mânes chéris.
Quand le mélancolique Automne
De sa parure monotone
Couvrira les champs défleuris,
Loin de la riante Lutèce
J'irai promener ma tristesse
Aux lieux où dorment tes débris...
Le texte de 1806 et de 1807 présentait encore un certain nombre de négligences et d'incorrections. Auguste de Labouisse le critiqua, dans une lettre adressée à Millln, et insérée au Magasin encyclopédique (t. de l'année 1807, p. 4,09 et suiv.). Millevoye répondit à la lettre, d'ailleurs bienveillante, d'Auguste de Labouisse, en corrigeant avec soin cette élégie.
.66 OEuvres de Millevoye.