‹ ŒuvresChapitre 5 sur 192 · Et nolutt consolari, quia non sunt · texte numérisé non relu

Et nolutt consolari, quia non sunt

2. Horace, dans une de ses odes, désigne les vers élégiaques, par l'épi thète miser abiles ; mais il représente l'Elégie sous un double rapport, dans ces deux vers de l'Art poétique :

Versibus imparlter jundis querimonia primiim , Mox etiam inclusa est voti sentenlia compos

Sur y Elégie. ^

le talent de l' épopée, tantôt retraçaient dans leurs tableaux les désastres d'une nation ou les infortunes d'un personnage de l'antiquité j tantôt déploraient la mort d'un parent ou d'un ami, et soulageaient leur douleur en s'y livrant. Leurs chants plaintifs, presque toujours accompagnés de la flûte, furent connus sous le nom d'Elégies ou de Lamentations... L'Elégie peut soulager nos maux, quand nous sommes dans l'infortune; elle doit nous inspirer du courage, quand 7ious sommes près d'y tomber. Elle prend alors un ton plus vigoureux, et employant les images les plus fortes, elle nous fait rougir de notre lâcheté, et envie les larmes répandues aux funérailles d'un héros, mortpour le service de la patrie. C'est ainsi que Tyrtée rajiijne l'ardeur éteinte des Spartiates, et Callinus, celle des habitants d'Ephèse... Lasse enfin de gémir sur les calamités trop réelles de l'humanité, l'Elégie se chargea d'exprimer les tourments de l'amour. Plusieurs poètes lui durent un éclat, qui rejaillit sur leurs maîtresses. Les charynes de Nanno furent célébrés par Mim^ierme et Colophon, qui tient un des premiers rangs parmi nos poètes; ceux de Battis le sont, tous^les jours, par Philétas de Cos, etc. » Tels sont les détails que l'auteur d' Anacharsis met dans la bouche d'Euclide. Il en résulte que l'Élégie afitique s étendait fort au delà des limites qu'on se plaît à lui imposer. C'était le genre, qui, dans sa noble et majestueuse simplicité, se rapprochait le plus du ton de la poésie épique. Les poètes grecs qui l'ont fait fleurir sont nombreux. Ouintilien se borne à citer Callimaque et Philétas, et 7i'en dit qu'un seul mot; il réserve l'admi-

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ration pour Archiloque, plus C07inu par ses ïambes que par ses vers élégiaques. Il lui trouve du sang et des nerfs, sans observer si ces nerfs et ce sang ne convenaient pas mieux dans la satire. Prodigue de louanges à l'égard d' Archiloque, il se montre plus ècoiiome envers Simonide, qu'il juge un peu mince. D'ailleurs, il le trouve assez capable d'exciter l'attendrissement : l'éloge est hd-mëîuc im peu mince. Le savant rhéteur auraitil voulu difnijîuer, eri faveur des Latins, le mérite de leurs modèles f aurait-il regretté de 7ie pouvoir appliquer à l'Elégie ce qu'il disait de la satire : Tota nostra est? Mais ne demeurât-il aucune trace de l'Elégie grecque, on retrouverait toutes ses formes, toute sa physionomie, dans plusieurs passages du divin Homère, et dans les chœurs de plusieurs tragédies que ses poèmes ont inspirées. Oui refuserait le nom d'Elégies aux adieux d'Andromaqiie et d'Hector, aux plaintes de cette même Andromaque sur le corps défiguré d'un époux? « Voulez-vous, dit l'auteur du Voyage d'Anacharsis, voulez-vous le modèle d'une Elégie aussi courte que touchante? Vous la trouverez dans Euripide. Aiidromaque, transportée en Grèce, se jette aux pieds de la statue de Thétis, de la mère d'Achille : elle ne se plaint pas de ce héros; mais, au souvenir du jour fatal oii elle vit Hector traîné autour des murailles de Troie, ses yeux se remplissent de larmes : elle accuse Hélène de tous ses malheurs, elle rappelle les cruautés qu'Hermione lui a fait éprouver; et, après avoir prononcé tme seconde fois le nom de so7i époux, elle laisse couler ses pleurs avec plus d'abondance. » C'est peut-être le seul morceau remar-

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quiihlc de l'Andromaque d'Euripide, pièce assez médiocre, surtout comparée à la belle tragédie de Racine. Il paraît que, du temps d'Homère, on recherchait encore sérieusement l'inventeur des vers élégiaques :

Quis tamen exiguos elegos emiserit auctor, Gramraatici certant, et adhuc sub judice lis est.

Quoique pareille découverte ne fût pas de la plus haute itnportance, les rhéteurs et les grammairiens n'auraient pas laissé fuir une si belle occasiofi de conjecturer. Peut-être eût-il mieux valu prendre simplement la peine d'efitendre le vers d'Horace, et de ne pas interpréter à faux, comme la plupart l'ont fait, le mot exiguos, lequel ne se rapporte pas aux limites du genre, mais bien à la brièveté du pentamètre qui termine le distique èlégiaque.

Que Strabon attribue tour à tour la gloire équivoque de cette invention à Callinus ou à Mimnerme, il n'est pas moins vrai que le retour continuel du distique finit à la longue par fatiguer excessivement l'oreille. La nécessité de renfermer tm sens complet en si peu d'espace ajoute encore à la monotonie. Ce mètre, inégal quoique régulier, fut cependant appliqué, dans la suite, à de longs ouvrages d'une autre nature. O71 cite un poète, nommé Pigrès, qui s était flatté d' embellir Homère, en intercalant, après chaque hexamètre de l'Iliade, tin petit pentamètre de sa façon. Il était possible d'obtenir le ridicule à moins de frais.

Plus heureux, nous ne sommes asservis à aucune

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mesure déterminée. L'oreille et le goût nous avertissent du mètre et du rythme, commandés par le sujet. Que notre Elégie soit e7i grands ou en petits vers, qu'on la divise en stances, qu'on la coupe par des refrains, elle 7i'e?i est que plus variée. Ce sont des avantages qu'elle possède, parmi 7ious, à défaut de quelques autres qu'on lui a ravis et qu'il est juste de lui restituer.

Pourquoi les Romains, imitateurs trop timides, n'ont-ils jamais essayé de la reproduire sous toutes ses formes? L'unité du genre leur eût-elle semblé préférable à sa diversité? Non, sans doute; les seules Bucoliques de Virgile admettent, comme celles de Thèocrite, plusieurs tons et plusieurs sujets. Èlégiaqite da7is Alexis, da7is Daph7iis, dans Gallus; épique dans Pol- ' lion et dans Silène; pastoral dans tout le reste : il s'est affranchi des lois sy77iétriques inventées à froid par la 77ii7itieuse 7nédiocrité. Ne suffit-il pas que le sujet se rattache au ge7ire, par le ton général et par le choix des pri7icipales circo7istances ?

C'est da7is ce choix qu'excellait Tibulle, Tibulle appelé par Horace le « juge de ses écrits. » Quelle vérité ! quel naturel! Co77i7nc il ai77ie si7icèreme7it la vie champêtre! comme il la fait aimer! Ses descriptio7is de la campagne 7ie sont jamais chargées. Celles de Properce, beaucoup plus lo7igues, ne sont pas toujours exe77îptes de recherche. O71 sent que l'ini a besoin d'une digression poétique et brillante; que le seul besoi7i de F autre est de retracer souve7it l'objet de ses goûts paisibles. Le talent de Tibulle est tel, qu'o7i se représente Tibulle lui-77ic77ie , doux, si7nple et sans a77ibitio7i. A la pureté, à l'èléga7ice,

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ù l'harmonie de ses vers, à leur air de facilité même, on doit juger qu'il les travaillait avec soin. Aussi, ses cojitcmporains le nommaient-ils culte Tibulle. On a reproché à notre grand Racine la mo7toto?iie de la perfection : ce qui m'a toujours paru assez étrange. Peutêtre, en modifiant cette idée, la rendrait-on plus convenable à Tibulle, qui, n'étant pas comme Racine soutenu par l'intérêt dramatique, retombe sans cesse dans les mêmes formes, monotone à la fois par le rythme, par les sujets, et même par V ajialogie parfaite des images. Le tour optatif, mouvement naturel aux cœurs tendres, est prodigué dans Tibulle, mais souvent avec tant de bonheur, qu'on est forcé d' en pardonner l'abus. Il revient aussi avec complaisance sur les évocations magiques et autres détails-mystérieux, très compatibles avec la faiblesse et la crédulité de l'amour. Libre de soins, exempt d'affaires, sans liens à la ville, maître de jouir du calme des champs, Tibulle a dû beaucoup méditer, beaucoup rêver, puisqu'il a si peu produit, dans cette plé^titude de loisirs. Serait-ce que l'amour eût tellement occupé sa vie, qu'il en fût devenu l'unique intérêt? Non ; l'amour de Tibulle fut plutôt un sentiment doux qu'une passion violente. Properce était plus fécond ; son âme était pourtant plus agitée : il passait continuellement d'un excès à l'autre, tour à tour divinisait et couvrait d'ignojninie l'objet de ses feux, tantôt l'accablait de reproches, tantôt menaçait de le punir, et ioujoiirs finissait par lui demander pardon. Ces bizarrei^ies, ces inégalités peignent l'amour tel qu'il est, et se prêtent surtout aux mouvements animés de la poésie. C'est Vuniqiu

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avantage qui balance l'infériorité générale de Properce, à l'égard de Tihulle. Il est un âge où Properce paraît plus poète queson émule. Pourquoi? Parce que l'on n'est frappé que des efforts qu'il fait pour l'être; parce que son fastidieux étalage d'érudition mythologique semble de lapoésie, lorsqu'il n'est, à vrai dire, que de l'emphase; parce qu'enfin l'inexpérience préfère à ce qui touche le but ce qui s'efforce de le dépasser. Toujours des comparaisons avec les ajnours de l'antiquité, comme si des amants pouvaient se comparer à d'autres qu'à ezcxmêmes ! Toujours des dieux entre Cynthie et Properce, comme s'il ne devait pas voir tous ses dieux ett elle seule! Il avait bien senti le mérite particulier de Tibulle, ^^ froid Boileau (puisqu'on a osé l'appeler ainsi), quand il disait, avec tant de justesse et de grâce,- que

Amour dictait les vers que soupirait Tibulle.

// reste à Properce des qualités précieuses, le feu, le mouvement, l'énergie. Si la multiplicité des digressions n'ajoutait trop souvent à la monotonie qu'il veut rompre, si le goût présidait plus fréquemment au choix de ses détails, si sîirtout le poète se cachait mieux, les amateurs de parallèles se verraie^it condamnés à de longues incertitudes entre les deux rivaux, et la palme resterait longtemps suspendue. Mais n'est-il donc qu'une seule palmef n est-il qu'une sorte de talent? Félicitons-nous de ce que la manière de Tibulle ne soit pas celle de Properce. Nous possédons deux plaisirs pour un, deux richesses pour une.

Sur l'Elégie, ()

Properce a compose plus de quatre-vingts Elégies, et ne célèbre qu'une seule beauté. Tibulle n'a laissé que vingtquatre Elégies proprement dites, puisque le quatrième livre, dont on lui a contesté l'ensemble, ne contient que le Panégyrique de Messala en grands vers, des fragvunts, la plupart médiocres, et enfin telle pièce qu'on rougirait d'attribuer à Tibulle. Eh bien ! en si peu d'espace, il change quatre fois d'héroïne. Délie, Nèmésis, Nèère et Sulpitie ojit à pei?ie le temps de se succéder. Un tel défaut d'unité doit essentiellement 7iîiirc à l intérêt. Il suffisait au poète de ne nommer qu'une seule femme dans ses vers, dût-il en avoir aimé plusieurs dans sa vie. La fidélité poétique n'en exige pas davantage. Properce ne mérite ni ce reproche, ni un autre encore plus grave, que je me garderai bien de spécifier.

Tibulle mourut jeune : Ovide, né le même jour que Tibulle, lui survécut pour le pleurer. Il lui consacra la plus toucha?ite de ses Elégies, celle où, il s'est le plus rapproché d'îin si rare modèle. Cette pièce, ointe à jsa Dernière Nuit à Rome, et à quelques morceaux épars, est tout ce qu'on a retenu des Elégies d'Ovide, qui, à cinquajite ans, exilé en Scythie, on ne sait pourquoi, trouve le secret de rassurer ses lecteurs sur son sort, tant il badine ingénieusemeiit avec sa douleur, tant il reste fidèle à l'esprit, lorsque tout l'abandoîine sîcr la terre. Consolons-nous : Ovide, poète élégiaque, ne ?ious eût pas donné ses brillantes Métamorphoses, chefd'œuvre de poésie, admirable par une qualité qu'il ne semblait point admettre, l'art de la composition.

lO Sur rÈlégie.

Je 7ie crois pas qu'il soit arrive à d'autres qtt'au P. Le jfay de donner aux Elégies d'Ovide la préférence sur celles de Tibulle et de Properce : on voit que ce jésuite, qui écrivait ordinairement dans la langue de Ouiîitilien, n'avait gîière que cela de commun avec lui. Je préfère e7icore le jugement sans conséquefice d'un autre commentateur, qui, au lieu de caractériser le talent de Catulle, aime mieux nous apprendre que ce poète avait le teijit coloré, le nez médiocrement long, et les dents fort blanches. A ces qualités il en joignait une, no7t moins essentielle, celle de grand poète. Le bel épithalame de Thétis et Pelée est une des productions latines où. la couleur grecque soit le mieux reproduite : ouvrage supérieur dans tous les temps, mais véritable phénomène, si l'on pense qu'il a précédé Virgile, et qtie Virgile s'en est enrichi. C'est enrichir aussi Catulle, que de le réduire, comme le fait judicieusement M. de La Harpe, à une douzaine de pièces exquises, irréprochables sous le rapport du goût et des mœurs. Jetés au hasard dans un recueil anthologique, les seuls vers sur l'Oiseau de Lesbie eussent établi la réputation d'un poète ancien. Il travailla peu, et dès lors il ne fit point ombrage. Borner le nombre de ses succès, n'est-ce pas, en quelqtie sorte, passer une transaction avec l'envie? L'accent de l'Elégie* qui se fait sentir dans plusieurs passages de Catulle, est plus prononcé dans ses Adieux d'Ariane. Est-ce assez pour le constituer poète èlègiaque? L'absence du rythme co7isacré au genre, et la rareté des sujets qui s'y rapportent, lui interdiraient-ils cette dénomination ? Il faudrait donc l'exiler du domaine de ! Elégie , comme

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Platon bannissait les poètes loin de sa République, avec des couronnes et des parfums.

jfe ne sais si je dois ajouter, au nom des poètes élégiaqjies dont je viens de parler, celui de Gallus, leur contemporain et letir ami. A moins que les beaux vers composes pour lui, par Virgile, dans la dixième églogue, ne soient réputés sa propre richesse, sa célébrité sera dotcteuse. Peu de vers sont plus durement fabriqués que les siens : personne, cependant, n'en avait inspiré de plus doux.

Qu'un poète vioderne essaie à varier les formes et les sujets de l'Elégie : on crie au novateur, on lui oppose Tibulle et Properce. C'est Tibulle et Properce qu'il invoquera pour exemple et pour appui de son système. On verra combien ils attachent de prix à la variété. La quatrième pièce du premier livre de Tibulle est- elle aîitre chose que l'ingénieux fragment du nouvel Art d'aimer, mis dans la bouche d'un dieu? Le ton, la forme, le cadre, tout est changé, et personne ne songe à s'en plaijidre. La septième du même livre peint avec finesse les ruses, les subtilités de l'amour, prévient et embarrasse la jalousie par des aveux et des conseils : c'est une scène vive et piquante, qui ne diffère de telle scène de Tèrence que par un accent plus poétique. Properce s' abando7ine bien plus encore à la liberté de ses compositions. Tantôt il détaille dans wie pièce entière les apprêts d'ime pompe triomphale ; tantôt il représente les malheurs de l'avarice. Ici la fable de ^eriumne ] là une Lettre d'Aréthuse à Lycotas ; plus loin la Défaite de Cacus. Certes, l'Elégie ne reconnaît point là ses

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sujets accoutumes ; elles sont pourtant classiques, elles se retrouvent dans les modèles. On ferait un bon ouvrage sur les préventions littéraires ei les préjugés poétiques.

Peut-être, avec du temps, des soins, de profondes études et de longues méditations sur l'art, dècouvrirat-on encore des sentiers nouveaux, au milieu des routes anciennes. Ne désespérons pas du talent, si nous ne voulons pas qu'il désespère de lui.

Le caractère de l'Elégie est ordinairemefit simple et tempéré. Elle se cotnpose d'une suite de circonstances intéressantes et ftaturellement exprimées. Même en chantant le bonheur, elle peut conserver la teinte de tristesse qui lui est propre. Ce mélange d'impressions opposées ajoute à son effet. Elle se plaît surtout au souvenir de ce qui n'est plus; elle aime à coiisacrerj comme l'a dit U7i de nos poètes.

Le regret du plaisir, et même de la peine.

// n'est point, pour elle, d'objet inanimé ; pour elle, les ruines sont vivantes, la solitude est peuplée, et la tombe a cessé d'être muette. Evoqués par ses chants, des mânes chéris semblent, sous leur forme première, revenir au jour, pour s'entretenir avec elle. O l'ingénieuse allégorie que celle d'Orphée qui retrouve Eurydice, tandis qu'il la chante, et dont le bonheur s'évanouit avec le dernier son de sa lyre!

Les sujets passionnés ne conviennent pas moins à l'Élégie; mais ils ne peuvent franchir un certain degré

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d'exaltation, sans sortir des horyies prescrites. Les éclats de la fureur, les cris du désespoir lui sont ititerdits : ils détruiraient le charme de la tristesse. Tel admirable monologue de nos tragédies ne formerait qu'une Elégie assez ridicule, à peu prés semblable aux amplifications connues sous le nom rt^'héroïdes, genre détestable et faux, qui se retrouve à deux époques bien inarquées de la décadence des lettres. Si la vérité, si le naturel font l'essence de toute poésie, oii doivent-ils dominer, si ce n'est dans une sorte d'ouvrage oîi, selon le précepte du maître, il faut que le cœur parle seul! La recherche, la déclamation, défauts partout cofidamnables, y seraient des vices odieux. L'esprit même, non cet esprit qui, néces saire au talent, préside à l'ordonnance de ses travaux, en rapprochant des rapports éloignés, mais les saillies, les brillantes vanités du. style, y rappelleraient le Pulcher assuitur pannus, dont parle Horace, eî le Non erat hic locus.

Je ne sais de quel compositeur on a dit : « Sa musique était douce et triste à la fois, comme le souvenir du bojiheur passé », ce qui me semble merveilleusement applicable à l'Elégie. L'échelle des tons quelle parcourt n'a pas besoin d'tuie grande étendue. Elle peut varier ses accents, mais qu'elle se garde bien de les forcer.

Les femmes sont les juges les plus délicats de ces convenances. Les plaintes emportées d'un amant les touchent moins qu'elles ne les effraient. Les cris d'un furieux repoussent jusqu' au fond de leur cœur un aveu prêt à s'échapper.

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Quelques femmes de l'aJiiiquité grecque (car il est remarquable qu'on ne cite, eji poésie, aucune femme célèbre chez les Romains) obti^irent de brillants succès dans le syle lyrique. Coriîine triompha de Pindare lui-même; et l'on ne dit pas qu'elle fût belle. Par quelle contradictio?i singulière celles pour qui les Muses semblaient avoir réservé les accents de la douce Elégie, n'ont-elles su que l'inspirer? Pourquoi oit-elles réussi de préférence dans U7i genre bien moins conforme à leur organisatioji? Une seule avait reçu de la nature les germes brûlajits de la poésie la plus audacieuse, la plus sublime : la désigner ainsi, c'est avoir nommé l'immortelle Sapho. Si son âme trop activ'e avait pu se reposer quelques instants sur elle-même, si l'amour n'eût consumé, avant l'âge, son talent et sa vie, Sapho serait assise au premier rattg des poètes élégiaques. Que de mouvemcjit, que de chaleur, dans cette Ode à Vémis, que Vénus même eût dictée! Quel désordre plein de charme, quel abando7i passionné, dans ce petit 7iombre de fragments, dont la suite nous est dérobée, ou plutôt sortis sans suite d'une âyne orageuse qui les laissait échapper et n'y revenait plus! Quelques vers, jetés comme au hasard, retracent plus vivei7ient ses impressions, que ne l'eût fait la pièce la plus détaillée. D'un trait elle forme un tableau : on la voit, 07i I'e7ite7id, 07i la reconnaît, 7ion seule77ie7it à so7i la7igage, 77tais à so7i regard, à son maintien. Quelle est cette jeiuie fille, qui n'est belle que du se7iti77ie7it qui ra7ii77ie; qui, l'air distrait, les yeux chargés d'a77iour, pâlit et rougit presqu' à la fois; qui, assise à côté de sa i7ière, cherche autour d'elle

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un objet absent, laisse tomber sa tâche imparfaite, et s écrie : ^ O ma mère! ma mère! mon travail s'échappe de mes doigts; un nuage est sur mes yeux ; je me soïitiens à peine f » C'est elle, c'est Sapho languissante, respirant le plaisir et l'amour, et brûlant de combler ses désirs ou du moins de les tromper. Notre admirable Racine a imité d'elle ce beau mouvement de Phèdre, comme elle en proie aux fureurs de Vénus:

Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts! Quand pourrai-je, à travers une noble poussière, SuivTe de l'œil un char fuyant dans la carrière !

On a souvent cité ces vers comme un modèle du ton de l'Elégie. Je trouverai bientôt l'occasion d'examiiier combiefi y eût excellé le talent supérieur de Racine. Je reviens à Sapho, pour regretter qu'elle ne se soit pas livrée à une sorte de cojnposition où. l'appelaient spécialement la nature de son génie et la situation de son âme. Alors, comme o?i le dit en termes positifs, on eût pu dire figurément qu'elle avait ajouté des cordes à la lyre; elle eût joint, à l'honneur d'introduire un rythme 7ioîiveau, le mérite de donner une existence nouvelle à un ge7ire d'Elégie, qu'elle eût aussi décoré de son nom. Oh! quels sons douloureux et tendres seraient sortis de sa lyre amoureuse et désordojinée ! Rochers de Mytilène! promontoire de Leucade! vous retentiriez encore de ses derniers accents! Arrivés jusqu'à nous, ils seraie?it tout ensemble le modèle et le désespoir de qui veut chanter l'amour.

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Depuis l'antiquité jusqu'aux temps modernes, pas une femme 7ie se présente dans la carrière élègiaque; et pour en trouver une; il ne faudrait pas moins qu'une foi parfaite aux productions, m,oins autographes qu'hypothétiques, de Clotilde de Surville. Ce qu'il y a d'incontestable, c'est la grâce spirituelle et 7iaïve de la plupart de ces pièces, écrites en langage deîni-vieux, remarquables d'ailleurs par des détails, des imitations et des rimes de fraîche date. Madame Deshoulières nous a do7iné, sous farine d'idylle, une Elégie charmante :

Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis, etc.

Cette pièce me parait fort au-dessus de ses autres allégorjes, oii elle abuse constamment de l'antithèse. Ici, tout est simple, naturel et touchant. Le rythme luitnême est celui de la douleur, qui ne peut soutenir longtemps sa voix, et qui l'abandonyie.

De nos jours, quelqiies auteurs du sexe des Muses ont fait tme heureuse exceptio7i à la loi co7n77iune. Elles avaie7it à trio77ipher de plus d'u7i obstacle. Le penchant naturel aux ft77i77ies d'expri77ter les 77ioi7idres circo7is stances, par ce que toutes 07it du prix pour elles, pouvait, dans leurs ouvrages, détruire l'effet de l' eiisei7ible par la multiplicité des détails. U7ie difficulté plus grande se présente à celles qui, céda7it au besoi7i de consacrer leurs souvenirs, rappelle7it ce qu'elles 07it i7ispirè, ce

Sur l' Elégie, ij

qu'elles ont senti ; sujets délicieux, sidis doute, mais plus bornés pour elles que que pour nous. C'est une privation qui le^ir est imposée par leurs qualités mêmes. Cette pudeur, la première de leurs grâces, les condamne à ne célébrer de l'amour, que l'espérance ou le regret. Ont- elles retracé les premiers troubles d'mie ardeur ?iaissante, la puissance d'un premier regard, le charme d'un premier aveu, elles éprotwent l'embarras de poursîiivre ; leur main timide soulève à peine le voile qui protège les tendres mystères. Elles n'ose7it parler de l'amant heureux, sans rougir ; mais elles regrettent l'amaiit ingrat, quoique ce regret soit l'aveu d'ime faiblesse passée. Elles semblent ainsi n'avoir le droit de chanter que le bonhetir, qui n'est pas encore, et le bonheur, qui n'est plus.

Ce n'est pas que l'amour passionné s' asservisse toujours, même chez les femmes, aux lois d'ufie réserve rigoureuse. Ou'Héloïse adorant l'ombre d'im ama?it qtii respire eyicore, se livre, dans ses lettres brûlantes, à tous les mouvements d'une âme bouleversée ; qu'elle préfère à Dieu celui qui n'est plus même un homme; qu'elle le poursuive de ses feux jusqu'au pied des autels : le délire de ses expressions trouve son excuse dans l'excès de son infortune. Quoique fort savaiite, Héloïse 7i'est point auteur ; elle ne compose pas, elle écrit à celui qui ne veut plus, qui ne doit plus l'entendre. Son éloquence est dans son désespoir. Jamais la plainte ne s'était élevée à un tel degré d' exaltation et de force j mais combien elle est plus pénétrante encore, lorsque, fatiguée de ses emportements, elle retombe dans l'abattement extrême,

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qui succède toujours aux co7ivulsions de la souffrance! Comme alors les doux souvenirs du passé s'unissent douloureusement aux angoisses de la situation présente ! qu'ils laissent dans l'âme une impression profonde et triste, ces détails d'une vie autrefois paisible, ces retours amers vers des temps qui ne reviendront plus! Honneur à l'illustre Pope, qui a reproduit, sans les affaiblir, et en les embellissant quelquefois, les traits énergiques ou attendrissants des lettres originales! Colardeau, si heureusement né pour la poésie, a su répandre un charme inexprimable dans plusieurs parties de son imitation. Pourquoi faut- il que le froid philosophisme l'ait forcé de sacrifier à son idole quelques-unes des iinages religieuses, si analogues à la viélancolie du cloître! Apparemmeyit le philosophisme porte malheur ; car les vers qui remplacent les m.orceaux supprimés ne sont plus d'un poète, plus même d'un versificateur : pesamme7it sente7icieux , péniblement abstraits, ils se traînent sans vigueur et sans grâce j mais ils plaisaient fort aux encyclopédistes.

Dans cette Èpître à jamais célèbre, le poète anglais a do7ic réuni le double avantage d'être souvent supérieur en imitant, et de conserver plus souvent encore la même supériorité sur son imitateur. On lui doit également une Elégie intéressante sur la mort d'une jeune lady.

Les Anglais possèdent un assez grand nombre d'Elégies morales, parmi lesquelles on distingue celle de Gray, intitulé : le Cimetière de campagne. Son mérite ne consiste pas moins dans la composition, que

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dans les détails ; éloge raremcyit applicable aux productions de la poésie anglaise.

Les autres nations o?it faiblement contribué aux progrés de l'Elégie. Les Allemands, par leurs mœurs, leurs habitudes, sembler aieiit destinés à y réussir ; mais leur manière trop détaillée, trop minutieuse, s'y retrouve, comme datis leurs romans. Cette foule de détails purement domestiques n'a guère de prix que pour eux, et touche médiocrement le lecteur désintéressé. La plupart des Elégies italieîines sont la paraphrase plus ou fnoifis brillante des sonnets, souvent trop spirituels, de Pétrarque. Quaîit à l'Espagnol, il se plaît trop à faire parade de sa douleur, pour la restreindre à des plaintes touchantes et mesurées. Si deux modernes, dont les noms ne se séparent plus, n 'avaient cultivé parmi nous les fleurs dont se couronne l'Elégie amoureuse, il resterait encore sur notre fécond Parnasse un champ stérile.

Clément Marot, quelquefois si naïf et si tendre, se montre aussi froid que maniéré dans l'Elégie. Il n'en a guère saisi le ton et le sentiment, que dans celui de ses madrigaux qui finit ainsi :

Je n'ai pas eu de vous grand avantage ; Un moins aimant aura peut-être mieux.

Et dans une autre petite pièce, terminée avec tant de grâce par cette apostrophe à l'Amour :

Je t'ai servi sur tous les dieux.

Oh! si l'on pouvoit deux fois naître, Comme je te servirois mieux !

20 ur V Elégie.

y^' ajouterai encore pour exemple ce refrain d'une de ses chansons:

C'est la première,

C'est la dernière,

Que j'ai servie et servirai.

Ronsard, trop méprise par quelques poètes qui ne l'ont pas lu, et trop imite par quelques autres, a aussi compose des Elégies, dont l'ime est rappelée dans les notes de ce volume. On y reconnaît le poète qui, nourri des ^anciens, n'eut d'autre tort que de vouloir s'exprimer comme eux. Ce ne sont ni les idées ni les images, qui lui manquent. Des m-auvais vers de Ronsard on ferait aisément de fort bons vers grecs ou latins. Il paraît avoir pensé dans ces deux langues.

On eût dit que les poètes ses contemporains et leurs successeurs se disputaient, dans l'Elégie, le prix du ridicule. Les uns, niaisement ampoulés, comparaient leur belle à tout ce qui existe de beau dans la nature, et, bien entendu, lui réservaient toujours l'avantage; les autres, beaucoup plus gais qu'ils ne croyaient l'être, démontraiejit leur passion en termes et en formules scolastiques. Tous enfin prétendaient à la finesse : il ne tenait pas à eux, qu'ils n eussent presque autant d' esprit que les bergers de Fontenelle.

Après avoir traversé plusieurs siècles, sans rencojitrer une Elégie française digne d'être citée, il faut se résigner à n'en trouver, pour ainsi dire, qu'une seule dans le Grand Siècle : quoique fort distinguée^ elle fait encore plus d'honneur aux lettres, qu'à la poésie, elle

Sur r Elégie. 21

est plutôt encore une belle action, qu'un bel ouvrage. Je veu.x parler de la courageuse Elégie de La Fontaine, sur la disgrâce de Fougue t. On sait par cœur (et jamais expression 7ie fut plus co?ivenableJ ce vers, échappe de l'âme :

Et c'est être innocent, que d'être malheureux.

L'âme de La Fontaine était formée pour V Elégie. Un fonds de tristesse, aussi naïve que sa gaieté, se fait sentir dans ses Fables inimitables. Que de sentiments naturels, semés avec mélancolie au milieu de ses récits les plus animés! S'il cotnmence à dépeindre

Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel en sa fureur Inventa pour punir les crim.es de la Terre...

après ces beaux vers, si, reprenant le ton de la fable, il poursuit gaiement :

La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom) Faisait aux animaux la guerre ;

bientôt il ajoute, avec un rare bonheur :

Les tourterelles se fuyaient ;

Plus d'amour, partant plus de joie.

C'est le premier trait du tableau, mais qu'il est vif et profond! Pour forcer les tourterelles à se fuir, il fallait, en effet, que le danger fût extrême. La réflexion du

22 Sur l'Elégie.

second vers est charma7ite ; elle n'appartenait qu'à La Fontaine. Pour ne pas 77iultiplier les citatio7is, je renvoie à la fable admirable des Deux Pigeons. Oiii peut lire, sans être ému, le discours adressé par son ami au Pigeon voyageur?

Je ne rêverai plus que rencontre funeste,

Que faucons, que réseaux. Hélas ! dirai-je, il pleut :

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,

Bon souper, bon gîte, et le reste?

Et le reste renferme une idée ravissaîtte. Ce reste est tout pour un Pigeon, et l'on devine que c'est l'amour. Je passe les traits du récit, pour arriver à l'épilogue de ce petit poème, où le narrateur, par un retour nature^ sur ses propres affections, s'écrie :

Hélas ! qnand reviendront de semblables moments ! Faut-il que tant d'objets, si doux et si charmants, Me laissent vivre, au gré de mon âme inquiète! Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer ! Ne sentirai-je plus le charme qui m'arrête? Ai-je passé le temps d'aimer?

Après des vers semblables, il faut fermer le livre et rêver. L'Elégie est là tout entière.

Un spirituel académicien ^, qui a fait aussi des Fables (fables très- jolies, surtout lorsqu'il les récitait), a laissé un fort long discours sur l'Élégie, que je n'ai point lu,

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