LE DEJEUNER
Cette pièce de vers, qui est une véritable élégie, a paru d'abord, en 180$, dans les Etrennes d'Apollon, sans autre signature que l'initiale de l'auteur, avec de nombreuses variantes qui méritent d'être conservées, car le premier texte est peut-être préférable au texte définitif que Millevoye avait adopté en dernier lieu :
La bonne chère est assez poétique :
Maigre est l'esprit, quand le corps est étique.
Ne saurait-on être auteur sans jeiiner?
Rimer est bon, mais il faut déjeuner.
Un peu friand...
Vous manger seul a sans doute son prix.
Vous manger deux vaut cent fois mieux encore...
Moi, je sais vivre, et certes je fais cas
Du sage auteur de la Gash'onomie...
Si vous voyez nymphe aimable et lutine ,
Le nez en l'air et le maintien fripon.
L'œil vif et doux... sans ce que l'on devine,
Au par-dessus, dix-neuf ans environ...
O mes amis , vous direz : C'est Florine.
Je prise fort le plaisir clandestin ; Le vrai plaisir est celui qu'on ignore. A ma Florine, un matinal festin Est aujourd'hui préparé dès l'aurore.
Elle viendra... Sa bouche que j'adore Me l'a promis hier, en nous quittant. Elle viendra... Je compte chaque instant. Pendant la nuit, d'elle préoccupée, Avec transport mon âme caressait De mon bonheur l'image anticipée.
L'astre du jour à peine paraissait.
Que j'accusais l'horloge vigilante De s'endormir dans sa marche trop lente. En vain du Temps j'implore le secours:
Variantes des Elégies, 171
Holas ! hélas! ce vieillard intraitable,
Du dieu d'Amour ennemi redoutable,
A contre-temps hâte ou suspend son cours.
Ces longs instants bientôt seront trop courts.
Pour nous distraire, il faut dresser la table.
Qu'ai-je entendu ? Le marteau bruissant Frappe neuf fois l'airain retentissant.
Une heure encore! C'est à la dixième heure Que doit Florine embellir ma demeure.
Disposons tout... Tirons bien ce rideau. Souvenons-nous qu'Amour porte un bandeau. Dans son réduit , un poète sait être Tout à la fois et serviteur et maître... Amour, d'un rien, fait une grande affaire. De ma Florine étudions les goûts ; Plaçons ici le fruit qu'elle préfère.
S'occuper d'elle est passe-temps si doux ! Que le parfum de l'œillet, de la rose. Aux voluptés doucement la dispose ; Puis, approchons plus près de ce miroir Le siège heureux, qui doit la recevoir. Notre couvert, de la gauche à la droite... Mais tout est prêt... J'écoute... l'heure sonne... J'entends du bruit... J'écoute encor... Personne! Mon cœur ému palpite vivement :
L'attention captive mon oreille.
On a frappé !...
Vingt mots confus, et jamais achevés.
Sont sur sa bouche au passage enlevés.
Pour retracer mes transports, mon ivresse. Il faudrait être ou l'Albane ou Parny, Et je n'ai point leur grâce enchanteresse. Amour! amour! auprès d'une maîtresse.
Te bien goûter, c'est t'avoir défini.
Mes chers amis, là-dessus bouche close:
Au déjeuner revenons et pour cause.
La chère est simple... et les mets du repas Sont peu nombreux, mais ils sont délicats. Une bouteille antique et bien choisie
172 OEuvres de Millevoye.
Fait dans nos sens passer son ambroisie, Tandis qu'Amour...
D'une main blanche elle-même découpe ; Par des baisers je l'interromps cent fois. Cherchant à prendre une imposante voix, Elle me gronde... et je saisis sa coupe: La mienne alors la remplace avec art.
Mais que ma fraude est bien récompensée ! Prenant mon verre, avec un doux regard , Elle me dit : « Je saurai ta pensée ! » Le dessert vient; la pomme est de saison... Et moi, tout fier de la comparaison, Et présentant ou recevant la pomme.
Je suis Paris ou bien le premier homme.
Je cherche enfin, devenu plus pressant, A l'entourer d'un lien caressant ; Elle dit non! s'apaise, se courrouce; Son œil m'attire et sa main me repousse ; Prélude heureux qui double les plaisirs.
Bientôt, au gré de ses nouveaux désirs. Légèrement elle ordonne à ma muse De lui tourner un récit qui l'amuse :
« Y penses-tu ? lui dis-je... O ma Florine ! à toi seule je songe : Rêves de gloire...
Mais je le sens, mensonge pour mensonge. Rêves d'amour... »
Preste ! il faut voir ses jolis doigts de rose.. Sans nul respect pour mes alexandrins ; Il faut la voir, d'une main étourdie.
Décomposer le plan de mes quatrains , Et chiffonner cent vers de tragédie.
Qu'avec plaisir, mon aimable lutin...
Parvient enfin à la case ignorée Par le mystère et l'amour consacrée.
Où nos billets reposent confondus !
Elle y revoit ceux qu'elle m'a rendus , Ceux où, trop plein de mon ardeur extrême. Sans le vouloir, j'écrivais : Je vous aime !
Variantes des Elégies. 173
Elle sourit, et ces tendres écrits, Jadis rendus, sont maintenant repris.
Plaisirs trop courts ! voici l'heure funeste De nous quitter... Elle fuit... et je reste!... Se dire adieu, mais sans se séparer.
Dire vingt fois : Je pars ! et demeurer. De deux amants c'est l'heureuse habitude. Paris entier vaut-il leur solitude ?
« Ah ! reste encor !... »
D'un pas furtif, elle sort sans témoin. Ma bouche encor lui dit adieu de loin. Je rentre, et seul, goûtant ma rêverie, Je vois toujours son image chérie.
J'aime toucher à tout ce qu'elle toucha... Mon cœur troublé me dit : « Elle était là ! » Je crois, dans l'air qu'avec transport j'aspire, Respirer l'air que sa bouche respire ; Partout c'est elle, et mes regards contents Sur chaque objet restent fixés longtemps. Avec délire et d'une lèvre avide, Je presse encor sa coupe déjà vide.
Le Souvenir, au Bonheur, dut le jour ; L'Illusion est la sœur de l'Amour.
O volupté, pourquoi fuis-tu si vite.
Et sur le temps n'as-tu plus de pouvoir ? J'ai vu Florine... A peine elle me quitte... Amour! dis-moi quand je dois la revoir.''
LA CHUTE DES FEUILLES
Cette pièce, qui avait obtenu le prix de l'Élégie, à l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse, en 181 1, a été imprimée avec des changements successifs, dans trois ou quatre versions différentes. Voici la version primitive :
De la dépouille de nos bois L'automne. avait jonché la terre;
OEuvres de Alillevoye.
Le bocage était sans mystère, Le rossignol était sans voix.
Triste, et mourant à son aurore, Un jeune malade, à pas lents, Parcourait une fois encore Le bois cher à ses premiers ans :
« Bois que j'aime ! adieu... je succombe. Ton deuil m'avertit de mon sort ; Et dans chaque feuille qui tombe Je vois un présage de mort.
Fatal oracle d'Épidaure , Tu m'as dit : « Les feuilles des bois « A tes yeux jauniront encore ; « Mais c'est pour la dernière fois.
« L'éternel cyprès se balance ; « Déjà, sur ta tête, en silence, « Il incline ses longs rameaux :
« Ta jeunesse sera flétrie, « Avant l'herbe de la prairie , « Avant le pampre des coteaux. »
Et je meurs !... De leur froide haleine M'ont touché les sombres autans ; Et j'ai vu, comme une ombre vaine, S'évanouir mon beau printemps.
Tombe , tombe , feuille éphémère :
Couvre, hélas! ce triste chemin; Cache au désespoir de ma mère La place où je serai demain.
Mais si mon amante voilée, Au détour de la sombre allée, Venait pleurer quand le jour fuit ; Éveille par un léger bruit Mon ombre un instant consolée. »
Il dit, s'éloigne... et sans retour!
La dernière feuille qui tombe A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe...
Mais son amante ne vint pas Visiter la pierre isolée ;
Variantes des Elégies. 175
Et le pâtre de la vallée Troubla seul du bruit de ses pas Le silence du mausolée.
Millevoye, malgré le succès de sa pièce couronnée, motivait en ces termes la transformation qu'il lui fit subir : « Quoique plusieurs personnes aient paru préférer cette ver- (( sion, je me suis reproché, en l'examinant, de n'avoir amené « qu'un simple pâtre au tombeau de l'infortuné jeune homme, « qui, près de sa dernière heure, songeait d'avance au deuil « de sa mère. J'ai cru devoir restituer au sujet une cir- « constance trop naturelle pour qu'il fût permis de la sup- <i primer. »
Voici une seconde version , avec des variantes , assez heureuses, qui nous laissent dans l'embarras du choix :
De la dépouille de nos bois
L'automne avait jonché la terre ;
Et dans le vallon solitaire
Le rossignol était sans voix.
Triste, et mourant à son aurore,
Un jeune homme, seul, à pas lents,
Parcourait une fois encore
Le bois cher à ses premiers ans :
« Bois que j'aime, adieu... Je succombe!
Ton deuil m'avertit de mon sort ,
Et dans chaque feuille qui tombe
Je vois un présage de mort.
Fatal oracle d'Épidaure,
Tu m'as dit : « Les feuilles des bois
« A tes yeux jauniront encore,
« Et c'est pour la dernière fois.
« La nuit du trépas t'environne ;
« Plus pâle qu'une fleur d'automne,
(( Tu t'inclines vers le tombeau.
« Ta jeunesse sera flétrie,
« Avant l'herbe de la prairie ,
« Avant le pampre du coteau.
176 OEuvres de Milievoye.
Et je meurs ! De la vie à peine J'avais compté quelques instants ; Et j'ai vu comme une ombre vaine S'évanouir mon beau printemps.
Tombe, tombe, feuille éphémère!
Et, couvrant ce triste chemin.
Cache au désespoir de ma mère La place où je serai demain.
Mais si mon amante voilée, Aux détours de la sombre allée, Venait pleurer quand le jour fuit.
Eveille par un faible bruit Mon ombre un instant consolée. »
Il dit, s'éloigne... et sans retour!
Sa dernière heure fut prochaine :
Vers la fin du troisième jour.
On l'inhuma sous le vieux chêne.
Sa mère (peu de temps , hélas !) Visita la pierre isolée ; Mais son amante ne vint pas :
Et le pâtre de la vallée Troubla seul du bruit de ses pas ' Le silence du mausolée.
Dans la première édition des Elégies (181 2), cette pièce, qui avait déjà paru dans divers recueils de poésie, offrait quelques variantes que l'auteur n'a pas conservées :
Mais c'est pour la dernière fois !
L'éternel cyprès se balance; Déjà sur ma tête en silence Il incline ses longs rameaux...
Et je meurs ! De leur froide haleine M'ont touché les sombres autans...
Mais si mon amante voilée ' Vient, vers la solitaire allée,
Pleurer à l'heure où le jour fuit...
Mais son amante ne vint pas Visiter la pierre isolée...
f" ariantes des Elégies. ijj
LA SULAMITE
Cette pièce n'offre qu'un très petit nombre de variantes, dans la première édition des Elégies (1812) :
Tout est pour toi. Reviens !... Que ton bras avec grâce Me soutienne , et que l'autre autour de moi s'enlace ! O fille de Sion ! jusques à son retour, Couchez-moi sur des flein-s , car je languis d'amour...
Vierges d'amour ! au nom de la biche légère, Laissez-la sommeiller sur la molle fougère. Mais sa bouche vermeille a souri tendrement... Son œil d'azur s'entr'ouvre et sur moi se repose. Épouse de mon cœur ! de tes lèvres de rose J'ai pendant ton sommeil respiré la fraîcheur... Des coteaux d'Engaddi la grappe colorée Paraîtrait moins suave à ma bouche altérée. Ton corps souple est l'égal de l'élégant palmier...
Ta parole a dissous mon âme tout entière. Amertume des pleurs , fuyez de ma paupière !
Comme on voit , quand le pin lève sa tête altière , L'arbuste humilié rentrer dans la bruyère...
L'ARABE
AU TOMBEAU DE SON COURSIER
Cette pièce, qui, dans la première édition des Elégies (181 2), est intitulée : le Tombeau du Coursier, chant d'un Arabe, ne nous donnera que deux variantes, mais une dernière strophe, que l'auteur a supprimée depuis :
J'ai dans son sang désaltéré ma lance... Cette Arabie, autrefois tant aimée.
N'est plus pour moi qu'un morne et grand tombeau... I. 12
178 OEuvres de Millevoye.
Voici la strophe dont la suppression est regrettable
Entends du moins ton maître qui te pleure!...
Il te suivra : réunis dans la mort,
Nous dormirons dans la même demeure...
Glisse sur nous, fraîche haleine du nord !
Tu sortiras de la tombe poudreuse,
Et sans ton maître, au jour du grand réveil.
Tranquille et fier, dans les champs du soleil,
Tu poursuivras ta route lumineuse.