‹ ŒuvresChapitre 54 sur 192 · HOMERE MENDIANT · texte numérisé non relu

HOMERE MENDIANT

Le jeune et malheureux André Chénier, ravi avant le temps à l'espoir des Muses , et qui , né sous le beau ciel de la Grèce, paraît souvent, dans sa poésie, en avoir ressenti l'influence, a fait un petit poème intitulé /'Aveug/e, dans lequel il a peint Homère jeté par des marchands sur le rivage de Sicos. Le chantre de l'Odyssée demande encore l'hospitalité; mais elle ne lui est point refusée, car il ne frappe point à la porte d'un palais.

Le lecteur ne sera pas fâché de trouver ici quelques fragments de cette pièce, d'autant plus précieuse qu'elle est inédite i.

« Dieu, dont l'arc est d'argent, Dieu de Claros, écoute ! O Sminthée-ApoUon, je périrai sans doute. Si tu ne sers de guide à cet Aveugle errant. »

C'est ainsi qu'achevait l'Aveugle en soupirant, Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère, Se trouble, et tend déjà les mains à la prière. « Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger (Si plutôt, sous un corps terrestre et passager. Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce, Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse ! ) ; Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné,

I. Ces fragments étaient inédits alors: depuis, la pièce dont ils font partie a été publiée dans le recueil des Poésies d'André Chénier imprimé chez MM. Baudouin. (^Nole de l'éditeur de 1822.)

82 Œuvres de Millevoye.

Les humains, près de qui les flots t'ont amené, Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux; Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux. »

« — Enfants, car votre voix est enfantine et tendre, Vos discours sont prudents, plus qu'on n'eiit an l'attendre ; Mais, toujours soupçonneux, l'indigent étranger Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager. Ne me comparez point à la troupe immortelle : Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle. Voyez, est-ce le front d'un habitant des cieux? Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux ! Si vous en savez un , pauvre, errant, misérable, C'est à celui-là seul que je suis comparable; Et pourtant je n'ai point, comme fit Thomyris, Des chansons à Phébus voulu ravir le prix ; Ni livré comme Œdipe à la noire Euménide, Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide; Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim.

« — Prends; et puisse bientôt changer ta destinée! >» Disent-ils. Et tirant ce que, pour leur journée, Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisants. Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesants, Le pain de pur froment, les olives huileuses, Le fromage et l'amande, et les figues mielleuses ; Et du pain à son chien, entre ses pieds gisant Tout hors d'haleine encore, humide et languissant. Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage, L'avait, loin du vaisseau, rejoint sur le rivage.

« — Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer. Je vous salue, enfants venus de Jupiter. Heureux sont les parents qui tels vous firent naître ! Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître : Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois. Vos visa'ges sont doux, car douce est votre voix. Qu'aimable est la vertu que la grâce environne ! Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone, Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots ; Car jadis, abordant à la sainte Délos,

Notes des Elégies. 183

Je vis, près d'Apollon, à son autel de pierre, Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, Puisque les malheureux sont par vous honorés. Le plus âgé de vous aura vu treize années : A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de moi, Toi, le plus grand de tous, je me confie à toi. Prends soin du vieil Aveugle. — O sage magnanime ! Comment, et d'où viens-tu? Car l'onde maritime Mugit de toute part sur nos bords orageux.

« — Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux. J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie, Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie. Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; Car jusques à la mort nous espérons toujours. Mais, pauvre, et n'ayant rien pour payer mon passage. Us m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage.

« — Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté? Quelques sons de ta voix auraient tout acheté.

« — Enfants, du rossignol la voix pure et légère N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire. Et les riches grossiers, avares, insolents. N'ont pas une âme ouverte à sentir les talents. Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante. Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante, J'allais; et j'écoutais le bêlement lointain De troupeaux agitant leurs sonnettes d'airain. Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles. Je voulais des grands dieux implorer la bonté. Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité, Lorsque d'énormes chiens, a la voix formidable, ' Sont venus m'assaillir ; et j'étais misérable, Si vous (car c'était vous), avant qu'ils m'eussent pris, N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. — Mon père, il est donc vrai : tout est devenu pire! Car jadis, aux accents d'une éloquente lyre. Les tigres et les loups, vaincus, humiliés. D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds.

184 OEuvres de Millevoye.

„ — Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine, Et chérit les amis de la muse divine.

Un siège aux clous d'argent te place à nos festins;. Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire, Te feront de tes maux oublier la mémoire ; Et si, dans le chemin, rhapsode ingénieux. Tu veux nous accorder tes chants dignes des cieux. Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles. T'a lui-même dicté de si douces merveilles.

(( — Oui, je le veux ; marchons. Mais où m'entraînez-vous ? Enfants du vieil Aveugle, en quel lieu sommes-nous? <( — Sicos est l'île heureuse où nous vivons, mon père.

« — Salut, belle Sicos, deux fois hospitalière ! Car sur ses bords heureux je suis déjà venu... Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu : Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore Au soleil, au printemps, aux roses de l'aurore; J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, A la course, aux combats, j'ai paru des premiers. J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes. Et du fleuve Égyptus les rivages fertiles ; Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs, Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. La voix me reste... Ainsi la cigale innocente. Sur un arbuste assise, et se console et chante. Commençons par les dieux : « Souverain Jupiter ; « Soleil, qui vois, entends, connais tout ; et toi, mer, u Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, « Salut! Venez à moi, de l'Olympe habitantes, « Muses ! Vous savez tout, vous, déesses ; et nous « Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous. »

Ainsi le grand vieillard, en images hardies. Déployait le tissu des saintes mélodies. Les trois enfants, émus à son auguste aspect. Admiraient, d'un regard de joie et de respect. De sa bouche abonder les paroles divines, Comme en hiver la neige au sommet des collines. Et partout accourus, dansant sur son chemin. Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main,

Notes des Elégies. 185

Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, Chantaient : « Viens dans nos murs, viens habiter notre île; Viens, prophète éloquent, Aveugle harmonieux, Convive du nectar, disciple aimé des dieux ; Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère Le jour où nous avons reçu le grand Homère. »

On a vu que mon plan diffère beaucoup de celui d'André Chénier ; j'ai fait entrer dans ma pièce plusieurs frag^ments d'hymnes qu'on attribue à Homère lui-même: elle forme, pour ainsi dire, la suite du Combat d'Homère et d' Hésiode , placé en tête de ce livre. Le vieillard aveugle, victime d'une injustice, a quitté les rivages de la Calcide :

Un enfant de Samos guide ses pas débiles :

Et tous deux, sans regrets, quittant ses bords ingrats, ,

Vont chercher des amis qu'ils ne trouveront pas.

L'oracle, contenu dans ce dernier vers, est accompli. Homère arrive dans l'Eolide, accompagné de l'enfant de Samos. Il porte le rameau des suppliants et implore en vain, aux portes du riche, le bienfait de l'hospitalité.

La fiction qui termine mon élégie s'accorde avec le vague des traditions au sujet de ce grand poète, si longtemps privé d'un asile, et dont. tant de cités se disputèrent le berceau et la tombe. Sa dernière journée sur la terre devait être mystérieuse comme sa naissance. Il était, d'ailleurs, assez naturel de faire proclamer par Apollon l'immortalité d'Homère, et de confier aux harmonieuses Sirènes, filles du fleuve Achéloûs, le divin fils du fleuve Mélès.

LES ADIEUX D'HELENE Page 100, vers 14. — Ce vers est imité de Sapho

i86 OEuvres de Millevoye.

Page loi, vers 5. — Dans XEpithalame d' Hélène , composition pleine de grâce et de -suavité, Théocrite fait dire au platane :

'EXî'va; (ijuTÔy el;At.

Coluthus, auteur d'un poème grec sur l'Enlèvement d'Hélène, a trouvé bon d'épargner à l'amant de cette princesse les frais de la séduction. La prévenante Hélène conjure Paris de l'enlever et de la conduire à Troie : il y consent de fort bonne grâce. Cette inconvenance n'est rachetée qu'à demi par les plaintes intéressantes d'Hermione redemandant sa mère :

Je ne sais toutefois s'il ne valait pas mieux laisser Hermione dans son berceau, que de la montrer déjà grande et tenant des discours suivis. C'est vieillir gratuitement Hélène , qui n'en est pas plus raisonnable.

LA NEREIDE

Un poète allemand (Merthghen) a composé une idylle sur cette métamorphose d'une nymphe en souci : je n'en ai rien imité; mais, pour m'inspirer, j'ai relu Y Elégie dans le goût ancien sur la mort d'une jeune Tarentine, production remarquable d'André Chénier. Les vers suivants, tirés d'un autre de ses ouvrages, semblent, selon l'expression de M. de Chateaubriand, « être échappés à un poète grec, tant ils sont pleins du goût de l'antiquité ».

Accours, jeune Chromis; je t'aime et je suis belle, Blanche comme Diane et légère comme elle, Comme elle grande et fière; et les bergers, le soir, Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir. Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle,

Notes des Elégies, 187

Et, me suivant des yeux, disent : « Comme elle est belle ! Néère, ne va point te confier aux flots, De peur d'être déesse, et que les matelots N'invoquent, au milieu de la tourmente amère, La blanche Galatée et la blanche Néère. »

La Jeune Captive , ode du même auteur, a toutes les couleurs de l'élégie. Elle est dans la mémoire du petit nombre de personnes qui lisent encore des vers.

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