Le poète Lebrun
2^ Sur J' Elégie.
Si beaucoup de pohnes prennent le titre d'Elégies, sans en avoir le caractère, beaucoup aussi, sans en porter le titre, sont des Elégies véritables : les exemples s'offrent en foule dans la Bérénice du tendre Racine. Eh! qui mieux que Racine eût plié sa voix aux accents d'une Muse, qui semblait particulièrement la sienne? Quelle mélancolie, quelle solitude il exprime, en ce seul vers :
Dans l'Orient désert, quel devint mon ennui !
Toute la résignation d'un amour sincère et malheureux, tout son désintéressement, furent-ils jamais mieux retracés que da?is le rôle de Titus, qui, depuis cinq ans, brûle pour Bérénice :
Sans rien oser prétendre, Qu'un instant à la voir et le reste à l'entendre.
Qui peut retenir ses larmes, eti répétant, avec les filles d'Israël :
O rives du Jourdain ! ô champs aimés de cieux ! Sacrés monts ! fertiles vallées, Par cent miracles signalées !
Du doux pays de nos aïeux, Serons-nous toujours exilées?
La souplesse naturelle aux grands talents, et son exquise organisatioji poétique, eussent élevé Racine audessus même de Tibulle. Supérieur dans la tragédie, il s'est encore distingué, comme sans y songer, dans
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quatre genres^, de diverse nature, dont un seul lui eût fait un nom.
Parmi les pièces qui, pour le ton et le sujet, semblent appartetiir à l'Élégie, il faut citer l'ode de J.-B. Rousseau, imitée du Cantique d'Ézéchiel :y<iï vu mes tristes journées ; les vers de Chaulieu surFontenay; les stances délicieuses de Voltaire : Si vous voulez que j'aime encore ; ses Adieux aux Mânes de Génonville; les strophes si conmies de cette ode, qui fut en quelque, sorte le chant de mort du malheureux Gilbert : Au banquet de la vie, infortuné convive ; et enfin tant d'autres productions, oit règne, comme dans certaines odes d'Horace, îoie aimable et rêveuse philosophie.
Mais pourquoi différer encore à citer deux noms si chéris de la Muse des amours? pourquoi retarder l'hommage que réclament à la fois deux poètes contemporains, diversement remarquables dans un genre pareil? Nés sous le même climat, réunis par les viêmes goûts, ambitionnant la même palme sans jalousie, on pourrait appliquer à Bertin et à Parny les vers, 0 ii Virgile annonce deux j mues pasteurs, rivaux dans l'art du chant :
Arcades ambo.
Tous deux portaient en même temps la lyre et l'épée ; fnais le sort voulut que la carrière des armes ne fût pour eux, que celle des plaisirs. Ils oubliaient sous les ombrages de Feuillancour les bananiers de leur patrie, et
I. La poésie lyrique, la comédie, l'épigramme, la prose polémique.
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regrettaient peu /'Isle-de-France aux joyeurs soupers de la Caserne*. Abandonnes aux goûts nonchalants de leur pays, ils ne donnaient encore aux Muses, que ce qu'ils appelaient leurs moments perdus, c'est-à-dire les courts intervalles qui séparaient les festins et des plaisirs plus doux ; mais Parny se vit à regret force de repasser les Tropiques, il partit : ÈUonore et l'amour l'attendaient dans son Ile. Trop près du bonheur pour le bien chanter, il le goûtait en silence. Ce ne fut qu'après un long terme, et dans le calme de la solitude, qu'il essaya de rendre présent ce qui n'existait plus que dans ses souvenirs. L' apparition d'un petit nombre de ses pièces erotiques fut, h cette époque, une espèce de prodige. L'amour, longtemps travesti dans les vers cavaliers des gens du bel air, s'étonna de retrouver ses traits et son langage : les grâces du naturel prévalurent sur les manièfes du faux bel-esprit, et l'école du persiflage 7ie parut bientôt phis que celle du ridicule.
Les premiers succès de son ami échaii^èrent l'imagination de Berlin. Les entretiens de Parny achevèrent de l'enflammer. Comme ce général, qui se disait tous les jours : « Je veux être un grand capitaine, » Bertin se répétait : « Je serai un poète élégiaque. » // se retira, dans une campagne, seul avec Tibulle, Properce, Catulle, Ovide et Horace ; les lisant, les relisant sans cesse, la plume à la main, il traduisit en vers leurs passages les plus saillants, les refondit en u?i corps d'ouvrage,
I. Réduit, où se réunissait la cohorte d'Épicuriens décorés du ruban gris de lin.
Sur rElé'gie. 2j
et de ses emprunts parvint à se faire un fonds. Parny, plus sobre dans ses imitations, n' emprimtait a7ix poètes ancietis, quelquefois même aux prosateurs modernes ^, qiiun petit nombre de traits délicatement choisis, mais que la nature lui eût offerts, sans leur secours, car il avait ressenti une passion profonde. Plus souvent hetireux , Berlin n'aimait que le plaisir. Parny, plus sensible et plus tendre, semblait, en quelque sorte, n'aimer, dans l'amour, que l'amour tnême. De leurs impressiojis diverses dut résulter la differefice de leurs talents. On sent que l'un retrace fidèlement et dans leur ordre naturel les circonstances, les vicissitudes d'un amour, qui n'a rien d'imaginaire. On s'aperçoit que l'autre, s'il est permis de le dire, s arrange pour être passionné; qu'il réunit les traits èpars de sa vie amoureuse, pour en former un ensemble et se composer une amante poétique de vingt maîtresses réelles. Il prend ses détails, tantôt dans son esprit, tantôt chez les anciens; et tour à tour on reconnaît l'amour inventé ou l'amour traduit. Sans doute, on aime à rencontrer dans ses lectures quelque heureuse imitatioîi de l'antiquité; mais on ne saurait les employer avec trop de retenue dans les vers erotiques, destinés surtout aux femmes et aux gens du monde. L'ufie des plus belles Élégies de Berlin commence par ce superbe mouvement :
Elle est à moi. Divinités du Pinde !
De vos lauriers ceignez mon front vainqueur ;
Elle est à moi.