‹ ŒuvresChapitre 8 sur 192 · I. Surtout à J.-J. Rousseau · texte numérisé non relu

I. Surtout à J.-J. Rousseau

28 Sur l'Elégie.

Malheureusement, il ajoute :

Que les maîtres de l'Inde Portent envie au maître de son cœur.

Ils agit bien des maîtres de l'Inde ! La comparaison est toute latine, en supposant qu'il y ait comparaison entre les maîtres d'un pays et le maître d'un cœur. Je 7ie parle pas de l'étrange effet du Pinde et de /Inde, qu'on sejnble avoir fait rimer par gageure. On ne trouverait pas une seule faute semblable dans le rival de Berlin. Lors même qu'il demeure dans la région tempérée de la poésie, son vers, toujours élégant, renferme îin sentiment si naturel, qu'il perdrait quelque chose à devetiir plus poétique. Il descend à l'extrême simplicité, sans jamais tojjiber daîis le prosaïsme. Berlin, dont le style est quelquefois plus élevé, ne s'abaisse presque jamais, que par une chute. Veut-il exprimer l'effet que produisit lin jour sa maîtresse paraissant au spectacle, il s'en acquitte par cette ligne de prose familière :

On lui battit des mains, on la prit pour la reine.

A-t-il à décrire l'instant mystérieux, qui précède le bonheur d'une miit d'amour; affectant une simplicité que je n'ose qualifier, il représente la belle Eucharis,

Laissant tomber sa jupe, et soufflant la lumière.

J'ai rappelé quelques-uns de ses défauts, sans parhr encore de ses qualités. Elles sont nombreuses. Le mou-

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ventent, la chaleur, la force, le ton passioJinè, l'accent poétique à toi degré fort èminent, caractérisait ses Élégies, dont la plupart mériteraient mieux le nom de pièces" erotiques. Parmi celles dont le titre est justifié, l'on doit remarquer les Adieux de l'Auteur, à une terre qu'il vient de vendre. Cette pièce d'une certaine étendue décèlerait, à elle seule, tout un poète. Parny peut-être n'eût pas, dans le même genre, soutenu si longtemps son style à la même hauteur. Mais la justice distributive oblige, en même teinps, à déclarer que Bertin reste bien loin de son émule, pour le naturel, pour l'abandon, pour le charme : le charme! qualité plus indéfinissable encore que la grâce, et qui assure l'empire du talent, comme celui de la beatité. Ainsi que nous l'avons dit à propos de Tibulle, le chantre d'Èléonore excellait surtout dans le choix des circonstances attachantes. Nul poète ne possédait mieux cette mesure parfaite, ce sentiment délicat des convenances, qui enseigne ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire, ce que l'on peut offrir aux yeux et ce qu'on doit laisser sous un voile. Plus voluptueux par la décence même, il laisse au plaisir V attrait du 7nystère, et à l'abandon les grâces de la pudeur; il n'effarouche pas, il captive. L'expression de son bo?iheur est e?icore moins vive que tendre; celle de sa douleur est triste, sans emportement. Properce, soupçon7ia7it la foi de Cynthie, éclate en imprécatiojis ; perdant Eléonore, que l'hymen va lui ravir, Parny ne l'accuse point : il forme, pour son bonheur, des vœux qu'il craint de ne pas voir exaucés. Quel est le plus touchant, de l'amant qui se plaint et menace, ou de

^O Sur l'Elégie,

celui qui souj^re, gémit et pardonne? Si Je ne m'abstenais de citations, je les puiserais sans 7iomhre dans cet admirable dernier livre, ordonne si parfaitement, et le seul que V auteur ait qualifie du nom d'YXh,g\&s,. Faut-il que les derniers chants des Amours soient presque toujours des accents de regret! Fidèle à ses douloureux souveyiirs, celui qui fut l'amant d'Elèojiore revient souvent à elle, dans les sujets qui s'en éloignent le plus, et ses retours sur le passé retracent, avec un sentiment profond, ce céleste enchantement des premières amours, que le temps et l'âge ne peuvent effacer. J'ai déjà beaucoup loué Parny j les sujets d'éloges 7ie sont pourtant pas épuisés. Il 7ne reste à lui tenir compte de la correction soutenue, de la pureté constante du style; de la justesse, de la propriété des termes; du respect scrupuleux pour la langue, et surtout de l'art qui préside à la composition de ses moindres tableaux, art difficile, qui redouble l'intérêt des détails et leur prête un nouvel éclat, ejt les plaçant dans un jour plus favorable. Ces qualités, jointes à celles que j'ai déjà fait valoir, ont mérité à l'auteur vivant le beau nom de classique, décerné à si peu d'écrivains, et seulement après leur mort. A l'exemple des grands modèles, il ne produisait rien, sans l'avoir longtemps médité. Il avait étudié profondément les difficultés et les ressources de son art. Une sage économie augme?ite encore ses richesses. Loin de prodiguer les beautés hors de leur place, il les distribue avec goût, avec réserve. Et toutefois, le savant procédé du poète note rien à la grâce, à la mollesse, au naturel; il a toujours l'air de s'abandonner; et nulle image 7ie lui

Sur /'Elégie.

comment mimx qîtc celle, où La Fontaine représente l'Aurore

Laissant tomber des fleurs, et ne les semant pas.

Je m'arrête, pour qu'un simple examen ne ressemble pas à un panégyrique. J'ai conjiu. Parny ; mais le tendre attachement qui m'unissait à lui n'a pas influe sur mon tèmoigjiage. Ceux qui ne l'ont poiiit connu en ont parle comme moi. J'ai seulement cherche à caractériser d'une manière plus précise les traits de son précieux talcjit.

Condamné à rappeler un moment la pensée sîir mes Élégies, je sens combien la transition sera brusque; mais, grâce à l'amitié dont Parny daigna m'honorer, grâce aîix leçons que j'ai recueillies dans ses entretiens, parler de moi, de mes ouvrages, ce sera, pour ainsi dire, parler encore de lui. Il me répétait, comme à tous les jeunes poètes : « La poésie s'use; il faut la rajeunir, par des images nouvelles. Retracez d'autres mœurs, peignez une autre nature. » J' ai profité de ses conseils. Un livre de vies Elégies est composé de sujets, choisis dans une nature étrangère. Les ims (et c'est le plus grand nombre) sont élégiaques par le fond; les autres le deviennent par la forme. Qu'on me permette de rappeler sojnmairemeiit quelques-uns de ces sujets. L'Arabe, qui pleure la mort de son coursier fidèle; la belle Insulaire, qui, pour se dérober aux poursuites d'un roi dont elle est aimée, se réfugie sous l'ombrage qui donne la mort, et meiLrt fidèle à son amant; la Persane, qui.

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abandonnée par le chasseur, cojnpare tristement son sort à celui de la gazelle, qu'elle a blessée, et dont elle cherche à guérir la blessure; la jeune fille, pleur a7it une colombe qui stucomba pour elle e7i remplissant un message d'amour ; le pauvre nègre, entoiinant sa chanson d'esclavage, et rejoignant aux deux sa femme et son fils, morts de douleur : telles sont les principales scènes que j'ai choisies. Je le demande, l'Elégie en offre-t-elle beaucoup qui soient plus analogues à son caractère? Si le perso7inage y prend la place du poète, la forme en est plus dramatiqtie. Si l'action se passe loin de nous, elle en est plus neuve, les détails en sont plus variés : ils conservent quelque chose de primitif , qui rafraîchit l'imagination et renouvelle la poésie. Les littérateurs qui ont examiné ces divers morceaux ont bien voulu leur accorder le mérite de la couleur locale et celui d'un intérêt doux ; ils n'ont contesté que sur le titre, auquel, f en convie7is,je 7i'attache qu'une assez 77iédiocre importance. J'oserai seule7nent faire observer que la nouveauté ne peut déplaire, quand elle 7ie prése7ite rie7i de bizarre; qu'ici elle consiste uniquement da7is le cadre, et qic'e7ifin il est i7iutile de chercher une dénomi7iatio7i nouvelle, puisqu'une Elégie d'un 7îouveaîc ge7îre de77ieure toujours îme Elégie.

Quoi qu'il en soit, je cède sans effort, et par conséquent sa7is 77iérite, à l'opinioji du petit no7nbre. Je renvoie à lafi7i du recueil, sous le nom de Chants et Récits élégiaques, les pièces qtd co7nposaie7it le second livre, devenu par là le troisiè77ie. J'ai ajouté aux detix premiers plusieurs Elégies 7iouvelles. Je 7ie me dissimule

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Plis qu'une série de morceaux diffcrcnis sur un fond unique, habilement modifié, est plus attachante que les pièces dont V intérêt plus borné commence et finit avec elles. J'ai mieux aimé, cependant, m' exposer ace danger qu'à celui de la concurrence.

Le même principe m'a dirigé dans la composition des Elégies antiqxies. Pour tenter d'être neuf, j'ai remonte jusque chez les anciens. « C'est en me pénétrant de la substance des grands maîtres, que j'ai essayé de reproduire les naïves beautés de leurs ouvrages, et, si j'ose m'exprimer ainsi, ce parfum d'antiquité qui s'en exhale ^ » L'Élégie antique offre peu de modèles, il est vrai; mais quelques restes de ces trésors ensevelis par les âges, mais le témoignage éclairé de quelques graves écrivains, nous en ont transmis le caractère, y ai cité, au commencement de ce discours, un passage oit l'Elégie compte parmi ses nombreuses attributions celle de dé^ plorer les infortunes d'un personnage de l'antiquité. Cette dernière sorte de sujets, dont un fragment de Simonide sur Danaé nous a conservé l'exemple, avait pour les Grecs un attrait inexprimable. Ceux de nos journalistes qui m'en attribuaient la nouveauté mefai' saient assurément beaucoup d'honneur. Du reste, il est aisé de concevoir que des gens de goût, particulièrement versés dans la littérature latine, s'étonnent de voir h . 7iom d'Elégie s'attacher à des productions qui ne leur rappellent pas toujours ké sujets et la manière de Tibulle et de Properce. Aussi, Jt'ai'je pas imité les

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