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MEMOIRE SUR BONNE VAL

La maison de Bonneval est Tune des plus anciennes du Limousin. Il avait trois frères : l'aîné mourut; le second, dont il sera quelquefois question , s'appelait César Phébus ; et le troisième, Alexandre, qui méritait bien ce nom-là, naquit le 14 juillet 1675, Tannée de la mort de M. de Turenne. Son père étant mort, sa mère le mit au collège des Jésuites; le maréchal de Tourville, son parent, le Turenne de .la marine, l'y fit entrer à onze ans. Il prit du goût pour la lecture ; il possédait les auteurs de la bonne latinité et, à l'aide d'une prodigieuse mémoire, il s'était rendu profond dans la science de l'histoire. Le comte de Levass, envoyé extraordinaire des Deux-Siciles à la Porte-Ottomane , où il a particulièrement connu le comte de Bonneval dont les papiers ont passé entre ses mains , en cite à cet

égard une surprenante preuve de mémoire, dont il a été témoin. On parlait du don qu*avait fidt Philippe II, roi d'Espagne, de la ville de Sienne au grand-duc de Toscane, et des conditions qu*y mit ce monarque ; Bonneval prit la parole et en récita mot pour mot le diplôme, quoique fort long.

La guerre se déclara en 1688. Le marquis de Seignelai, ministre de la marine, flaisant sa visite des ports, passa en revue^ les gardes de la marine; il voulait réformer le comte de Bonneval, parce qu'il n*avait que treize ans : celui-ci lui répliqua qu'on ne cassait pas un homme de son nom. dette répartie plut si fort au marquis de Seignelai, qu'il lui dit : N'importe, Monsieur, le roi casse le garde de la marine, mais le fait enseigne de vaisseau. Lejame officier paya bien partout de sa personne; il se trouva h toutes les affaires navales de cette époque, et se distingua aux fameux combats de Dieppe, de la Hogue et de Cadix, où Tourville commandait la flotte française.

La paix de Ryswick mit fin à cette guerre en 1697. Bonneval se destinait à suivre la carrière maritime, pour laquelle il annonçait du talent, lorsqu'une affaire d'honneur le mit dans le cas de la quitter.

Le comte de Baumont , lieutenant de vaisseau, voulut traiter Bonneval en enfant : il s'adressait mal ; l'enfant était mutin : il lui en demanda raison et le blessa de trois coups d'épée. Il n'en mourut pas : l'affaire fut étouffée; mais la parenté de ce M. de Baumont fut assez bête pour lui en vouloir;

et étant fort liée avec M. de Pontchartrain, alors secrétaire d'État de la marine, Bonneval vit bien P'il n'aurait plus aussi beau jeu dans ce service. Il acheta, en 1698, un emploi dans le régiment des gardes-françaises, où il demeure jusqu'en 1701.

A l'ouverture de la guerre de la succession, il obtini l'agrément d'acheter, pour la somme de 33,000 livres, un régiment d'infanterie qui passa en '^alie, aux ordres du maréchal de Catinat.

Ce général, comme on sait, fut rappelé l'année ^'^près et remplacé par le duc de Villeroi, qui se fit P^^endre l'hiver ensuite à Crémone, et auquel suc- ^<la le duc de Vendôme. Bonneval servit avec ^stinction sous ces trois généraux, dont le dernier '*^îmait à la folie : Bonneval était fait pour lui plaire; ^^^si on eut assez de confiance en lui à la bataille de ^^i^zara, pour qu'il s'y fit remarquer par le prince ^^gène, qui commandait l'armée impériale. C'est à ^ Cîonduite sur la Digue qu'il dut les prévenances et ''^Gcueil honorable qu'il en reçut dans la suite.

bonneval, dans un écrit qu'on a de sa main, dit

^^oîr proposé au duc de Vendôme, en 1704, de faire

°^^ï*cher son armée par les montagnes du Tyrol,

P^iir se réunir à l'électeur de Bavière ; ce qui aurait

pï'éxrenu la fatale bataille d'Hochstedt. Le général,

^^i parut d'abord goûter ce projet, l'exposa dans un

conseil de guerre, où il fut rejeté. « La présomption

^^ <ie nos officiers-généraux et ma jeunesse, remar-

^^ que Bonneval, firent tourner la chose en ridicule.

^^ Ces messieurs trouvèrent cela risible ; et tout per-

c( suadé que j'étais et 8uis encore de la bonté de tt (c plan, il ne me resta d'autre parti à prendre (|M « d'en rire moi-môme, réprouvai la même dm « en 1709. On était embarrassé au milieu Sm « plaine, où l'on tint conseil; je donnai mimpii <c avis : comme il était un peu bardi, on me tront « un peu jeune pour parler ; on ne le smvit pas: oi « fit une sottise ». Un parti hasardrax passe nn» ment dans un conseil de guerre; chacun cberehel esquiver un danger dont l'bonneur ne lui apgparliei* drait pas en cas de succès.

M. de Bonneval ne se découragea pas, appartfi* ment, de dire son sentiment et de voir en grand ; ctf il avait déjà eu le même dégoût lorsqu*avant oda ^ proposa au duc de Yilleroi, successeur de Gatinalt de porter l'armée dans le Frioul pour donner la mili aux rebelles de Hongrie et forcer par-là les impé^ riaux à sortir de l'Italie : cela fut encore jugé tëmé^ raire; et quoique cela en eût l'air, à la vérité, cela n'était que prudent. Ce n'était plus le temps où Turenne, ne consultant que lui-même, annonçait à Louis XIV qu'il avait battu l'électeur de Brandebourg, avant que ce monarque apprît la marche de son armée; mais alors il n'y avait pas de Chamillard.

Le duc de Vendôme, ayant pris I\Tée au mois de septembre 1704, y mit aux ordres du marquis Darcnnes, lieutenant-général, une garnison considérable. Le réjçimenl de Bonneval en était. Lui Bonneval fut détaché avec un corps d'infanterie et huit cents dragons, pour contenir les paysans du canton

du Bielois qui incommodaient l'armée française, occupée au siège de Verue. Il réussit à déposter trois mille de ces paysans qui tenaient les bords de la Géra, et s'empara de la ville de Biéva haute et basse, ce qui lui soumit le pays. Il fit prêter serment de fidélité aux soixante-douze communautés, dont il est composé, et les assujettit aux mêmes taxes envers la France que celles qu'elles payaient précédemment à leur souverain. Alors les paysans s'armèrent pour se préserver des fourrages de l'armée impériale qui occupait le Crescentin. La communication d'Ivrée à Verue en devint libre et facilita l'arrivée des recrues françaises et espagnoles à l'armée du siège. Le président Henault, dans son abrégé de l'histoire de France, dit que le duc de Vendôme ne réussit à prendre Verue qu'en coupant la communication avec le Crescentin.

Ce succès dû à Bonneval devait avancer sa fortune, et ce fut ce qui l'arrêta. La capitulation du Bielois ^vaitbien eu l'approbation du duc de Vendôme, mais ûon pas celle de Grigné, intendant de l'armée, qui revendiqua tout ce qui appartenait à l'administration, prétendant la diriger en chef. Chamillard, que l^nis XIV croyait former et diriger, persuadait à ce prince que la division des pouvoirs rendait les géné- ^^x plus dépendants, sans nuire à la besogne, ^pgné, usant de ses prétendus droits, envoya au bielois un commissaire de guerre, nommé Garit, qui déclara nulle la capitulation faite par Bonneval, ^^nda les chefs des communautés, les taxa au-delà

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des contributions fixées, et, pour ne pas s'oublier, s*en réserva une bonne portion.

Bonneval, qui continuait de commander dan» ce canton, se plaignit au duc de Vendôme des opérations de Garit, et reçut en réponse ordre de ce général de ne pas souffiir que les habitants du Bielois fussent vexés tant qu'ils demeureraient fidèles aux deux couronnes. On juge aisément qu'il y tint la main. Le commissaire se voyant contrarié, se retira, abandonnant le soin des recrues et de l'hôpital nâlîtaire; double objet auquel Bonneval pourvut par un entrepreneur qui en reçut une avance de 3,000 livres. L'intendant de l'armée en refiisa le rembour<> sèment, et Bonneval, pour l'y contraindre, s'adressa à M. de Vendôme que je ne reconnais point là. H aimait Bonneval, la justice, l'autorité; que ne se servait-il de la sienne? Il lui conseilla d'en écrire au secrétaire d'État de la guerre, ce qu'il fit d'une manière assez simple, quant au rapport du fait, mais cependant en finissant par cette phrase :

« Je ne croyais pas qu'une dépense, faite avec le « consentement et Tàpprobation de Mgr le duc de « Vendôme, fût sujette à la révision des gens de « plume; et plutôt que de m'y soumettre, je la payece rai moi-même. »

Voici la réponse de Chamillard :

« Monsieur, « J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de

« ttf écrire au sujet des comptes du Bielois : si la « somme avait été véritablement employée, vous « n'offririez pas d'en faire le remboursement à vos « dépens : et comme vous n'êtes pas assez grand « seigneur pour faire des présents au Roi, il me « paraît que vous ne voulez éviter de compter avec « les gens de plume, que parce qu'ils savent trop « bien compter. »

D faut convenir qu'un ministre ne peut écrire une lettre plus grossière, plus injuste et plus insultante. Louvois maîtrisait et bravait les militaires; il était réservé à Ghamillard de les outrager.

C'était plus qu'il ne fallait pour faire sauter hors des gonds un homme aussi bouillant que Bonneval. Sans se donner le temps de la réflexion, il y fit surle-champ cette réplique :

a Monseigneur,

« J'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de « m'écrire, où vous me mandez que je crains les ^^gens de plume parce qu'ils savent trop bien " compter. Je dois vous apprendre que la grande " noblesse du royaume sacrifie volontiers sa vie et " ses biens pour le service du roi , mais que nous ^^ ne lui devons rien contre notre honneur; ainsi, si ^^ dans le terme de trois mois, je ne reçois pas une " satisfaction raisonnable sur Taffront que vous me " f%s, j'irai au service de l'Empereur, où tous les ^^ niinistres sont gens de qualité et savent comment " " faut traiter leurs semblables. »

Quelle lettre! jfe conçois qa*on ait eu envié de récrire : que ne méritait pas l'impertinence da ministre ! Mais il pouTaît y voir une espèce de mraace de déserter. On dit que Bonneval écrivit d'abord après pour jeter cette phrase sur le compte d'un premier mouvement : je n'en suis pas sâr; mais je le suis qu'on ne fit aucune réponse. Bonneval, enignant d*étre arrêté, demanda au duc de V(MAdAmeiia congé pour voyager en Italie» et y employa rbiver de 1705 à 1706. Au mois de mars, il se rendît à Venise et s'adressa à l'aUM de Pompone, alcm am« bâssadeur de France auprès de la république, pour l'engager à solliciter en sa faveur. Cet abbé, dit Bonneval, qui ne pensait ordinairement qu'à aepon^ poner, au lieu de lui rendre de bons offices, ne s'occupa qu'à empoisonner ses démarches, pour servir la rancune de Chamillard. L'ambassadeur rendit compte des liaisons de Bonneval avec le marquis de Langallerie qui, de lieutenant-général en Rpance, avait passé avec le même grade au service de l'empereur. Cest celui qui devint si fameux par le projet de rassembler le peuple juif, et qui finit ses jours en prison. Ce marquis fit ce qu'il put pour déterminer Bonneval à passer au service impérial : le comte résista tant qu'il lui resta de l'argent, mais lorsque ses ressources furent épuisées et qu'il n'entrevit plus d'espoir de se raccommoder en France, il imita l'exemple de Langallerie , en portant les armes contre sa i atrie, faute énorme, mais qu'avaient faite avant eux Gondé, Turenne et plusieurs autres guer-

*s distingués. On n'était pas encore bien éloigné temps de la ligue et de la fronde, où une portion la noblesse de France s'unissait aux drapeaux \ ennemis de l'État.

Bonneval perdit la finance de son régiment et sindonna plus de cent mille écus de bien qui lui menaient. Le prince Eugène, qui en avait conçu one opinion, ainsi que je l'ai dit, lui procura, au •vice de l'Empereur, le grade de général-major : il *vit en cette qualité à l'attaque des lignes de Turin, el charmant début pour un étranger! qu'il justifia nie choix du prince! Bonneval fut plus brillant 3 jamais; il fut chargé de l'attaque du centre, dont succès , acheté par beaucoup de morts , décida la •oute générale de l'armée, qui repassa les Alpes rite qu'elle n'eut pas le temps de retirer ses garons.

je marquis de Bonneval, l'aîné du comte, fut pris i bataille. Un vieux officier qui y avait été, et qui la racontait quand j'étais encore bien jeune, m'a qu'il allait être sabré par des grenadiers bonus, qu'on appelais encore heyducks dans ce tempslorsque notre Bonneval arriva assez à propos pour sauver. Singulier hasard dans une mêlée : c'est e preuve, d'abord, qu'il était partout, et puis de oapir'e qu'il prit, par son ton et son bon exemple, fie cœur et l'esprit des soldats de l'Empereur. On rra le démêlé des deux frères à cette occasion ns leurs lettres.

Le prince Eugène fit le siège d'Alexandrie et

employa Bonneval, instruit dans les différentes pa^ ties de Tart militaire, à en conduire les travaux; la garnison se rendit prisonnière de guerre.

La citadelle de Tortone, attaquée en môme tempsï résista davantage, et le général autrichien, chargé de cette entreprise et rebuté par les di£Scultés, proposait de l'abandonner. Bonneval, choisi pour le relever, en fort peu de temps, fût en état de donn^ un assaut qui réussit; il y monta le premier et tua de sa main les deux principaux ofOiciers ennemis. Cet exploit, rappelant ceux qui avaient précédé, valut au comte de Bonneval une Içttre très flatteuse de l'empereur Joseph I*» qui venait de monter sur le trône impérial ; elle contenait la promesse de récompenser ce service important et ceux que ce général lui rendrait à l'avenir. Il eut le commandement de Tortone l'hiver de 1706 à 1707, et fit la campagne suivante dans l'armée que le duc de Savoie et le prince Eugène menèrent en Provence, où ils ne purent prendre Toulon.

Les désastres de la France en Italie déterminèrent Louis XIV au parti de renoncer à y faire la guerre; il se décida pour le seul profit d'en retirer les troupes qu'il y avait encore, et y abandonna ses allife : mesure qui ne pouvait trouver son excuse que dans l'absolue nécessité. Les Impériaux ne manquèrent pas d'en tirer avantage. Le prince Eugène, à la tête d'une armée, entra en Dauphiné, où cependant il fit peu de progrès : Bonneval y servit sous ses ordres.

L'année d'après, au mois de mars 1708, le comte

it le commandement d'un corps de troupes destiné )ntre l'État de l'Église. Clément XI avait reconnu hilippe V, roi des Deux-Siciles, qui faisaient partie e sa succession d'Espagne dont il avait hérité , à «pulsion des Français de l'Italie. Les Espagnols Brent chassés de Naples, et ce royaume reconnut KHir Roi l'archiduc Charles, frère de l'empereur et ;essiounaire de ses droits sur la monarchie espapaole. Joseph l^^ exigeait du pape l'investiture des Deux-Siciles en faveur de l'archiduc, et, sur son reflis, le parti fut pris de l'y contr^dre. Bonneval , sous prétexte de simple passage, s'introduisit à Comacchio, où il se fortifia, ainsi que dans d'autres fostes voisins. Il fit publier un ban pour soumettre tu désarmement les habitants du Bolognais et du Perrarais, à peine d'être punis par le fer et le feu. Les troupes impériales y vécurent à discrétion : cette manière de prouver parut d'autant plus violente aux sujets du pape qu'ils étaient moins accoutumés aux exécutions militaires.

On dit que Bonneval se fit faire de la vaisselle d'argent, à ses armes, avec deux clefs pour support, emblème du pontificat. Qui aurait dit alors à Bonneval que, quarante ans après, il regarderait Rome et le Saint-Siège comme son dernier asile, et, qu'après y avoir pensé , il préférât Mahomet au vicaire de ^ésus-Christ? Pauvres humains que nous sommes, sans cesse ballottés par le sort et nos passions! Au reste, dans cette ridicule guerre, il eut le bras fracassé d'un coup de fusil en attaquant quelques

milices papistes dans un poste retranché, n prétend que c'était à Tabbé de Pompone qu'il en eut l'oliligftlion : instruit de san projet, il en avait donné avis^ de Venise, aux généraux de Sa Sainteté par un prêtre que Bonneval ât pendre ensuite* . Il reeat k Gomaccbio le roi de Pologne, Augustie D, qifQ accueillit très magniâquement et à grands firais.

L'affaire de Naples s'arrangea et les troupes fta«it retirées. Bonneval servit en Savoie et en Dauphiné sous le maréchal de Daun, en 1709.

L'année suivapto, à sa vive satisfaction, il Itat attiré en Flandre par le prince Eugène, pour y fliire la campagne, en 1710, sous ses ordres, au siège d'Aire. Le marquis de Rothelin, feit prisonnier a^to avoir eu les deux jambes cassées, dut en partie sa guérison aux soins du comte de Bonneval , son ami, qui le reçut chez lui. II donna aussi l'hospitalité au chevalier de Fénelon, son parent, ainsi qu'à plusieurs autres prisonniers français de marque. Les succès des confédérés, dans la campagne de 1711, ne répondirent pas à ceux des précédentes; Bonneval continua d'y être employé, ainsi qu'à celle de l'année 1712 qui fut l'époque fameuse de la victoire de Denain, remportée par le maréchal de Villars, et le terme des malheurs de la France dans crtte guerre. La défection de l'Angleterre fit, comme tout le monde sait, essuyer cette défaite au prince Eugène , et fut en partie cause de la paix d'Utrecht la même année. C'est dans le temps de cette négociation que le comte de Bonneval soutint à milord

Stafford que Louis XTV aspirait à la monarchie uni- ■ yerselle et qu'il se battit avec un Français qui l'avait trouvé mauvais. A quelques jours de distance, il appela en duel un officier-général prussien qui en avait dit autant et parlait indécemment du même roi. Cette mobilité dans l'esprit annonce une inconséquence aimable, bien soutenue parle courage inconsidéré, vif, indiscret (lorsqu'il ne s'agissait pas de guerre ni de politique) : le comte avait plus de cœur que de jugement.

Charles VI, parvenu à l'empire après la mort de son frère, fut forcé à faire sa paix avec la France à Rastâdt en 1714. Bonneval assista à l'entrevue du maréchal de VillaBS et du prince Eugène, plénipotentiaires de leur cour.

Le nouvel empereur acquitta la promesse que son prédécesseur avait faite à Bonneval. Il obtint le grade de lieutenant-général et un des plus anciens réginients de l'armée impériale : deux ans après, il devint membre du conseil aulique de guerre de Vienne.

ia maison d'Autriche ne jouit pas longtemps de son repos. La Porte ottomane attaqua, en 1715, le royaume de Morée qu'elle avait cédé par le traité de Carlowitz à la république de Venise : celle-ci réclama ^e l'empereur le casus fœderis, aux termes de l'alliance de 1684 entre les puissances, et, après quelques tentatives pour un accommodement, Charles VI déclara la guerre au Grand-Seigneur.

Le prince Eugène commanda l'armée impériale en rie, et Bonneval y fut employé sous ses ordres;

78 CBOVRES DU PRINCE DE UGRE.

il se distingua à la victoire de Peterwaradia, où il fut blessé d*un coup de lance au bas-ventre, qui Fassujettit à porter un bandage de fer le reste de sa vie. Le prince Eugène, en donnant à la marquise de Bonneval des nouvelles de son fils, lui manda qu'il s*6tait conduit en grand capitaine. L'Empereur lui écrivit à cette occasion dans les termes les plus flatteurs. Selon le comte, les Turcs ne perdirent la bataille que par la &ute de leurs généraux, et il a toujours vanté depuis la bravoure d^ troupes ottomanes.

Après cette glorieuse campagne, Bonneval retourna à Vienne et y parut avec beaucoup d'édat. Le comte du Luc, son parent, y était alors ambassadeur de France; il sonda Fabbé Dubois, ministre et fisrvori du duc d'Orléans, régent du royaume, sur les moyens à prendre pour que Bonneval pût retourner en^ France. Cet abbé, fils d'un barbier de Brives-la- Gaillarde en Limousin, se fit un plaisir de s'intéresser pour son compatriote et suggéra au comte du Luc d'engager le prince Eugène, auquel on se piquait alors en France de marquer beaucoup de considération, à solliciter cette grâce; il s'y prêta sans diflBculté. Sur sa demande, le régent fit expédier à Bonneval des lettres de rémission, et il vint en France pour les faire entériner. Cette formalité fiit remplie à Paris le 8 février 1717. Quoique humiliante de sa nature , elle fut pour Bonneval l'occasion d'une distinction : au lieu d'être assis sur une sellette , selon l'usage, le premier président lui fit donner un car-

MÉMOIBE SUR M. LE COMTE DE BONNEVÂL. 79

reau de velours, en raison de sa blessure de Tannée précédente.

C'est le premier et le seul voyage que le comte ait fait dans sa patrie depuis qu'il en était sorti en 1701. La marquise, sa mère, l'entreprit sur-le-champ et le prit sur le temps pour se marier. Il y était si peu disposé qu'il dit à son frère et à sa belle-sœur, dans une visite qu'il leur rendit à la campagne : « La folie « de ma mère est de me faire prendre femme ; si elle « y persiste, je ne réponds point de ne pas nous « épargner les adieux, en partant la veille de la « célébration, pour retourner en Allemagne. »

Mais cette résolution ne tint pas contre l'obstination de la marquise; elle avait jeté les yeux sur mademoiselle de Biron, fille du marquis de ce nom, depuis duc et pair et maréchal de France, et alors premier écuyer du régent. On était d'accord, lorsque tout d'un coup la marquise de Bonneval, aussi inconséquente que son fils apparemment, changea d'avis au moment de la cérémonie. Elle disparut à Thôtel de Biron et se rendit chez le duc de Béthune, qui eut beaucoup de peine à la ramener pour assister au mariage. Dès le lendemain, la marquise de Biron, voyant son gendre rêveur, lui en fit la guerre : c'est que je suis malheureux, lui répondit-il, de m'être marié. Vous auriez mieux fait de me le dire hier, repartit sèchement la marquise. Il n'endura pas longtemps ses reproches et partit au bout de quelques jours pour retourner en Hongrie, abandonnant sa femme qu'il n'a jamais revue depuis ; elle se peint

si bien dans ses lettres qu'on verra, que je ne veux pas annoncer d'avance tout ce qu'on trouvera, en lisant ce que la plus belle âme de la plus parfaite créature a tracé. Bonneval l'estimait et n'avait pas eu le temps de l'aimer; le cœur d'une femme n'a pas besoin d'en avoir davantage. Il part plus vite, à ce qu'on dit, et à ce qu'on jugera par cette correspondance ; elle ne cessa que lorsqu'il prit le turban. Bonneval, qui comptait pour rien ses torts avec elle, se plaignit h un ami commun de cette interruption de commerce, ce qui engagea la cointesse à lui écrire encore une fois; mais cette lettre s'est perdue. Elle mourut en 1741.

Une réflexion qui se présente sur tout cela, c'est un rassemblement de tètes extraordinaires: celle de la comtesse de Bonneval qui s'est montée si vite; celle de la marquise de Bonneval qui se dêinoiili*, parce que ce qu'elle souhaitait a réussi ; celle à comte qui refuse une femme, raccepte, sVn rojHMit Testime et la quitte; et celle de madame de Bi^^^ qui dit des injures à son gendre, parce tiuil ' consenti à l'être.

M. de Bonneval, en arrivant h Vienne, a]>prii ' promotion au grade de général d'infanterie et part pour aller servir en cette qualité dans raninV • prince Eugène, i\m ouvrit la canijmgnt^ par Ir >i'*i (le Belgrade. On sait (jue son arnu'e, alVaihlic p.n* !• maladies, se vit enlounV par celle di*> Turc^ «l était fort nombreuse. Ils n'en lurent pa-i nnùnx'»" plétenient hattus. Hunnevalconnnandait l'aile ;;aik'i

et y fit des merveilles. J'ai dit ailleurs que le prince avait nommé Bonneval, avant la bjitaille, dans le petit nombre de généraux qui avaient envie qu'il la gagnât. C'est encore mon père qui l'entendit, et qui me raconta avoir vu les prodiges de valeur et de talent que M. de Bonneval y déploya; il reçut une balle sur sa ceinture, et cette contusion lui fit autant de mal que sa blessure de l'année précédente. La ville se rendit; la Porte demanda la paix, et elle se conclut au commencement de 1718, à Passarowitz.

Ce fut à cette époque que le cardinal Alberoni, devenu premier ministre en Espagne, entama l'exécution de ses projets qui devaient bouleverser l'Europe. Une armée espagnole envahit la Sardaigne et attaqua ensuite la Sicile : l'Empereur destina deux armées pour défendre l'une et reprendre l'autre, et Bonneval devait commander celle de Sardaigne; ïûais le général Mercy ayant trouvé plus de résistance au siège de Messine, qu'on ne s'y était attendu, le comte eut ordre de s'y rendre. Il s'embarqua à %a, dans les états de Gènes, et arriva le 8 octol^Pel719 avec ses troupes à Messine, qui ne tarda P^s de capituler. Peu après la paix se fit ; la Sicile ï'etourna à l'Empereur; le duc de Savoie eut la Sar- ^J^igne, et Alberoni fut culbuté.

La tranquillité de l'Europe étant rétablie, le comte ïi'avait qu'à jouir de sa brillante position et attendre le commandement en cbef des armées impériales ?^i ne pouvait lui manquer un jour; mais des

82 CBCflES BU MDICB BB UOŒ»

imprudences réitéréee finirent par renwser n fortune.

La première et la plus funeste pour lui a été de se brouiller avec le prince Eugène. Bonneval, membre du conseil de guerre dont le inrinee î était président, s*aTisa de lui fidre des lions sur Tascendant quil laissait prendre sur lui à la comtesse Bathiany, qui en abusait un pra à la vérité; mais le prince prit très mal la chose, et en fit part à son amie, qui dèsiors eut Bonneval en aversion. Elle influa peut-être beaucoup sur rinflaobilité d'Eugène à son égard dans Taffidre qui le perdit.

Il y avait eu quelques-uns des parents de madame de Bathiany et des protégés de ses trois protégés dont on verra les noms dans une chanson, qui avaient été avancés au lieu de quelques officiers de mérite et d'espérance. Les créatures des créatures d'Eugène étaient, comme on peut s'en douter, des espèces et des intrigants. Eugène n'était pas, comme dit Milady Montégu, Hercule filant auprès d'Omphale, mais c'était un grand prince, grand guerrier de près de 60 ans, fatigué par des victoires, des blessures et des contradictions, qui ne travaillait plus autant. Il trouva de ces gens actifs qui, par leur exactitude et désir de se pousser, rendent le travail facile, d'abord entendent îi demi-mot, exécutent au pied de la lettre, insensiblement prennent sur eux, se donnent des airs et puis deviennent insolents et tout à fait insupportables.

Le prince Eugène n'était plus gai comme autrefois, ou plutôt ne souciait plus qu'on le fût- Il était déjà chevalier de la Toison d'or, lorsque, sortant d'une assemblée dans la maison de Trautson, il fut pris Sûsant tapage dans la Brenner-Strasse avec les princes de Commercy et de Vaudemont. Les gardes de nuit, adroits à passer leur échelle autour du cou, les conduisirent ainsi à la garde de police qui en fit rapport à l'Empereur; ce qui fit beaucoup rire ce ^nce, qui pourtant ne riait pas souvent.

Une autre fois mon oncle, dont j'ai parlé plus haut, sortant d'un cabaret avec le prince Emmanuel de Savoie, neveu du prince Eugène, le culbuta dans sa diaise à porteurs. Pourquoi, messieurs, dit-il en se ramassant, m'avez-vous choisi? C'est que nous nous étions donné parole, répondirent-ils, de renverser Je premier que nous rencontrerions.

Toute cette troupe joyeuse, une autre fois à minuit, coupa les cordes des bateaux qui étaient Carrés au port de Léopoldstadt; plusieurs avaient déjà fait deux lieues, sans qu'on s'en aperçût. Heureusement, personne ne périt, quelques-uns échouèrent près des îles dont le Danube est rempli : il eût été plaisant de s'être couché à Vienne et de se réveiller ^Presbourg ou à Bude. Peu de gens se souviennent qu'ils ont été jeunes, ni les généraux qu'ils ont été enseignes. On voit bien que le prince Eugène avait plus de soixante ans à l'histoire de Bonneval , qui avait douze ans moins que lui, et mourut au même ^ge de 73 ans.

Les frondeurs avaient beau jeu chez Bonnevalq« le prince traitait froidement, et la comtesse on ne peut pas plus mal, n'étant pas mieux avec sa sœur, madame de Strahtman, qui avait aussi du crédit; il n'obtenait plus rien pour lui ni pour les autres. Les plaisanteries allaient leur train; on n'en faisait p» sur Bonneval, mais c'étaient de bonnes calomnies, auxquelles sa légèreté et sa vieille étourderie, son ton tranchant et moqueur donnaient lieu. Pour te médisances il y avait de quoi; on payait les siennes de la même monnaie : il recevait chez lui plus de lîllcs que de prêtres; il n'aUait jamais h la messe; et ce qui était encore pis, c'est qu'il tenait de mauvais propos sur la religion qu'il aurait dû cluiHieBiiement, moralement respecter, d'abord pour lui, el puis politiquement pour les autres. Il y avait à Vienne, outre les bons prin(:i|)es de calholicilé'|ui y sont toujours, un peu de suporsiiiion espa;:in'li'-

Bonnoval était gai, facile, aimable, franc, sùimIiius a société, couvert de gloire, estimé des eniiomi>. aimé des soldats, respecté des otliciers, eiivit'ile^ généraux, chéri dos l)our;;eois par >o\\ ainabilil»'* adoré do la canaille i)ar sa g('iH'rosité, inrapahlf «î'" bassesse; voilà (MU'ore de (|U()i lui flien-lirrdfstori'- Heureux à la guorn», on toinbc souvrni à la |«:ii\:"' n'a plus besoin de la valcMir et du l.ileiil. Si P»uiin'^ ' a\ait voulu sr gêner. Taire la panie dr iiirliMf 'i-'' niiîiistre, s'allacliei' h (jnelcpie Irinnu' d*a»euiM'''* jouer avec elle, faire seuiblanl «le Tninier, i".-!'-'' famille Taurait soutenu. 11 avait irop Ihih -..'.'ii i- •

*e libertin ou crapuleux; mais il préférait une jolie tite aventure de quelques jours au dégoût des isses inférieures et à l'ennui des classes supéiures.

Voilà plus qu'il n'en fallait pour lui casser le cou. ilgré la prière que lui avait faite autrefois le prince igèiie de quitter ses manières trop libres, il les ait conservées. Il n'avait pas eu le temps d'être un i dans sa jeunesse, puisqu'enfant au service et au rvice de mer, il avait été où l'on n'en connaît pas. avait, dès son entrée dans le monde, dédaigné les "S qu'on reprochait autrefois aux Français; mais tait en étourderie qu'il l'était quelquefois et suratà souper, entre de l'esprit et du vin de Chamgne. En voici la preuve.

Ce n'est pas que Bonneval aimât à boire ; il n'avait s du tout ce défaut qu'on reprochait autrefois à iisieurs de nos généraux. Mais alors on aimait le baret à Vienne, en France et partout : la bonne mpagnie en hommes y allait. J'en ai déjà parlé à ccasion de la Léopoldstadt, où était le plus accrété de Vienne.

Jean-Baptiste Rousseau , qui lui avait fait une si lie ode, en était. Il chantait pour, il chantait Qtre. Le nom n'est pas heureux pour la reconissance. Ce Rousseau, ingrat aussi avec ses bienteurs, aurait dû arrêter la verve de Bonneval, ou ut-être ne lui pas prêter de la sienne. Soit que le néral ne fit que chanter les couplets, comme M. de iurepas ceux de Pontdeville, pour lesquels il fut

exilé; soit qu'il les eût faits lui-même, ce ( crois, puisqu'il s'y trouve un hiatus, et que Roi ne fut pas chassé : les voici tels que me les a cl le beau, bon vieux général d'Argou, l'un des ho les plus respectables que j'aie connus, qui, qo beaucoup plus jeune, était un peu de cette se et le seul qui sût cette chanson.

Sur Tair : Lampons, lampons^ camarades, lampm

Connaissez-vous M. Koch, Qui met toute affaire en croc, Et jamais ne la décroche Qu'il n*ait votre argent en poche?

Lampons, lampons, camarades, lampons.

Le secrétaire est hautain, Avare, fourbe et malin ; Il vous dit d'un ton farouche :

César parle par ma bouche.

Lampons, etc.

Pour Okel, ce n'est qu'un sot, Un hypocrite, un cagot.

Quoiqu'il soit mangeur d'h...., Sans argent il vous oublie.

Lampons, etc.

Hongrois, Espagnols, Flamands, Italiens, Allemands, Aux pieds de ces trois idoles Apportez tous vos pistolcs.

Lampons, elc

Gomme il y a une expression un peu grossière en

àatiiche, oii Ton dit dreck, précisément dans le sens

qoi est pris ici, et qu'on peut deviner aisément,

Btockhausen, ce secrétaire de guerre du second

mpiet, s'en servit, lorsqu'il apprit que Bonneval

demandait le gouvernement d'Esseck : Was, der

twnose Esseck ? Nein, dit-il, derFranzosedreck, On le

, donna effectivement à cet autre général, et Bonneval

h* Bonneval aura du dreck,

^ ËtPetrarch aura Esseck.

f' Près de ce référendaire

r L'or d'EscIavonie opère.

[ Lampons, etc.

Bien sot qui sertrEmpereur(l) Par un principe d'honneur ; Sans vous donner tant de peine, Achetez l'honneur à Vienne.

Lampons, etc.

^n peut bien se douter du train que cela fit à la ville et à la cour. Je crois que ce n'était qu'une S^îté de table et un reste de goût français pour le vaudeville au dessert ; mais elle parut tTOp piquante P^^r y rester. Une chanson n'était pas une raison contre ces trois personnages, mais contre son au-

(') Coupiei tout à fait injuste, car Charles VI, ainsi que ses quatre *"ccesseurs, était un excellent Souverain.

teur. C'était accuser le prince indirectement, c'était tout au moins médisance. Du reste, toutes ces idées de corruption que j*ai vu répandre à toutes les cours ne se réalisent pas comme on s*imagine. Par exemple, j'ai connu les héritiers de ces messieurs qui, assurément, auraient été riches s'ils avaient volé, ainsi que l'a dit Bonneval.

Une justice que je peux rendre à ce pays-KÛ, c'est que si cela est arrivé, cela a été bien rare et inconnu chez nos généraux, nos ministres, nos présidents, et grandes et petites charges. Si les cours étrangères ou l'ennemi, ont quelquefois su ce qui se passait, ce ne peut être que par quelque subalterne dans les vi\Tes ou quelques bureaux de commissariat. J'ai dit plus haut, à l'égard du peuple, ce que je pensais de sa bonté ; il faut ajouter ces trois qualités à l'Autriche : ni passion, ni vénalité, ni trahison.

Au moins, si ces messieurs n'étaient pas des fripons , ils étaient des vindrcatifs. Bonneval donnait prise sur bien des points : mauvais exemple, mauvaise langue, un régiment de roués dans le même genre ; son aumônier , qui voulut faire voir le diable au maréchal de Richelieu (à ce que celui-ci m'a raconte) et qui était un diable lui-même tout cela,

avec des gaîtés sur madame Bathiany, fit un peu trop oublier au prince tant de services et d'attachement particulier à sa personne. Il l'en éloigna mal à propos, et aurait dû le laisser chanter et rire h Vienne. Charles VI, qui ne faisait ni l'un ni l'autre, le prit tout k fait en guignon.

Soit que M. de Bonneval ait demandé de lui-même, ainsi que j'ai trouvé dans mes papiers, ou qu'il ait eu ordre de quitter Vienne où il ne pouvait plus avoir d'agrément, il fut employé à Bruxelles comme . Feldzeugmeister , et y avait son régiment en garnison, composé d'étrangers , jeunes gens distingués, aimables, bien choisis, bien étourdis, dont le comte deLatour, son fils naturel, fut colonel-commandant après le prince Salm. Cela lui fit d'abord une espèce de cour et alarma celle du ministre, composée de petits ambitieux d'antichambre et de garderobe. Sa charge et représentation lui attiraient, outre cela, toute la belle, noble et grande compagnie. Mais l'amabilité de Bonneval, l'aisance de sa maison, la lH)nne chère , deux concerts par semaine , des soupers oii régnait la liberté, partagèrent bientôt le beau monde et le firent presque déserter tout à fait de chez le marquis de Prié, qui chercha à s'en venger. Pourquoi Bonneval lui en fournit-il l'occasion ? il n'avait qu'à faire sur lui et sa famille des couplets, s'il avait voulu, mais jamais des factums. On les a ius, ainsi que j'ai dit, imprimés dans les anciens Mémoires. Ainsi, je me contente de dire que cette donquichoterie dont j'ai déjà parlé (1), les accusations de malversations et d'abus d'autorité ne pouvaient pas se prouver et annonçaient seulement son animosité , puisque cela n'était pas de son ressort. On voyait la même plume qui avait écrit à Glia-

(*) Voyez ci-dessus, page 55 et suiv., la note de l'Éditeur. T. I. 8

90 QBOVIES DD PUNCB DE UGME.

millard. Il aurait dû au moins en changer pour écrire au prince Eugène ; et son épée, qu'il nommait si souvent, était tout à fait hors de place. On prétend même qu'il cita le duc Charles de Lorraine, qui se battit avec un lieutenant de cuirassiers qu'il avait insulté mal à propos dans une fourrage.

Mais ne point foire grâce à tm homme comme le comte de Bonneval, après une légère punition! le faire mener à la frontière dltalie, avec défense, sous peine de la vie, de remettre le pied dans les pays de la domination autrichienne I oublier tant d'actions, de talents, de services, de blessures, et se punir soi-même en se privant d'un homme qui^ au lieu de faire des sottises comme 1^ Hildbourghansen, Philippi, Kœnigsegg, Seckendorf, Wallis et Nenperg, aurait battu les Turcs dans cette guerre, et les chrétiens dans celle de succession ! c'est à la fois ingrat, trop maladroit et impardonnable.

Les bourgeois de Bruxelles s'assemblèrent devant riiôtel de Ligne, lorsqu'on y arrêta M. de Bonneval. Mon père les calma comme il put. La présence de son père à lui , en se promenant à cheval dans les rues, au milieu des balles qu'on tirait des maisons, avait apaisé autrefois une sédition tout à fait prononcée. Il empêcha, et Bonneval lui-même aussi que celle-ci le fût.

Un autre mouvement bien touchant encore l'égard du comte de Bonneval, ce fut le désespoir son brave régiment quand il fut réformé sur grande place. Les soldats découvraient leurs F

trines cicatrisées, montraient les marques glorieuses de tant de batailles qu'ils avaient le plus contribué à gagner, pleuraient , prononçaient le nom de Bonneval et brisaient leurs crosses de fusil sur le pavé, avant de mettre bas les armes devant le commissaire chargé d'en faire l'odieuse cérémonie.

Que de tristes réflexions ne dut pas faire Bonneval dans ses prisons, et ensuite errant d'hôtellerie en hôtellerie, de pays en pays, sur un métier où l'on est jugé par les sots, les femmes, les enfants de la capitale et les bavards des pays étrangers, qui ôtent ou défigurent le mérite militaire pour l'accorder à ceux qui n'en ont pas! On a fait tuer les témoins de sa gloire ; ses compagnons d'armes disparaissent ; on est ignoré, on craint de passer pour un vantard ou un menteur; on est modeste malgré soi : les charlatans triomphent.

Quant à la prise du turban, je renvoie le lecteur à 'a Relation qui se trouve parmi les pièces justificatives, et qui est en partie de sa propre main , en partie écrite par son secrétaire, sous sa dictée. On va voir encore l'homme de génie ; génie remuant, à 1^ vérité. Si les Turcs avaient été remuables, ils auraient bouleversé l'Europe, ou ils s'en seraient f^it chasser.

Bonneval fut chargé de former un corps pour servir de modèle à d'autres. En conséquence, on le nomma général des bombardiers et des mineurs, ^vec le titre de bâcha à deux queues, en y attachant ^n revenu de trente mille florins, dont il a joui toute

93 OBUVRES DU PRINCE DE UGIIB.

sa vie. CTest à quoi s'est réduite la fortune qu'il tftilf en Turquie.

Bonneval, dont la passion était de se veofftë TEmpereur et de combattre à la tête des mto ottomanes le prince Eugène, s'occupa de sonokîiL Il porta le corps des bombardiers à quatre adil hommes disciplinés, armés et exercés àreun^éaiil^ Ce fut d'abord un sujet de curiosité pour les Tati On allait à Scutari, vis-à-vis de la ville, où se disaient les exercices, et ce spectacle amusait tt bientôt les janissaires en conçurent de la jakms: ils craignaient ce qui était arrivé aux strelilx <i Russie, sous Pierre-le-6rand, et que la nomdb milice ne fût destinée à remplacer un jour fiM* cienne. Des murmures se firent entendre, eieeM assez pour alarmer le faible sultan. Le grand voir fut obligé de renoncer au système de Bonneval, * pour le faire sans éclat, on fit partir les quatre milto hommes sans leur chef, pour la frontière de It Perse, avec qui la Porte était en guerre. Ils s'y ëiei* gnirent successivement; ceux qui périrent n'ayai* pas été remplacés, les bombardiers furent mis sur H pied de trois cents hommes, et le corps des mineur à deux cents.

Outre les deux Mémoires qui sont dons le romai dont j'ai parlé, j'en ai trouvé un où il représentait 1*» que les Allemands entraient toujours en caŒ pagneavant les Musulmans; 2"qu'ils seretranchaiei sur les bords du Danube, se doutant bien que 1 courage bouillant des Turcs les ferait attaquer ave

le plus grand désavantage ; 3« qu'en tirant toutes leurs munitions et provisions par ce fleuve, il fallait les attirer loin de là , et que ce n'est qu'à ces trois choses que le duc de Lorraine a dû la reprise de tant de provinces depuis le siège de Vienne; qu'on n'aurait pas été battu en 1716, si le vizir Ali avait marché sur Temëswar ou vers l'Esclavonie, ou pénétré en Transylvanie; et en 1717, si l'on avait passé le Danube pour marcher dans le Banat ou la Save pour se porter vers Esseck, et faire ainsi lever le siège de Belgrade au prince Eugène.

Bonneval, pour donner bonne idée de ses talents militaires, envoya ces réflexions en arrivant à Sarajo, en promettant de se venger de l'Empereur et des chrétiens qui l'avaient offensé. On verra la lettre qu'il écrivit, outre cela, de cette ville au grand vizir, •c 23 juin 1719, pour le prévenir en sa faveur.

Le début de Bonneval à la Porte fit du bruit dans toute l'Europe. On le regarda comme le restaurateur de l'empire ottoman. Il recevait des lettres de tout plein de gens qui s'offraient à venir le joindre, et il ï^e manquait pas, en réponse, de les en dissuader. Trois jeunes gens de naissance vinrent, pour le ïjïême objet, en droiture à Constantinople, en 1733 : 'un Français, nommé Mormai; le second Écossais, Welé Ramsay; et le troisième Irlandais, nommé Macarthy. Ils s'adressèrent d'abord au comte de Bonneval; ils prirent le turban à son insu : la chose ^^ite, il n'en tâcha pas moins de leur rendre service; ^^is il obtint si peu pour eux qu'ils se dégoûtèrent

94 OEUVRES W PHHIGB DB USM.

bien vite de la Turquie et s*évadèfeiit sncoeasiVbment. On verra une lettre assez singulière de ert original FÂbbé, qui se* retira ensuite en Portugal, où il est mort longtemps après. La Porte ne maur quait guère de lui adresser tous les nouveaux prosélytes; mais, comme ils lui étaient k charge, il s'm débarrassait promptement en les faisant partir secrètement pour netoumer à leur religion et dans leur patrie.

Bonneval reçût une lettre du roi de Suède, qui avait servi et v^u avec lui à l'armée impériale, dans une sorte de liaison. Ce monarque avait chargé Sald Effendi, dépêché par la Porte à Stockhohn en 1732, pour y réclamer le payement des dettes de Charles XII en Turquie, de faire son compliment k Bonneval sur ce qu'il avait enfin une religion. Le comte, flatté de ce souvenir, trouvant la plaisanterie de bon goût, apparemment, se mit en tète d'allier la Turquie à la Suède. Il s'engagea si avant dans les iiiléréts de cette dernière puissance, qu'il la fit toujours entrer dans ses projets politiques.

MM. Hoepken et Carlson, revenus à Constantinople en voyageurs, disaient-ils, repartirent avec le plan de B(fHneval; mais il échoua du côté delà France. Le cardinal de Fleury, qui la gouvernait alors, était trop mesuré et trop timide pour des vues si étendues. Il ne voulut pas autoriser le marquis de Villeneuve à y entrer, et le vizir s'y refusa, La Porte et la Suède ne firent aucun mouvement, et Stanislas fut heureux de pouvoir s'échapper d«

MÉMOIRE SUR M. LE COMTE DE BONNEVAL. d5

Dantzick, avant la prise de cette ville par une armée russe.

Les Turcs étaient en guerre avec la Perse depuis 1131 Thamas Koulikan, usurpateur de Shah Thamas, vaincu à sa première bataille par Topai Osman, ex-grand vizir, le battit et le tua à la seconde.

Abdula-Bacha le remplace, donne et perd la bataUle d'Erivan, malgré l'avis de Bonneval, qui craignait les talents de Thamas, et qu'il savait d'ailleurs ne pouvoir tenir longtemps la campagne, à cause des troubles intérieurs. Constantinople murmure; le grand seigneur tremble ; le grand vizir est déposé, Ali-Bacha (c'est son nom) presque étranglé ; la Perse triomphe, la Porte demande la paix.

La Russie commence brusquement les hostilités, s'empare d'Azoph, cherche la querelle ordinaire do violation de territoire par les Tartares, dont le kan marche à la tête de ses hordes et d'une armée turque.

C'est, je crois, à Bonneval qu'on dut cette guerre subite; car la Russie savait ses projets contre elle. Bonneval crut avoir le commandement, mais il ne l'obtint pas, soit jalousie des bâchas, soit égard pour l'empereur d'Allemagne, qui, de médfcteur, devint (suivant l'usage) acteur très mal à propos. Les puissances maritimes proposent médiation , bons offices ^t amitié au grand vizir; il est prêt à y donner : Bonneval lui représente que celle de la France suffit. OiHui dit d'en parler à Villeneuve ; il répond faiblement qu'il en écrira, Bonneval décide ou fait

>TV-,-> ne PRINCE DE LIGXE.

' • "iK imbassadeurs, de Hollande et

- ''v\: Vnsiv^e encore), cherchent à

• '. < >*? ronileul au camp ottoman, et

' • • • i oe jour-là, le 17 juillet 1737,

• il ile Fleury.

• : , :> était mort en 1736 et avait

y "i- l'o, où leur éducation venait

' -i;!.: en projets, forma celui

- . ' •V".>taatinople, et le fit goûter

i :. Le jeune prince y arriva

: •.:.^ Lîait de l'employer à sus-

H \:rie et en Transilvanie, en

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: "v : vi;.ir, Jojîhem-Bacha,

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- '..:-' ot iMirfdes Hon-

■-.,■ •:• tribut; a[>rès

■ ■• ... Lo LN>!nte de l]on-

",- ": !Vi lis ^oll apiu'O-

^ •• - ; i se déclarer

-■• "î' au prince «le ■ ■ "K Mi'or.'ur, l'oc- > s :: :> su-pects.

. ; ' ■ ^^^Kt à •levers, . ■ : s ;-.:*"iio nialînlie ■ »• ■ : ■ • . s ;•;.::• ;vai lui-même

le savait qu'en faire ; il l'avait trouvé fort au dessous lu rôle qu'il avait voulu lui faire jouer.

Depuis longtemps, ce ne sont plus les cabales des sultanes et des eunuques de qui dépendent les événements de l'empire turc. Mais les Grecs, qui sont les plus déliés de tous ses sujets, et même de ceux des autres pays , y ont la plus grande influence. On ne sait souvent pas d'où partent les coups qui s'y portent. Les drogmans, ces apprentis hospodçirs de Moldavie et de Valachie, gouvernent souvent les principaux personnages du divan. Enfin, la cour du Grand-Turc, si barbare à tout plein d'égards , c'està-dire si éloignée des manières des autres cours, leur ressemble en intrigue et finesse. C'est en cela cpi'ilsont mis tous leurs talents, au lieu d'en avoir en guerre et en politique. Les bâchas, jaloux de leur camarade Achmet, pour ce premier genre, et les ministres pour le second, cherchèrent à le perdre, les uns, en disant qu'il était encore attaché aux Allemands et détestait les Français (ce que fit semblant de croire l'ambassadeur de France) ; et les autres, çi'il était tout dévoué à son pays natal et lui sacrifiait les intérêts de l'empire ottoman, en l'engageant dans des guerres continuelles avec TAufriche. Il est ^i qu'à la mort de Charles VI il fit ce qu'il put pour ^^•a, et voyant qu'il ne pouvait armer la cour en pierre, il voulut l'armer en protestation contre l'élection de l'empereur François I" : « Au moins , " écrivait-il, il faut lui ôter le titre de roi de Jéru- ^ salem; cela peut un jour faire du tort au grand

« seigneur. » Tai vu, outre cela, un vériudble éeart de son imagination embrasée dans un autre plan qu'il présentait à sa sublime cour, sur la nécessité d'exiger au moins l'abolition de Tordre de Saint- Etienne de Toscane, qui promet, écrivàit-il, encore plus que les chevaliers de Malte, de détruire la Turquie. Cet ordre ne s'attendait sCtrement pas qu*os lui eût fait l'honnepr de le craindre.

Toujours occupé de politique, l'actif bâcha, ne pouvant plus faire la guerre, réussit à un traité avec la cour de Naples, à l'insu de Villeneuve qu*il «it bien du plaisir à faire enrager.

M. de Gastellane succéda à M. de Villeneuve.

M. de Bonneval se brouilla avec lui comme de raison. Il intrigua avec M. d'Argenson, par un M. Billet, pour faire un traité avec le Mogol contre la Perse. Celle-ci ne lui en donna pas le temps, car elle fit sa paix.

L'Europe était trop petite pour la tète du bâcha français. Il voulut tirer une ligne de la pointe de rÉpire au golfe de Tripoli, pour déclarer invalabl^ toutes les prises en deçà. Mais cela ne prit pas; et laissant là l'Asie et l'Afrique, il voulut se mêler des affaires de 'la Prusse, alliée naturelle, disait-il, du grand seigneur. Son dernier projet était d'accorder à la France la navigation de la mer Noire. Sa tête ne se reposait jamais : il ne fut pas tranquille un seul jour de sa vie.

Il avait toujours quelque projet sur le tapis pour amuser son loisir. Entre autres, il s'occupa d'ix^

lûodèle de bateau pour servir en France à une de ces descentes en Angleterre, sans cesse proposées et jamais exécutées : quoique, d'après un plan que f ai vu du comte de Broglie , et mes autres renseignements là-dessus, je croie l'entreprise possible, n voulait perfectionner le genre des bateaux de Kerre I^ contre les Suédois. Son chagrin était de ne pas voir dans le comte de Castellane et dans le chevalier de Maya, ministre des Deux-Siciles, des coopéwteurs aussi ardents que lui : l'un, disait-il dans une de ses lettres à M. d'Argenson, ne pense qu'à son argent, et l'autre à son salut. Il lui demanda son neveu, le fils du marquis de Bonneval pour remplacer M. de Castellane. Je pourrai, écrivait-il, dirigeant cet ambassadeur tout à moi , servir à la fois Dûon empire et ma patrie. Cette idée plut à la France. On prit des informations; le jeune Bonneval se trouva aussi bête que le jeune Ragotzy : il était abruti par le vin.

Malgré la gaîté naturelle du comte de Bonneval, on le voyait quelquefois absorbé dans une rêverie profonde. Le chevalier de Maya lui donna un jour à dîner avec une virtuose italienne. On fut très étonné de voir tout à coup Bonneval fondre en larmes au ïnilieu d'une ariette. Il n'en dit pas le motif. Mais on conjectura que cet air lui avait rappelé des souvenirs que son état actuel rendait amers.

Parvenu à sa soixante et dixième année, il écrivit au marquis de Bonneval son frère : « Je suis sou- ^^ vent bien loin de moi par des réflexions fatigan-

(X tes; d'autres infirmités réelles me forcent à yous (c demander conseil, comme au chef de la maison, c( sur un parti à prendre. » Le marquis lui répondit de la manière la plus touchante : « Si votre vocation c( fut forcée, vous êtes devenu libre; il £aut la chance ger. Songez que vous et moi nous n'avons pbis (c que quelques moments à vivre; je vous fournirai « tout l'argent que vous voudrez. »

Bouneval s'adressa à la cour des Deux-Siciles pour favoriser son évasion. Il ftat convenu qu'une frégate napolitaine viendrait croiser dans l^Archipd et que le comte irait la joindre, de là passer à Rome, où le pape avait promis de l'accueillir et où il aurait subsisté par les bienfaits du roi de Naples. Mais rexécution de ce plan fut prévenue par une goutte remontée qui termina les jours de ce personnage célèbre, le 23 mars 1747.

Le comte de Castellane et le chevalier de Maya introduisirent chez lui un jésuite, nommé le P. Charols, travesti en médecin ; mais soit que ce missionnaire lût gêné dans ses exhortations par la présence de riman du comte, qu'il appelait plaisamment son chapelain, et de quelques Turcs de son voisinage qui s'y étaient rassemblés ; soit que le mourant n'eût réellement aucun sentiment de résipiscence, la vérité est que le comte Ludolf et le secrétaire d'ambassade de France le virent expirer ayant conservé sa connaissance jusqu'à la fin, sans donner aucun signe de préférence pour l'une ou l'autre religion, ce qui s'était manifesté pendant sa vie. Sa sépulture

est dans un cimetière turc, voisin de sa maison. Son épitapheen cette langue dit « que c'était un seigneur « distingué parmi les Francs, qui fut assez heureux « pour embrasser la vraie foi et pour mourir le jour « de la naissance du Prophète. »

Ainsi finit l'homme extraordinaire , infortuné et intéressant malgré ses torts, ce brave général Bonneval, le politique bâcha Achmet, après une carrière glorieuse, longue et agitée. Il était beau, grand, bien fait, avoir Tair noble et soldat. Il lui fut aisé avec cela d'être un beau Turc et surtout avec cet habillement et une grande barbe blanche. Il avait auparavant ses cheveux en rond, comme ensuite Charles XII qui les porta, peut-être d'après son portrait; car ce roi était plus jeune que lui.

f ai déjà dit que j'avais appris plusieurs détails de Casanova, homme de beaucoup d'esprit et d'une érudition profonde, connu par son fameux duel avec Branicki, grand-général de Pologne, par sa fuite des plombs de Venise et quantité d'ouvrages et d'aventures; frère du grand peintre de batailles du même Dom, mort à Dux en Bohême, bibliothécaire de mon Jïeveu le comte de Waldstein. Entre autres choses, ^' in'a dit qu'un des plaisirs du bâcha Bonueval était, lorsqu'il était sûr de ne voir personne, de s'habiller ^ la française. Il se donnait la peine de mettre des souliers et des bas blancs, ce qui faisait un singulier contraste avec sa tête rasée et son menton si bien êarni. il refusait à ses camarades bâchas l'honneur ^t le plaisir de profiter de leur harem, et se moquait

103 OBUVREB miPlUlICB OK UGNB.

beaucoup de la gravité avec laqfBrito ils se iwinettaient pis que cela. Ces jeunes, jolis p(rtits garçoDS que Ton trouve dans les bains» disait-Jl à Gasanovati sont une pépinière de iprands-vizirs. QxSLOm se pousse et est poussé ici comme il peut.

Le comte de Ludolf, envoyé eactraordinaiiiie des Deux-Siciles, après le chevalier de Maya, qui a connu longtemps à Gonstanti&c^le le comte 4e Boiineval, dit qu'il sortait peu de chez lui, qooiifa'il iBftt quelquefois dtner chez les ambassadeurs de Kdlasde et d'Angleterre. Les ministres de Suède et de Skâle mangeaient chez lui très souvent. On n^ voyât point de viande défendue par TAlcoran, mais qw»que servi par des domestiques turcs, il ne se gémit pas sur le vin et les liqueurs. Sa table était toiyoun h la française et il avait un cuisinier de sa nation; c'est là qu'il jouissait davantage et il y entonnait souvent sa chanson favorite :

Jouissons du présent, L'avenir est aux fous, etc.

En public, il observait le Ramazan, mais il se dédommageait en particulier, avec des biscuits et des liqueurs qu'il avait sous clef dans une armoire. Hors de chez lui, il mangeait de tout. Sa maison était à Fera dans le quartier des ministres étrangers.

Il avait adopté un Italien, son ancien valet de chambre, qui avait pris le turban avant lui et se nommait Soliman-Bey. Cet homme gouvernait sa

maison et lui en imposait, lorsqu'on avait à se défier de quelque indiscrétion du comte de Bonneval qui y était fort sujet, surtout en le prenant par la flatterie. On donnait le mot à Soliman-Bey, qui ne le perdait pas de vue. Ce dernier, s'étant marié, a laissé des enfants dont l'aîné a succédé, après son père, à la charge du comte de Bonneval, mais en a été privé depuis.

Le comte ne s'est point marié en Turquie et n'avait même de femme chez lui que celle de Soliman-Bey. Une bourgeoise de Rochefort lui avait donné dans sa jeunesse un fils naturel qu'il nomma La'Tour, dont j'ai déjà parlé et qu'il prit auprès de lui, dès qu'il eut atteint l'âge de dix ans. Il le plaça ensuite dans son régiment au service de l'Empereur, où, de grade en grade, il parvint à celui de colonelcommandant ; enfin, devenu général-major, il mourut d'une blessure à la jambe qu'il reçut à la bataille de Parme, en 1734, s'étant acquis beaucoup de réputation.

Tels sont les faits qu'on a pu rassembler sur la vie du comte de Bonneval : on l'a souvent sollicité d'écrire son histoire, mais il s'y est refusé constamment. Qu'a-t-on affaire, disait-il, du récit de mes sottises?

Ma morale à moi est qu'il n'y a rien de pis qu'un homme médiocre; mais la morale de l'histoire est îu'il vaut mieux avoir moins de génie que le comte de Bonneval, et plus de raison. Je ne conseillerais à personne de l'imiter; mais, s'il avait eu un peu de

modération, au moins à Bruxelles, ou un peu de philosophie à Venise, il aurait pu être encore parfaitement heureux, et serait à citer comme un des hommes les plus supérieurs dans tous les genres.

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