‹ ŒuvresChapitre 15 sur 32 · PIÈCES JUSTIFICATIVES · texte numérisé non relu

PIÈCES JUSTIFICATIVES

7AI8A17T surns

Ldire de VAbhé Macatthy^ Chanoine de la Sainte-Chapelle, qui i était fait Turc et fut fait Zatm à Salonique; et puis de Ben^at chrétien se fit Renégat turc peu de temps après (IJ.

rouvre mon paquet pour rendre compte à Votre Excellence de bien des choses qui se sont passées en quarante-huit heures. Il s'agit de mille remercîments que je vous dois pour la lettre que vous avez eu la bonté de faire écrire en votre nom, pour moi, au [ bâcha. J'y suis d'autant plus sensible, que vous n'aviez pas encore reçu la lettre par laquelle je vous suppliais de m'en envoyer une pour lui. Sitôt que le bâcha eut reçu votre lettre, il m'envoya, par un aga,

(•) On ne sera pasjàchc devoir comment un roué écrivit à un roué, '•iprèlre à un général, et un turc à un bâcha. C'était un coquin de "«aucoupd'esprit et d'assez mauvaise compagnie, dont M. de Voltaire l**'!*. eldont il a été souvent question dans les petites nouvelles du i"'*r qu'on écrivait dans ce temps-là.

celle d'Achmet-Bey, weoaqngiiée de maie silams : je fus sur-le-champ le rem^cier, et fl me reçut avec un redoublement, si Ton peut amsi parler, de p<ditesse et de cérémonies. Peu s*en usai qoe je ne me sois cm bâcha en sortant de dies hû, ans bmineurs dont sa maison, le kisya à hi tète, m'a comblé, fen ai conclu deux choses qui sautent aux yeux , et dont je suis également enchanté : l'une qu'il entre quelque amitié, si vous me permettes cette expression, dans les bontés dont vous m'honores, et qu'ainsi je peux suivre désormais les mouvements de mon ccrar à votre égard, en vous aimant autant que j'ai toqjonrs été forcé de vous estimer et de vous respecter. T<dl; monsieur, des sentiments dont rien ne m'écart^t jamais.

La seconde réflexion que j'ai faite sur l'excès des politesses du baclia, et qui me parait aussi naturelle (|ue la première, c'est qu'il est bien instruit, etpeutclro plus que vous-même, du crédit que vous avez à la Porte; et vous voyez par le détail que j'ai l'honneur (le vous faire, que votre recommandation a feit autant d'efl'et sur lui que vos ordres en avaient feit sur les Cambaradgis.

Une autre aflaire dont il faut que je rende compte h Votre Excellence, et dont sûrement vous n'attende* pas la nouvelle dans ce paquet, c'est que me voift marié; en France ce serait un terrible mot. Voici le lait : le viquile de Votre Excellence m'a trouvé une jeune fille à crédit, qui appartient à toute la ville du côté de sa mère qui sera un jour honnête femntiet

dont le père était zaïm, et dont les parents sont alliés de gens qui ont eu par-ci par-là quelques bâchas dans leur famille, au moins un par cent ans. La jeune fille a, outre cela, sa part en deux grandes maisons d'ici, qui serait très logeables si on les faisait rebâtir. Il y a de plus un chislique magnifique, c'est-àdire un lieu de campagne chargé de toutes sortes de bestiaux, dont elle sera l'unique héritière après la mort de sa mère, si son frère qui est un zaïm de douze ans, et sa sœur qui est mariée, meurent sans enfants. Dn si grand parti m'épouse pour les beaux yeux de mon zaïm, et ne demande rien. Et qu'on me dise maintenant si ce n'est pas là la meilleure affitire du monde, si je ne m'entends en mariage, et si j'ai perdu pour attendre! Il pourrait cependant fort bien arriver, car je connais Votre Excellence, que le plaisir de faire enrager un nouveau marié vous flt blâmer tout haut ce que vous ne sauriez manquer d'approuver tout bas. De pareilles cruautés ne sont pour elle que jeux d'esprit, innocentes malices et doux amusements ; mais si pourtant, pour me faire peur, vous alliez vous monter sur votre ton de bâcha et me dire un gros nitchium turc , ce qui veut dire en bon français : Qui vous a permis de vous ' marier? je vous répondrais par un coup de théâtre digne de Corneille :

Moi, vous; oui, vous-môme, seigneur, et j'ose dire plus : Sous le nom de conseils vos ordres absolus Ont produit cet hymen qui semble vous déplaire. De votre autorité l'heureux dépositaire,

iOB OBUVISS DD PIONGB DK UCaiB.

Votre viquUê enfin en a fidt le pnjet, Moustapbft-Bey loi-^ntaie a fiiit choix de Tobjet; A fixé le ni^fiuna qa*on ftdt pour la p^celle, Enfin a tout réglé dans l'excès de son xèle.

A unt d^empressement, de soins si généreux.

Pour adoucir ici mes destins rigonreux, rai cru de vos bontés reconnaître la trace, Et mon cœur d*un reftis n*a point conçu Faudace. Mais enfin si Tardeur de vous trop obéir # PTa dans ce jour fiital senri qu'à me trahir ; Qaels que soient les succès d*un si prompt hyménée, Pour m'en foire à jamais oublier la Journée, Dites un mot, seigneur : époux content ou non, Aujourd'hui marié, demain Je suis garçon.

^Si Votre Excellence veut un compte un pra plus' raisonnable de ce mariage fait en poste, j'aurai riionneur de lui dire que Moustapha-Bey me proposa hier et me conseilla de prendre, si je voulais me marier, la fille d'un zaïm qui est mort; elle n'a que quinze ans; elle vit avec sa mère et son frère qui a le zaïmet de son père. Il y a réellement deux maisons ruinées et grandes comme elles le sont toutes ici : on m'en donne une pour y demeurer seul, faisant mon harem dans l'autre, si je m'accommode de ma belle-mère : sinon je serai maître d'y faire venir ma femme. Savez-vous bien, monsieur, que c'est la plus jolie chose du monde pour un abbé, que de songer qu'il va avoir le plaisir d'être marié en face d'église, en dépit de tous les canons du concile de Trente? Mais je viens de vous promettre un détail raisonnable, je commence à ne pas vous tenir parole; c'est

que, voyez-vous, pédéraste, abbé et marié, cela est trop plaisant pour garder son sérieux. Pour y revenir, Moustapha-Bey m'assura qu'il croyait la fille fort Jolie; qu'il avait réglé le niquaut à cinquante écus; qu'on savait que je n'avais point d'argent ; et qu'enfin, en faveur du ziam, la mère me donnait sa fille à l'épreuve, sauf à moi d'en user avec elle suivant mes moyens et mon amitié pour elle : qu'il ne m'avait rien conseillé jusqu'ici, mais que si j'en voulais tâter, il ne voyait rien de mieux pour moi. Nous en étions là quand le bâcha m'envoya la lettre de Mornaz. Nous fûmes chez le bâcha, qui me reçut comme je vous l'ai dit, et qui me demanda pourquoi je refusais tous les mariages qu'on me proposait : nous lui «» rendîmes compte de celui-ci, et il dit qu'il savait bien que cette fille appartenait à toutes les puissances de la ville (voilà les termes de mon drogman) ; et puisqa'il n'y avait point d'argent à débourser, je ferais fort bien; que pour le reste il ne savait rien. En sortant de chez lui nous fûmes chez un gros bonnet que ïavais déjà été voir, et qui est l'homme d'ici qui a le plus de considération; je crois qu'on l'appelle Mehe- ^t'EUfendi, qui me dit que si j'épousais ladite fille je serais son parent et celui de tous les mollas et cadis d'une lieue à la ronde. Enfin, aux conditions ci-dessus, en sortant de chez lui, je dis à Moustapha qu'il n'avait qu'à conclure , et le niquaut s'est fait Nourd'hui. Ainsi je compte sur une virginité mercredi au soir, car cela est encore du marché. Je ne veux ni délais, ni cérémonies, déclarant que les dix-

110 oedvues du prince de lighe.

huit moil i*il y a que je suis en Turquie sont ; de temps je j'ai soupiré pour elle sans queltè sut rien ni moi non plus. Au reste» quaaii je dis à Votre Em Uence qu'il ne m'en coûte rien» ?oui savez liifiTi que rien c'est bien peu de chose; j'ea serai q pour une vingtaine de piastres, Oii eu donne aavaiiiage à Paris pour souper avec une coioédienne et s ler chez soi.

Je I » en déclarant k Votre

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I mut que je vous donne sci un échantillon' des bévues des drogmans. Hier, pour dire quelque cboae» je dis au raien de dire au bacba que, comme il élail au milieu des mines d^or» vous lepriîez, eu bon frère, de se souvenir un peu de vous; que Teau ne manquait point à Sculari ; mais que le sabla d*or nVlait qu'àGustendil. Monseigneur, lui dit mon drogmaa, notre bâcha vous fait des compliments sur les grande trésors qu'il a appris que vous gagniez ici ; et comtue vous Taimez beaucoup, et qu'à présent il n'a poiDi d'argent à Scutari, il vous prie de lui en envoyer an peu, si cela ne vous gène point. Qui fut étonné? ce fut le bâcha et votre viquile, qui ne savait si j'étais devenu fou. Je m'aperçus que mon drogman venait de dire quelque sottise ; je pris sur-le-champ la parole, et, dans mon turc, je fis entendre ce que je voulais dire : ce fut un éclat de rire sur le pauvre drogman

MÉMOIRE SUR M. LB GOMTE DE BONNEVAL. lit

4|ui dura un quart d'heure, et qu*il eut bien de la ip^e à soutenir. Gela finit par une promesse du tedia de iiaire remplir votre maison à Scutari dès qa'il aurait rempli un petit coffre qu'il avait auprès de lui. Ainsi Votre Excellence va bientôt être riche à Biillions. Je ne dois pas oublier de vous dire qu'il tfa chargé expressément de vous recommander le porteur de ce paquet, qui est le même dont j'ai eu rhonneur de vous dire un mot dans l'autre lettre ; je Be savais pas que le bâcha y prit tant d'intérêt; et SDTtmit de vous prier en son nom de ne le point comttnder pour la Perse : à quoi j'ai répondu en votre ^ ikhh toutes les politesses que j'ai cru devoir faire sans - TOUS engager.

Je crois, monsieur, qu'insensiblement ce n'est plus me lettre que j'ai l'honneur de vous écrire, mais des nauvais mémoires dont je vous ennuie. Une excuse ne servirait qu'à les allonger.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Sigtié l'abbé de Magarthy.

P. S. Je reprends la plume pour dire à V. E. une chose par laquelle j'aurais plutôt dû commencer que de l'oublier : c'est que le bâcha m'a accordé aujourd'hui, le plus gracieusement du monde, un tirman de Mizil pour mon cher Derviche, d'ici à Andrinople ; je le renvoie à Constantinople ou plutôt à tous les diables. Je dirai de lui ce que M. Orgon dit du Tartufe : Ah l'abominable homme! Il y a pourtant cette

différence entre M. Orgon et moi, qu*il prenait soa Derviche pour un homme de bien, et moi je n'ai jamais pris mon.tartufe que pour un fripon. II partira demain avec le porteur de ce paquet.

Helham Dulillah.

Je crois, monsieur, que je ne finirai point de ^"oos recommander des Cambaradgy; celui pourtant doot je vais vous parler, est de tous celui à qui je m'inié- j resse le plus. La raison en est toute simple : il ma donné un fort bon souper et malgré moi m*a fait présent d'un oke de café; c*est autant de rabattu sur le mémoire que je prépare à votre excellence; car toos avez ici deux moustaphas : Tun est le viquiU de w affaires, et l'autre de votre dépense. Pour revenir ii Cambaradgy que j'aime de tout mon cœur, non-seulement je prends la liberté de vous le recommander très sérieusement, mais le bâcha chez qui il demeun?, m'a fort prié en me donnant le menzil de vous le recommander comme son liomme. Quant à moi, loul ce que je demande au moins, c'est (jue soiiokaJe café ne soit pas perdu ; il se nomme Hainel Spahy.d part avec le porteur du paquet.

Lettres de la Comtesse de Botinevaî (*), née Biron (\),

Il y a, je crois, peu d'exemples qui puissent servir à imaginer une conduite aussi singulière; je n*en voudrais psfs pénétrer la cause, par respect pour madame votre mère. Je connais les sentiments que je vous dois dans sa personne; et c'est avec peine, neme trouvant point coupable, que je suis obligée de penser queson motif n'est ni droit ni juste. Cependant elle a une qualité pour moi qui m'impose silence ;

(*) Rien ne prouve plus ramabilUé de madame de Bonneval et son genre aUachant ; rien ne prouve plus une femme tt'udre et forte à la fois, parlant bien affaires, bien politique, ayant un grand caractère et toutes les qualités les plus rares, gloire, amour, honneur, délicatesse, ressentiment, prudence, amitié, vengeance, passion, lou t est de son ressort et tout chez elle a du ressort. (Note de l'Autour.)

(1) Tout en partageant l'admiration de M. le prince de Ligne pour madame de Bonneval, nous avons cru devoir supprimer dans ces lettres les passages qui n'avaient rapport qu'aux affaires d'intérêts pécu- Diaires ou à des choses indifférentes, en conservant tous ceux qui peignent les seulimenls de cette épouse si tendre et si malheureuse.

(Note de l'Éditeur.)

fié OEUVRES m PRINCE DE LIGNE.

et VOUS me trouverez plus attentive à me taire qu'elle ne l'a été à me détruire dans votre esprit. Il me paraît qu'elle sait prendre son temps, puisqu'il est vraisemblable qu'une connaissanee de dtj: jours {i} ne peut point combattre les impressions que veut donner une personne h portée de me connaître, mais qui cependant me cannait si différemment de ce que je suis.

M. de Lauzun a été fort enrhumé ; à son âge il est peu de petits maux, mais il n'a point été à Textrémité, I! me cbarge de vous dire qull est sensible à ramitié que vous lui témoignez; il vous aime întîniment : il vous cbarge de dire à M. le prince Eugène qu'il Thonore et le respecte plus que personne du monde, et qu'il lui souhaite une campagne, cette année, aussi glorieuse pour lui que la précédente, s'il était possible qu'il y en pût avoir deux pareilles. Je vous prie de me répondre sur cet article et de faire sa commission; car il aime qu'on soit exact, et me demandera sans cesse ce que vous m'en aurez mandé.

(1) On se rappelle que le comte de Bonneval avait quitté sa femme dix jours après les noces. (Note de TÉditear.)

A Paris, ce 5 mars 1717.

Je vais reprendre la limaille, que j'ai interrompue pour me trouver à une fête que madame la duchesse de Berry a donnée à madame la duchesse de Lorraine, où elle a voulu absolument que je fusse. Jamais rien n'a été si magnifique, et toute la splendeur de la France y était répandue. On est fort aise d'avoir ici M. et madame de Lorraine, d'autant plus qu'ils sont très jolis et que madame de Lorraine était fort aimée étant mademoiselle. On dit que M, de Lorraine s'en \a\e 12, et que nous la garderons plus longtemps. Je voudrais bien qu'il y eût ici des nouvelles amusantes Wous apprendre, mais il n'y a rien qui pût exciter voire attention. M. l'abbé d'Estrées, qui était archevêque de Cambrai, mourut hier au matin ; il laisse une belle place à donner à M. lerégent.M.de Simiane 6sl aussi mort, et sa charge de premier gentilhomme *e la chambre de M. le duc d'Orléans, a été donnée ^monsieur son frère.

^otre paix ne se fait-elle donc point? Je vois qu'il

lie OECî\'RES DU PRmCi: DE LICKE,

n'est plus d*cspérance de vous voir, s'il vous faut faire la campagne en Hongrie. Ce n'est pas sans peine que j'y renonce, et je crois qu'il y a peu d'exemples d'un tel sacrifice; mais votre volonté soit faite. Vous trouverez vous-même que la soumission, qui doit être le partage des dames, n'est pas à une petite épreuve, lorsqu'il faut se rendre sur la chose du inonde qui paraît la plus juste et qu'on désire davantage. La nécessité n'a point de loi, et quand on est faite pour obéir, je n'ai point encore imaginé qu'il y eût deux façons de le faire. Les gens de M, d'Aremberg ont dit que vous aviez renoncé aux voyages de Franee. Je n'ai point encore \ii M. et madame de Konigsegg. Elle est actuellement malade» mais je leur ai fait beaucoup d'honnêtetés de votre part. Madame d'Aremberg brille infiniment ici par sa figure, mais plus encore par sa vertu ; elle a été trouvée charmante à la fête de madame la duchesse de Berry, où elle était priée. Tous vos parents vous font miile compliments ; madame votre mère se porte mieux fiue jamais; ma maladie l'a fort attendrie pour moi, et lorsqu'elle a cru me perdre, elle a paru le craindre. Ma mère vous embrasse et vous aime toujours. Pour mon père, je ne me charge point de ses commissions, car nous ne sommes pas trop bien ensemble ; je ne lui pardonne point d'être le prétexte de ce que vous ne venez pas, et mes reproches i l'accablent souvent : mais il se défend à merveille, et vous restez 1c seul contre qui je dois me ficher; je ne saurais pourtant m'y résoudre»,,,. Vous ne me^

lez point, mon cher cousin, si vous avez reçu batière dont j'avais chargé M. le comte **. Je Irais cependant en être informée. Vous n'êtes fort exact à répondre sur tout ce que je vous de, mais je me garde bien d'en murmurer, lant bien le prix de votre temps et que, si on en lait trop exiger, le joug ne vous paraîtrait plus portable...

A ÛMHiy, mi'' octobre iW.

Je suis ici, mon cher cousin, dans le plus heau lieu du monde et avec une compagnie très aimable; je devrais m*y trouver tranquille, mais, au milieu de ce qui m'eût satisfait uniquement autrefois, fy trouve de Finquiétude ; Je sens qu'il m'en coûterait infiniment moins de me séparer de tout ce qui me fut cher et qui me Test encore, que d'être éloignée de mon cher maître. Je suis avec mon père, ma mère et madame de Gontuut, pour laquelle j'ai un attachement qui n'avait point connu de comparaison; mais, sans qu'il y en ait eu, j'ai senti qu'il pourrait y avoir des sentiments plus forts et auxquels tous les autres sont sacrifiés. Je ne voulais point vous écrire aujourd'hui, mais la poste vient d'arriver de Paris, et repart si h propos que je ne puis me refuser de vous entretenir un petit moment. Je le fais sans cesse dans mon cœur, et mon esprit s'accorde si parfaitement avec lui que, s'il pouvait cesser de s'occuper de vous, il y trouverait encore une ressource de laquelle je n'aurai jamais besoin.

MÉMOIRE SUR M. LE COMTE DE BONNEVAL. il9

M. votre frère est venu faire sa cour à madame la princesse de Conti, avec madame votre belle-sœur et mademoiselle votre nièce. Il faut avouer qu'ils ont peu l'air de la cour, et je n'osai jamais quitter M. votre frère ; car je sentais, lorsqu'il montrait son embarras et son petit génie, qu'il vous était trop près pour le livrer à la plaisanterie... M. de Bonrepas passe sa vie à présent en pleurs, car j'apprends que mon absence le livre à une douleur amère, et dès qu'il est avec moi, il s'attendrit au point que les lannes coulent. Expliquez-moi, si vous pouvez, un sentiment si profond. Vous n'avez qu'à voir si cette ftçon d'aimer ne vous paraît pas inquiétante ; pour DM)i, je m'en sens très touchée et ma vertu en est ftranlée. Je ne sais pas si ma tendresse pour vous fera plus forte ; je voudrais vous en répondre, mais i^ne le puis. Je vous embrasse de tout mon cœur et i^oùs voue une fidélité à l'épreuve de tout, hors '•deBonrepas.

Je n*ai poiot eu de vos nouvelles les àeu% dmiier* ordinaires* Je suis bien heureuse que les Français qui sont dans votre armée n^oieut poiiU encore oublié leur patrie ; car, sans leur secours, malgré k peu de disposition que j*ai de vous croire coupal^l^^ je serais toujours dans des alarmes que valre smtion ne fait que trop naître. Si vous âiaiiez, vwjs comprendriez qu'étant rassurée sur votre fiai p«f des étrangers, il est encore une nature d'inquiwi* qui doit me tourmenter; mais, dès que vous iin?ti faites avoir, vous ne Ja connaissez point. Codu»^ mes reproclies peuvent vous ennuyer, iJ faut se lalrf; et puis je les crois peu utiles. Je suis toujoofi occupée à envoyer chez toutes Jes personnes qoi reçoivent des lettres de Hongiue, pour savoir eeqwi peut vous regarder. M, de la Blards in>st d'un pxMUl secours, car il en a eu une de vous du â de juillet» et ma dernière est du â3 de juin. N y a pluî*ieurï nouvelles de ce pays-là : M. Croizat en a aussi irè*

souvent de M. son fils, et j'ai recours à lui, parce qu'il lui parle de vous. Vous me trouverez bien simple ; mais j'aime, et mon devoir vient encore à l'appui de -mon attachement.

Adieu, mon cher cousin; rendez-en à une personne qui n'en rendra jamais qu'à vouSj^mon cœur vous étant sacrifié sans partage. Le chevalier de Fontange vous fait mille compliments; je l'aime en vérité beaucoup, et c'est un très honnête garçon ; il dit que votre silence le met très en colère. M. de Lauzun va dans peu vous haïr, si vous continuez ; il vous fait mille amitiés, aussi bien que madame de Lauzun et l'abbé de Goutaut, qui trouve que sa bénédiction ne réussit pas trop bien.

A Paiity ce 8 icifVBke m.

Je VOUS suis très obligée, mon dbet eouôii, de l'atteatioa que vous avei eue de me Mre port de k grâce que vous a foite l'Empereur, en vous accordant un privilège exclusif pour rétablissement de vos aciers. J'ai été charmée qu'elle m'ait procuré une de vos lettres. Vous m'en avez privée longtemps, et je n'ai pu attribuer votre silence qu'à une indifférence qui n'est qu'un effet trop naturel d'une longue absence, après une légère connaissance; ce qu'il y a de bien certain, c'est que je ne la mériterai jamais... J'ai beaucoup souffert des bruits qui se sont répandus ici de votre brouillerie avec le prince Eugène, et je n'ai pas cru vous en devoir parler, dès que vous ne m'en disiez rien. Quand nos amis deviennent nos ennemis, je les crois les plus dangereux. Je suis disposée à croire que vous n'avez point eu le premier tort, et je n'en puis douter; mais j'avoue que je souhaiterais fort que vous fussiez bien avec lui, sachant que vous ne serez pas capable d'aucune fausse

démarche pour vous raccommoder, ce qui me paraîtrait pis que la disgrâce la plus sûre. Je souhaite beaucoup que vous obteniez ce que vous avez demandé, mais je crains infiniment que mon étoile, qui n'est pas heureuse, ne soit un plus grand obstacle à votre bonheur que votre propre destinée. Ne croyez cependant pas, mon cher cousin, que je pense devoir envier le sort de mes sœurs : je les trouve très bien mariées; mais, quand on porte de certains noms et qu'on est née avec la gloire de le sentir, on prend patience sur les choses auxquelles il n'y a pas de remède. Je n'ai jamais imaginé que votre fortune dût être bornée à votre situation présente; j'espère que vous obtiendrez tôt ou tard la récompense de vos services, et je vous prie d'être persuadé que ma vivacité pour voir arriver cette justice vous regarde plus que moi. Mes idées par rapport à moi sont dans des bornes très simples; je me suis attachée à vous en bien peu de temps, de bonne foi, je suis sincère. Cette tendresse m'a été un sujet de beaucoup de peines; mais elles n'ont point effacé une prévention qui me fera toujours également désirer votre amitié, eomme la seule chose qui puisse me rendre heureuse...

Oïl vous â r cousîo, çue pour cette

fois vous av-- ir veuf» bientôt après

avoir été or a dernière extrémité de

la petite véroie, q le année tous les geûs

qui en ont été attaques, mais le Seigneur n'a pas encore voulu de moi, il m'a cruellement fait en\isager les approches de la mort, Tai reçu tous mes sacrements, et après j'ai attendu avec fermeté mon sort : dès qu'il en faut venir là, un peu plus tôt ou un peu plus tard me paraît assez égal. Je me flattais, par rapport à vous, que le temps, ce grand matlrer vous consolerait promptement, et que même, par un de ces miracles ordinaires. Il pourrait vous faiP? oublier que vous avez eu une femme. Voilà, mon chei cousin, le jugement que j'avais fait à votre égard, et qui me consolait infiniment dans mon attendrisseiaent de me séparer d'un bonlieur qui me flatte, tel élaigïi4 qu'il me paraisse. Je n'ai su qu'il y eût ici de vos nouvelles que plus de quinze jours après qu elles soat arrivées : mon père m'avait fait cacher vos lettres,

je n'ai pu rien faire pour vos affaires. Mon père m'a dit par la fenêtre, où je le vois quelquefois, étant logée tout près de lui, qu'il a fait tout ce qui avait dépendu de lui ; mais je vois bien qu'on n'a pas pris ici bien vivement Taffirmative. Je suis persuadée que vous aurei plus de satisfaction du côté de l'Allemagne. Je me flatte, mon cher cousin, que vous ne sortirez point de votre naturel, et que vous conserverez ce sangfroid et cette prudence qui font toujours triompher d'un caractère aussi emporté que celui de M. de Mercy. Je sais à merveille que vous n'avez point besoin d'avis ; mais je suis flattée de prévenir ce que vous pensez et de vous paraître m'y conformer. Je croyais que ce serait le valet de chambre de M. le comte Desaleurs qui vous porterait ma lettre; mais le rhingrave, gendre du prince de Salm, vint hier au soir pour m'avertir qu'il partait demain pour vous aller trouver. Il veut bien se charger de ma lettre et m'a priée de vous le recommander : il me semble que c'est assez inutile, et de la façon dont il m'a parlé, vous avez déjà eu tous les égards du monde pour lui. Mon père vous écrit, à la prière de madame la princesse, pour lui. Je lui ai promis, malgré l'inutilité que j'y trouve, de me joindre à ces puissances. Je vous charge donc, mon cher cousin, de ma reconnaissance pour M. le rhingrave, de ce qu'il me procure l'occasion de vous écrire. Je vous avertis qu'elle est très grande et que, si vous l'adoptez, vous êtes engagé à faire beaucoup pour lui. Si vous ne sentez pasle plaisir que j'ai à causer avec vous, ne m'en aver-

tissez pas : mon empressement et mon atUchement méritent un sort plus heureux, rai eu la petite Térok chez mon père, et j*ai chassé toute la famille, et fei suis sortie à mon tour ; je suis logée chez H. de Saint- Fremond qui m'a fait offrir sa maison. Je m'aperçob que je suis bien imprudente de ne pas commeoeer par vous dire que M. de Saint-Fremond est à U campagne : je vous laisse un moment dans uo6 épreuve cruelle. Cependant, si votre bienheureuse paresse vous permet de lui écrire un mot sur soa honnêteté, je crois que cène serait pas mal; aiis si cela vous paraît un poids trop pesant, preneiiiu^ je n'aie rien dit

MÉMOIRE SUR M. LE COMTE DE BONNEVÂL. Xtf

Paris, ce dernier septembre 1721.

Qu'il est difficile, mon cher cousin, à un cœur viveni«nt pénétré de tendresse, de s'exprimer sur les différents mouvements qui ont agité le mien depuis bien du temps! Chaque circonstance où vous vous êtes trouvé m'a fait sentir la douleur ou la joie avec une violence qui n'a pu être modérée ; j'ai craint pour vous, et je me suis livrée à une inquiétude sans bor- ^^\ je suis à présent un peu rassurée et je com- Dnence à goûter quelque tranquillité après toutes les iiorreurs des alarmes. Quel moment charmant à ajou- '^^ au plaisir de votre bonne santé, le seul qui m'ait ^upée jusqu'à cette heure, celui de la victoire à Quelle tout le monde vous donne la plus grande >^rt! Quoique je ne sois pas vaine, il serait impossi- '^e de n'être pas flattée de ce qui se publie sur votre ^Dapte : je ne fais pas un pas que je n'entende faire ^tre éloge, et d'une façon que je vous avouerai qui ^duit mon oreille et touche véritablement mon cœur, .^st bien juste que je tire quelque avantage d'une

188 OBOTRES DO PBIMC8 DE LMML

gloire que vous accpiérez à un prix si cher pour mon âme et pour toute ma tranquillité ; car je vous avouerai que tant que vous êtes exposé» je voudrais moins compter sur votre valeur et pouvoir me reposer sur votre prudence; mais elle se renferme à bien conduire les autres et abandonne un bien dont vous ne devries pas disposer à présent si librement, puisqa*il n'est pas à vous seul. Je ne puis m'empécher d'être en colère contre l'électeur de Bavière ; le courrier qu'il a envoyé à madame la duchesse a devancé celui de M. du Maine de vingt-quatre heures. En voulant la rassurer sur M. le comte de Gharolais, il a jeté tout le monde dans le désespoir, n'ayant pas eu la bonté de dire qu'il n'était point arrivé de malheur aux gens de connaissance. Jamais situation n'a été pareille à la mienne ; et si je voulais en parler, je ne pourrais qu'affaiblir ce que j*ai ressenti jusqu'à la réception de votre lettre : ce ne sera pas non plus du plaisir qu'elle m'a fait que je vous entretiendrai par la même raison ; mais je vous assurerai, mon cher maître, que je n'oublierai de ma vie votre soin à m'écrire dans un temps où c'était le seul moyen de m'empécher de tomber dans le désespoir. Si vous pouviez voir à quel point je suis touchée de cette attention, vous ne seriez pas fâché de connaître quelle impression elle a faite dans mon cœur, et ma reconnaissance se trouve engagée par l'endroit le plus sensible. Je voudrais savoir votre Belgrade pris et je serais contente, car je ne puis m'empécher de craindre encore. Il faut avouer que le Ciel, qui nous donne un bon cœur

comme une vertu, nous fait un présent qui nous coûte bien cher; et-pour un moment de plaisir on le rachète par de cruels retours. Je ne puis pourtant désirer que le mien soit moins tendre, car je sens qu'il n'est occupé qu'à vous aimer. Je le voudrais plus étendu, ne pouvant rien ajouter à la vivacité de mes sentiments, sans nul partage et pour toujours, sentant que par un goût supérieur je suis née pour vous aimer éternellement, il n'est pas difficile de le démêler. Le devoir sans doute autorise l'inclination ; mais sans ce devoir, cette inclination mérite déjà assez de distinction. Il ne tiendra donc qu'à vous, mon cher maître, de me rendre la plus heureuse de toutes les personnes par votre tendresse : la mienne ne me laisse rien autre chose à désirer, et mon inquiétude ne sera jamais pour autre chose. Ma mère nous aide dans vos affaires, avec une bonté sans exemple ; elle vous écrit aujourd'hui, ainsi je ne vous parle point d'elle, quoique sa joie et son inquiétude aient été bien obligeantes. Je croyais être attachée à ma famille par son amitié pour moi ; mais j'ai abandonné cette reconnaissance pour moi, pour ne sentir que leur tendresse pour vous. Il n'est plus de mouvement dans mon cœur qui ne soit par vous ou pour vous, aux dépens des autres qui sont pourtant dus aussi. Madame de Nogent veut que je vous dise toutes sortes de belles choses de sa part; elle est touchée de tout ce qui vous regarde avec un intérêt très vif; et, quoiqu'elle se soit attendue à tout ce qu'on dit de glorieux pour son petit-fils, elle ne peut s'empêcher

laO OEUVRES mj PHINCE PE LIG!!B.

d'en êtw lattée. M, le duc du Maine me dit avaiit^ bi^ cpiÊ, . altâi chez Itii, les plus belles choses du monde votre compte. M. et madame de Lauzun me char|N U de vous assurer qu'ils sont très sensi- Uesàyo' ï conservation et à tout ce qu'on écrit de vous etc iue le page a raconté. Il n'y a pas de Biroa | qui ne v< ille que je vous fasse ses compliments en particu - ide d^avance, danslt|

crainte qi nt.

Ce 25 juillet.

Mon inquiétude augmente chaque jour en même temps que votre inexactitude; et je suis aussi eonslante à me tourmenter que vous l'êtes à me négliger...

Ainsi, ne pouvant changer mon cœur, il faut se conformer à vos maximes qui sont peut-être d'aimer, en gardant un parfait silence. Il fallait m'en avertir pour empêcher la surprise d'un effet si singulier...

' ti»

ŒICVIIES m PBIÎÇCE DE LlGtCE.

A Paris, c« 13 â«iîl Itlî.

Nous sommes dans de différenls principes, cher cousin; car vous ne m'écrivez poinU |Kîur punir de ma prétendue irrégularité, et moi je ne rebute point de vous reprocher la vôtre : Tuue Tautre façon peuvent être tendres, mais Ti pourrait êtrû en ma faveur. Je ne couiprenda ce qui retient mes lettres ; car, depuis que vou$ parti» je n*aî pas passé une semaine sans vc écrire, me trouvant à plaindre de me croire oW de me borner à ce temps, de peur de vous fatij par des empressements que je ne saurais qu'ils vous tussent importuns : ma tendresse fs0^ tant est d'une nature k devoir me répondre tfuJ* retour que je ne puis encore qu'espérer. Que en mouvements me sont cruels à présent, puisque jl n'en connais plus que de crainte, d'ennui et de dissolution! Je ne vis plus, et la moitié de ma m se paraîtrait un faible sacriflce, pour passer Tautit exemple des tourments que j'éprouve; jen sui^d^^ un état affreux et je ne vous en parlerai! plus.pi? Tinquiétude que je veux vous épargner.

A Paris, ce !« février 1718.

Je suis un peu mieux, mon cher cousin, et je crois pouvoir vous dire à présent que je ne prendrai pas pour cette fois congé de la compagnie. Je ne puis toop louer votre régularité, mais je crains de ne vous point montrer aussi vivement ma reconnaissance que ma peine. Cependant, croyez, je vous prie, que mon cœur, plus porté à sentir les impressions du bien que du mal, se livre sans partage au plaisir, et qu'il cherche toujours à combattre ce qui lui déplaît : et, comme rien ne le touche si sensiblement que ce qui vient de votre part, je suis sans cesse occupée de tout ce qui a rapport à vous. Je vous parle le moins ^e je puis de ma douleur d'être séparée de vous, sentant qu'il est plus aisé de se taire entièrement que de parler faiblement de ce qui nous touche violemment. Cependant, puisque vous avez commencé, examinez quelle doit être ma situation : il en est peu d'aussi tristes. Je vous connais à peine, j'anticipe sur les temps pour vous aimer, et dis que vous possédez

mon cœur; je vous perds par une absence ausaî] longue que notre connaissance a été courte. Ces réflexions sont difficiles à soutenir; mais j*espère que vous y pensez. Je ne vous demande point qu'elles fassent en vous l'impression qu'elles font en moi ; je craindrais que trop d'inquiétud& vous dégoûtât de Tobjet qui les causerait : mais je désire qu* elles vous déterminent à v( ir - 'un petit monstre, qui;

vous paraîtra s ; cette forme, par une

aussi longue ]

MÉMOIfiE SUR M. LE COMTE DE BONNEVAL. 135

A Paris, ce 7 septembre.

Je ne voulais pas vous écrire aujourd'hui, mon cher cousin, trouvant qu'en suivant mon empressement je deviendrais trop régulière ; mais mon père m'a dit qu'il vous écrivait, et je ne puis me déterminer à ne pas joindre une de mes lettres à la sienne. Vous ne pourrez désapprouver les mouvements auxquels je ne puis m'empécher de céder, puisqu'ils vous sont une preuve des tendres sentiments que vous m'avez inspirés, et que je laisse les maîtres de mon cœur et de toutes mes actions. La dernière lettre que j'ai reçue de vous, qui était cependant avant votre bataille , me fait voir que vous n'avez point désapprouvé les reproches que je vous ai faits de votre silence. Je suis charmée que, n'ayant point eu de tort, vous ayez trouvé que j'ai eu raison ; c'est ^ut ce qui pouvait m'arriver de plus heureux ; car dans l'extrémité de nous trouver l'un ou l'autre cou- Wble, j'aurais désiré sans balancer vous trouver innocent, et moi un peu trop vive pour ce qui vous

130 OEUVRES BO PK

regarde, n'ayant point de regret de me voir Hrfi tout ce que peut inspirer la tendresse la plus forte et toute la délicatesse possible. Ce dernier sentiment n'est fait que pour moi entre nous deux ; aussi je vous promets de ne lui donner pleine carrière que lorsque ça ne pourra point vous déplaire. Je suis fort aise qu'en vous faisant la guerre quelquefois sur raon compte, on vous parle de moi. J'espère que vous ne profiterez point des légions d'un grand prince qui ne prêche d'exemple qu'à la tête d'une armée; car la renommée, en publiant tous ses hauts faits, nous apprend qu'un héros ne dédaigne pas d'être tendre : on pourrait même être plus difficile qu'il m Test sur les sujets qu'il choisit* Je ne prétends point, par une vengeance que je ne veux point eatreprendre contre votre ami, attaquer la beauté d'une personne inconnue ; mais il y aurait de quoi . M. ïmbassadeur de l'Empereur vient d'envoyer demandera dîner à mon père, qui Tavait fort prié d'en user de cette fagon ; et je vais boire avec lui à votre santé, et sans rancune, celle du prince Eugène, s'il mêla propose. Mon père a oubfié de vous demander dans sa lettre s'il pourra vous envoyer par la poste la tabatière que vous souhaitez. Il répond qu'elle ira sûrement jusqu'à Strasbourg; mais il ne sait pass'U j en sera de même dans votre Allemagne ; mandez-lô ^ lui incessamment. Vous n'avez pas voulu me chorgaï* ' de cette commission , me croyant peu habile eu ga-" lanterie, et vous avez bien fait ; cependant M. A^ Gontaut, qui est celui qui s'en mêle, ne m'aurait p^^

refusé son secours. Je ne suis pas fâchée que vous ayez eu recours à mon père; mais une autre fois songez que vous êtes le maître d'une personne jalouse de vos ordres, et qui vous est attachée par les liens les plus tendres qui existeront jamais. M. le duc de Brancas se plaint de vous ; je vous en avertis, pour que vous lui écriviez si vous le jugez h propos. M. de Lauzun m'assure qu'il sera fâché, si je ne vous fais dans toutes mes lettres ses compliments. Je n'ai point eu de vos nouvelles depuis le 16 mai : je ne m'en plains . pas, car je n'oublie point que vous m'avez écrit dans l'occasion la plus sensible de ma vie.

im

A PiiUaux^ ce lejullld.

Je suis cliez M. le duc de Guiche avec M. m madame de Goutaut, mon cher cousin, depuis trois jours. J'ai porié avec moi dans cette solitude uc cœur bien rempli d'inquiétude; car vous êtes parea*^ seux, et vous pouvez par négligence laisser passer un ou deux ordinaires sans écrire ; mais il y a trois semaines entières que je n'ai oui parler de vous. Tous uosFranc.ais qui sont dans votre armée sont si réguliers, qu'ils augmentent mes alarmes; car vous ne pouvez pas être le seul qui ne trouve pas un moment pour dire en quel état vous êtes. Je vous prie de me faire écrire par M. Presclier simplement que vous êtes eu bonne santé. Vous ne savez point aimer, si vous n'êtes pas capable de cette attention; car mettez-vous un moment à ma place, avec beaucoup moins de tendresse pour moi que j'en ai pour vous, et songez quel peut être mon état. Je vous sais tous les jours exposé; je n'ai que votre exactitude qui puisse empêcher mon désespoir, et je suis privée

de cette douceur. Ten suis dans un état digne de pitié; car je vous reproche votre oubli, et je me représente avec cela tout ce qui peut tourmenter. Un cœur comme le mien est un meuble bien inutile pour l'agrément de la vie , et bien à charge dans toutes ces circonstances. Ce qu'il y a même de plus cruel, mon cher maître, c'est qu'il peut le devenir aux autres pour être trop tendre, et c'est un effet, quoique injuste, qu'on éprouve presqu'autant qu'il i^ trouve de bonne foi. J'en connais peu de ce nombre, à la vérité; mais on a raison de se désa- \ buser d'une vertu aussi rare. Pour moi, qui n'ai [ point Mt d'épreuve qui ait pu me guérir , je suis [ livrée entièrement à toute la vivacité et la sincérité ffun attachement qui ne connaît de guide que le penchant que mon devoir a formé et que mon inclination seconde si parfaitement. Il est bien juste, au cas qtfil y ait de votre faute, quand je ne reçois point de vos lettres, que je vous punisse par ne vous entretenir que de mon inquiétude, puisque sans vous

je n'en connaîtrais point

Ma mère m'a dit qu'elle vous écrirait exprès pour vous gronder. Elle, mon père et moi avons déjà pris •a liberté de vous condamner ; mais si je suis leur exemple avec eux, je né suis capable que de douleur, lorsque je suis livrée à moi et que je fais mille î'éflexions peu aimables.

^e m'en retourne demain à Paris, qui est le jour ^^ poste, pour être à portée de recevoir de vos 'ettres (si j'en ai) un moment plus tôt

M. et madame de Gontaut grondent contre vous," et tous les gens qui vous aiment se donnent cette licence* Notre aimable belle-sœur est si faite pour recevoir des attentions, qu'elle est étonnée qu'on en manque.

Je ne puis finir sans vous dire, mon cher cousin, que vous êtes de tous les hommes le plus tendrement aimé. Si ces sentiments ne vous sont pas chers, préparez-vous à la patience ; car je sens qu'ils seront éternels. Je vous embrasse de tout moi cœur.

La eotntmse de Bosneval»

A la Raquette, ce 7 mai.

iens tout présentement, mon cher cousin, de )ir votre lettre, du 28 de l'autre mois, par le vous m'apprenez que votre sort est décidé façon à flatter infiniment la gloire. Je vous on compliment sur ce qu'une pareille distincoit faire sentir à un guerrier attaché depuis sa nce au dieu Mars; mais trouvez bon qu'une î, élevée à porter ses vœux à d'autres divinittende l'événement pour sentir une joie qui oujours troublée par une crainte que la ten- Jet la timidité inspirent. Je ne veux cependant ue vous me croyiez insensible à la distinctfon vous accorde : je la sens comme je dois, ore plus le plaisir de vous la voir mériter.

eu. Votre Excellence veut bien me permettre nbrasser très respectueusement.

Qtumm DU ÏÏRINCE DE LICNI.

Cttlai^

Les mouvements d*uiie douleur aussi vive ip* Test la mienne me paraissent trop jusies pourpw* voir me refuser de vous en entretenir : je toni* peut-être ménager la vôtre; mais comme je u'ifM* gine aucune consolation pour des ^en» qui s*ainie!»l et qui sont séparés, je ne trouve de douceur qv'l s'abandonner entièrement à tout ce qui peut entfttenir la tristesse. Pour moi, mon cher mattrejei* puis qu'être pénétrée de notre séparation, et voU* éloignement m*occupera sans cesse- Je ne muf^ désirer que votre absence vous fît ressentir loflt c* qu'elle me fait souffrir; et si Je pouvais vous 6iï* voir ce qui se passe en moi, je l'éviterais, de v^ de vous toucher d*une pitié qui vous arracherait ofl^ sensibilité que je ne veux que pour moi. Il Û* avouer que l'épreuve d'un cœur qui a vécu dam fii** différence est cruelle : j'en sens tout le poi^^ , je ne puis m'en plaindre. La tendresse me dédoi^* mage en quelque sorte de l'état violent où je i^

rouve, qui me paraîtrait insupportable si je n'étais ontenue par le souvenir de mon bonheur passé, îause de mon malheur présent. Non, je ne m'en âains pas, quoique je sois dans une situation af- Sreose : je ne saurais regretter la tranquillité de la rie qui l'a précédée. Il n'est rien sur la terre qui [misse m'étre sensible, que d'être ain^ée de vous. Je m flatte que je jouirai de cette félicité sans changemqat : du moins je ne serai occupée que de vous plaire; et je vous jure, mon cher maître, une fidélité aussi durable que mon attachement est violent. Je ne crois pouvoir rien ajouter à la force de cette expression, ne sachant point dire ce que je sens. Ce sont desmouvenients qui m'étaient si inconnus, qu'en me livrant à toutes leurs ardeurs je ne puis les définir. Expliquez, je vous prie, à votre cœur tout l'embarras du mien, et dites-vous souvent que vous êtes de tous les hommes le plus tendrement aimé. J'ajoute à ces sentiments une estime qui doit être le lien de l'amour, dont la pureté fait tout le mérite. N'oubliez pas, je vous conjure, votre pauvre petite femme, et songez Çuejesuis, ainsi que j'ai déjà dit, dans un état qui uiérite votre compassion. Je vous jure que si je ne regardais que moi , la mort me semblerait une ressource à laquelle tous mes désirs auraient recours. Je crains toujours que la gloire ne soit une rivale Mcn redoutable pour moi ; cependant il me semble fluc nous devrions balancer votre cœur : et lorsqu'elle vous fera exposer votre vie, je devrais vous fi^ire prendre les précautions qu'elle permet. Faites

lêê

OEOVRES DU PRIÎSCE 0E LÎCSl.

doac réflexion à tout cela, mon cher maître, eiq#] ma seule ambition est votre conserv^ation, vous t pouvant me rendre heureuse. Je ne puis vous parkr j que de moi pour aujourd'hui, car je ne pense ^ulj vous» et tout le reste me devient insuppûrtableJfrJ vous embrasse de tout mon cœur et voudrais adw-j ter de la moitié de ma vie le bonheur de celte lettnt j

La tmntesRe m BoîfNOAi.

Paris, ce 19 août 1739(1).

fai été charmée, Monsieur, de recevoir votre lettre, et vous savez la situation où était mon esprit lorsque ^ousêtes parti. Les nouvelles qui se débitaient sur M. de Bonneval , et que les Allemands avaient une pande affectation de répandre et d'exagérer, tous ces bruits ont souvent fait sur moi une impression ^ve dont je n'ai jamais cherché à me défendre. Ses Dialheurs ont toujours été aussi étroitement liés à ïïia sensibilité que ma destinée. Je ne veux point pél^étrer dans l'inconstance des hommes en général : j'ai la timidité de mon sexe, mais je me révolte contre

W Cette lettre (je ne sais pas à qui) achève de développer ce que j'ai ^jàdil de cette femme. Je suis fâclié qu'elle n'ait pas voulu parler au ïrince de Lichtenstein, mon onde par ma femme, et qui, de même que *tt deux autres oncles dont j'ai Héjà parlé, était ami intime de M. do 'tenneyal, dont il m'a cité vingt traits que je ne me rappelle plus, tétait dans un temps où je n'avais pas l'air de passer ma journée à ^re des histoires. J'en faisais, ou plutôt il m'en arrivait, et pour ne Pt» essayer de fâcheuses, le maréchal Lascy me disait ce que le prince ÏBgéne disait à Bonneval. (Note de l'Auteur.)

les craintes qui en sont inséparables , et je désiie avec ardeur qu*il trouve au moins la tranquillité dans le genre de vie que ses ennemis font forcé de prendre. Les succès des armes ottomanes ne me touchait point comme citoyenne, quoique j'en conçoive tons les avantages pour la FraQce. Tavoue que je sois uniquement occupée de l'ingratitude de l'Emperenr et du désir qu'il soit puni d'avoir outragé un bomns qui l'avait bien servi et si souvent répandu son sut pour lui. Ce sentiment est peut-être criminel; je cherche à l'étouffer; mais les prospérités du gnnl Seigneur me font bien sentir que je gais éloigna de cette perfection : l'humanité ne perd ^jamaî^ M droits. J'ai toujours uniquement désiré Yestàm 4a. ^ M. de Bonneval : un sort singulier ne m'a januùs laissé que cette espérance ; le reste de ma vie sm remployé à mériter ses sentiments, et j'espèrequ'il n'aura jamais pour moi ou pour ma mémoire que des souvenirs qui ne blesseront point ma délicatesse.

Vous savez, Monsieur, que ma santé est très misérable depuis bien des années. Le régime que j'observe depuis longtemps m'a un peu soulagée, mais je ne puis pas m'en écarter sans me retrouver aussi languissante que lorsque vous étiez ici. On m'assure cependant que ma poitrine n'est pas encore attaquée et n'est plus dans un péril prochain. Vous m'avez fait un très grand plaisir de rendre compte à M. de Bonneval de la situation de ses affaires; je n'ai eu en vue, lorsque j'ai désiré qu'il en fût informé, que la justification de ma conduite lorsqu'il était à

Venise; il connaît Monsieur son frère qui ne peut se dépouiller de rien, et qui se croit seul dans le monde. Je vous prie de dire à M. de Bonneval que îe Ms des vœux bien sincères pour son bonheur.

La dernière bataille a déconcerté les impériaux, « vous pouvez être sûr que la terreur est répandue dans l'armée impériale par la présence de M. de Bonneval. Le prince de Lichtenstein, qui est ambassadeur ici, 'dit à tout le monde que c'est un faux brdt. Vous ne devez point chercher les motifs particuliers de l'union de l'empereur et de l'impératrice de Russie : ces deux puissances se sont jointes ensemble contre toutes les autres, et notamment .eohtre le Grand-Seigneur, pour s'étendre chacune dans leurs États; et ils seraient peut-être ennemis s'ils avaient battu le Grand-Seigneur. Je m'imagine que les projets de ces alliés sont bien déconcertés à présent, et que la majesté czarienne voudrait bien ne s'être pas mêlée de cette querelle. Toutes les découvertes que je pourrai faire, je ne vous les laisserai point ignorer : je suis absolument sans conséquence. La personne dont je vous envoie une lettre n'est pas de même. Ainsi, quelque sûre que soit notre correspondance, il ne faut jamais la nommer : il suflBt de l'indiquer. Je suis chargée de vous dire qu'elle sera alarmée de la façon dont vous lui proposez de faire la commission de ses chevaux. Il est sûr que vous ne pourrez jamais avoir une correspondance plus utile : son esprit et ses connaissances sont également solides. Pour moi, je ne sais près-

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