LES ÉGYPTIENS
esque rien sur eux,
et cela m'engage a en panur, eiu lieu d'apprendre ce qu'on ne sait pas. On ne sait jamais que ce qu'on sait. Par exemple, en plus de deux cents volumes, les pages, les concierges, les valets de Louis XIV, les femmes de chambre et tous les gens de la cour ont écrit son histoire. Celle des peuples connus l'est dans toutes les langues ; et répétée, compilée avec des variations, est à peu près la même. Celle des nègres et de Torigine des Maures ou des Mores ne Test pas assez, mais celle-ci ne l'est pas du tout. La Hongrie paraît le pays favori de ces Zigeuner, Zingari, Bohémiens, Ne pourrait-on pas, à force d'en questionner, en trouver un qui donnât quelque idée de ce qu'ils ont été autrefois? Ils ont de l'Afrique, de l'Asie, de l'Amérique dans leurs figin^es, et rien du
i; Œuvres mêlées, tonio IX. pag. 107.
tout de l'Europe. L'air sorcier qu'As ont, qu'ils se donnent, et le hasard singulier, mais fréquent, de rencontrer juste dans leur divination, les fait prendre même pour des échappés de l'enfer. On devrait savoir pourquoi ils ne veulent point avoir de Dieu ni de patrie. La vie errante qu'ils aiment à mener les a empêchés de profiter des bontés de Joseph II, dont la vigilance se portait sur tout, et qui n'a réussi qu'à en établir très peu dans les villages bâtis pour eux, en substituant à leur nom d'Égyptiens, celui de nouveaux paysans. Cela ne prend pas; ils préfèrent de courir les cabarets de Hongrie, et les bois des pays du Nord, et quelquefois les champs de l'Empire, à une vie sédentaire et tranquille ; et portant partout leur mine et leur musique infernale, ni chassés, ni tolérés, ni encouragés, ils existent toujours. Leurs yeux vifs, et la promptitude de leur esprit, annonceraient des talents pour beaucoup mieux que cela. On en a vu qui se nourrissaient de la chair morte des animaux, et qui n'en mouraient pas ; ils se donnaient la peine de la rôtir, à la vérité ; ce qu'ils ne font pas toujours de la chair fraîche qu'ils peuvent voler, en passant, chez un boucher. Ils n'assassinent point , quoiqu'ils en aient bien l'occasion, dans le coin des forêts, où j'en ai rencontré des bandes auprès d'un petit feu. Ils sont braves, quand on en prend de force pour servir dans nos régiments hongrois , craintifs pour les châtiments et point pour les dangers. Leur amour de tous les genres, leur propagation en famille, sont encore une bonne chose à étudier; quand je dis fa-
$êê OEUYIffîS DU PRINCE BE LI^NE.
mille, c'< Tunioû morûetitanée de frères, sœurs, père et ti j, et jamais de grands yieux parents; estH^e peu itre cette famille qui voyage ensemble? car il n'y ê mais d^émigration générale, même d*uûe province à i autre. Je îa'ai jamais vu plus d'une douzaine de ( Égyptiens à la fois ; ce nom s'entend, car ils peu\ "* '^^ àwtxj^nf mAmû ravoir pris en naissant en ablement ils se sont répandus < 3. Ils s'appellent entre eux Phan it ils aiment à se couvrir, et que le iffrable pour toute la terre sert à m( de savoir si c'est un mot de raJKeme ; quelques individus.
Il y a des gens qm preienuei.. ^lue ce sont des émigrés de la façon de Tamerlan, qui, en le fuyant, se sont séparés et répandus partout sur le globe. Le nom de Bohémiens qu'on leur donne presque partout, m'a toujours paru déplacé. Je m'imagine que c'est parce que Sigismond, roi de Bohême, donna des passeports, en 1417, aux premiers qui se firent voir en Allemagne, et dont il fut fort aise de se défaire. Dix ans après, la même petite bande parut en France : d'abord ce ne furent que douze pénitenciers ou pèlerins, qui se montrèrent avec des chiens de chasse, et ne couchant jamais dans un lit. Ils avaient l'air de cacher une naissance et des aventures distinguées, affectant tantôt le paganisme, tantôt un reste de croisade, comme persécutés par les croisés, plutôt qu'en ayant fait partie. Des femmes de figure orientale vinrent, de je ne sais où, les joindre. Ils devinrent trop
:moire sur les égyptie
ombreux pour ne pas alarmer les provinces, où cependant ils se divisèrent en 1S60. Ils furent condamnés aux galères par le parlement et se sauvèrent en Angleterre; mais le pays était trop éclairé pour qu'ils s'y soutinssent longtemps.
On a cru que M. de Voltaire avait écrit sur eux; mais point du tout, c'est Raphaël de Volterre, qui s'est contenté de dire qull les croyait descendus des Euxîens, peuple de Perse qui se mêlait d'astronomie^ et de là iïs se sont faits astrologues : ils n'ont assurément rien de Bohême dans leur figure, et paraissent tenir de l'Asie, Pourquoi les appelle-t-on Zigeuneren allemand et Ziugari en italien? J'ai lii, j'ai questionné; je les ai vus et interrogés : je n'en suis pas plus avancé. Que font-ils de leurs vieillards? leur rendent-ils peul-ctre le même service que ce peuple qui veut leur épargner le malheur de leur âge, et rinutilité de leur existence? Leur culte est comme leur croyance ; l'un et l'autre ne les occupent pas. Qiîand on leur en parle, ils se regardent et se mettent h rire. Je crois que c'est h un détestable goût qu'ils doivent leur peu de multiplication. Les femmes en voyage, couchées h terre pour un moment, accouchent, attachent leurs enfants à leur sein, et continuent à marcher. J'en reviens à la religion de ces athées ou déistes, sans le savoir. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils ne connaissent pas plus Teau du baptême que le canif de la circoncision. Je sais qu'ils n'ont ni des prêtres de Jupiter, ni de Mahomet; mais ont-ils entre eux des mystères cachés, un chef? D'où vient
m$ ŒUVRES DU PRINCE DE LIC^E.
leur langue inintelligible pour leurs voisins, telle contrée qu'ils habitent? elle n'a rapport avec aucune- Comment vivent-ils? de quoi vivent-ils? que font-ils dans le monde? Ils travaillent eux-mêmes à leurs instruments pour faire danser ou se faire danser eux-mêmes; ils poussent des hurlements affreux; les femmes qui figurent devant eux se barbouillent de rouge de brique, et s'excitent par des cris et les chants les plus lubriques, prenant des attitudes en conséquence. Les paroles sont tout ce qui leur vient de sale dans la tête : elles sont en feu et à la nage de sueur. Les Bacchantes avaient l*air de religieuses en comparaison des belles possédées dont je parle; car il y en a souvent de charmantes, et toutes ont même les plus beaux yeux du monde. Mais j'aurais défié Rubens, malgré la magie de son coloris et ses grands effets, s'il avait voulu salir ses pinceaux, Breughel d'Enfer et Albert Durer avec son pinceau de fer, de les peindre telles que je les ai vues en Moldavie et ailleurs. J'en ai trouvé, entre autres, une bande attachée à Alexis Orloff, dans une de ses maisons de campagne. Tendre Albane, sublime Corrége, correct Raphaël, habile Michel-Ange, détournez vos yeux d'un spectacle pareil à celui de leur joie ; car le peu de vêtemens qu'elles ont se défaisant insensiblement à force de s'agiter, découvre une carnation enflammée au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer; il n'y a presque plus pour se couvrir alors que leurs longs cheveux noirs, dont elles font semblant de se cacher comme elles peuvent. Leurs
ges ne s'en trouvent pas mal, leurs jambes y Dent, l'affreuse volupté sourit; mais la tendre, la ente et peut-être un peu hypocrite, en rougit.
MÉMOIM
FOCK
TES CRECS
Je trouve q ilrê remonlé aux plus
beauic temps 0e i aiiiiquue, cit les nommant ; je me suis senti transporté quand j*en ai vu quelques petites colonies ; et j'enrage toujours, lorsque j'entends dire : un marchand grec, le rit grec, la religion grecque. On ne la suivait pas à Athènes, et le grand prêtre du temple de Delphes ne ressemblait sûrement pas à Tarchevéque de Novogorod.
En revanche, tous les Grecs qui n'en sont pas souffrent d'un reproche qu'ils ont, par la fureur d'être Grecs, la fatuité de prendre pour eux : ce qui leur fait du tort en politique et dans le commerce.
C'est la foi grecque qu'on cite toujours, comme on sait, ainsi que le titre de grec en fait de jeu ou de commerce, et encore en autre chose. Je ne sais pourquoi cette fides grceca est tellement reçue dans le monde.
MÉMOIRE POUR LES GRECS. !2t>9
C'est Ulysse qui en est cause, avec son grand diable de cheval de Troie, et il fallait que les Troyens ne fussent pas de grands Grecs pour en avoir été la dupe. Us n'étaient pas plus malins que les Académiciens de Troyes en Champagne.
Ce vers de Virgile pouvait cependant les faire passer aussi pour des firipons :
.... Tiîneo Danaos et dona ferentes ;
mais je trouve qu'on s'est trop constamment réuni à dire ftdea grœea, au lieu de ftdes puniea,, chose bien plus généralement reçue et prouvée par chaque jour de Garthage, depuis sa naissance jusqu'à sa destruction.
On était trop léger et trop aimable à Athènes et trop sévère à Sparte pbuv être de mauvaise toi. Alcibiade n'en mettait que vis-à-vis des femmes, et quelquefois- de Socrate. Les sept sages de la Grèce, racadémîe, le portique, étaient de fort honnêtes gens. Voyez Périandre causer fort honnêtement avec les premiers, dans le fomeux souper que leur donna ce tyran de Corinthe.
Les vainqueurs ne sont jamais de mauvaise foi : ce sont les vaincus. Dès que la Grèce a été conquise, certainement elle a changé de caractère , ou plutôt elle n'en a plus eu. Les Grecs qui étaient à Rome étaient des complaisants : on en faisait venir pour être précepteurs, comme autrefois, dans les pays étrangers, on faisait venir un abbé de Paris.
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(MUVllES DU PRINCE DE lîQm.
L es Ropaitis furent las de se bien porter,
ils nren nir de la Gi èee des médecins ; mais ce qu'on n*a pas remarqué peut-être , c'est que lorsque le théâtre romain baissa après la mort de RosciuSj de Térence et de Plaute, qui, faute de bons acteurs, furent bientôt oubliés, on flt venir aussi de Grèce des farceurs. Leur théâtre était déjà mort depuis long-
temps. Il est ^i meilleure sci que les Romain ceux-ci avaien Vaincus par ' montrer encon ci les, ils font 11
ité Aristophane, leur ^es Grecs, plus gais [>ide et Sophocle; et les quêtai cités.
, les Grecs purent en s soumis à des imbéuvent à présent pour
le cacher.
Si la république française existe malgré tout ce qu'on pourrait faire pour Técraser (1), et si, mieux organisée et munie de nouveaux républicains, au lieu d'en faire malgré eux, elle allait se jeter sur les Turcs pour refaire les républiques grecques; du crime naîtrait peut-être la vertu, et nous y verrions encore des Périclès, des Thémistocles, des Lycurgues et des Solons.
L'esclavage n'a changé ni leur figure, ni leurs beaux yeux, ni leur intelligence. J'ai entendu les réponses les plus fines de jeunes gens établis à Barczizarai (je ne sais s'ils y sont encore) ; et plusieurs autres de Candie qui me sont venus trouver, pour que j'enga-
(i) Ceci acte écrit en 179G.
geasse Fempereur Joseph à faire, pour les conquérir, un armement à Triesle, étaient charmants de corps et d*espril. Les académistes, ou cadets gérées dans les écoles, sont toujours les premiers en tout.
La preuve que Catherine II avait plus du romain que du roman, c'est qu elle ne s*est point laissé aller au projet qui lui venait souvent en tête, de refaire les républiques grecques. Quand la guerre avec les Turcs arrivait, elle oubliait les beaux noms de Cythère et de Lesbos, pour en prononcer de barbares, et disait : Qu^on me prenne Ackerman» Goezibey, Galacz, etc. Mais à présent je croîs que Catherine-le-Grand y penserait, pour prévenir les Français d*à présent.
L'empire des Grecs ne me faisait pas plus de plaisir à Gonstantinople que celui des Turcs. Je n^ime ni Byzance, ni Stamboul ; et si Constantin avait laissé Tempire à Rome, tant de choses que nous avons lues et vues ne seraient point arrivées. Ce n'étaient plus déjà les Grecs d'autrefois : il n*y avait plus d'Alcibiade, ni d'Anacréon. Le christianisme ne leur allait pas; et, rétréci encore par le rit grec, il est moins favorable à Timagination que le rit catholique. Cette religion a été encore plus détruite par les sectes de leur secte. Je ne connais rien de pis que leurs briseurs d'images, les froids iconoclastes.
Je voudrais qu'on travaillât, dans un moment de paix générale, à tirer des mains des Musulmans au moins FArchipel, en les menaçant de findignation générale, qu'on leur manifestera les armes h la main.
Ï72 EUtBlS DD PRINCE DE LIGNE*
s'ils n y eo întent. Il n'y a que quelques vilains bâchas à qi ela ferait du tort : et, soumises à leurs lois d'autre luis, avec quelques changements peutêtre, à cause des temps, ces îles redeviendraient ce qu'elles ont été*
Je sens bien qu'il était plus aisé autrefois d'y être aimable. On ne ''^"'^ «i-.«x j-«^j., j^g sacrifices qu'on y faisait ^ mai^ » ient ch ercher leurs
berceaux. L'; -Pierre rappellerait
plutôt les b^auA leil et de Jupiter,
qu'une petite cl: icolas, le dieu des
Grecs d'auj-
Le temple « * pas les cinq clo-
chers courts, gros, mai oores et peints desOrecs de nos jours. Il n'y avait autrefois, à la vérité, ni pope d'un côté, ni pape de l'autre; mais le climat est le même. La volupté aura pour assaisonnement la défense d'en avoir. Les figures célestes des deux sexes y pourvoiront.
On leur permettrait une petite marine marchande ; et l'exportation de leurs vins et de leurs grains les rendrait bientôt assez florissants pour rebâtir leurs villes enchanteresses, qu'on a supposé habitées si souvent par les Dieux.
Si les Turcs font encore un jour les méchants, comme cela arrive quelquefois, lorsque quelques cours bonnes chrétiennes les détachent contre quelques autres, les Grecs lâchés contre eux et bien soutenus, seraient leur première pénitence.
Je nommerais tuteurs des républiques grecques et