LES JARDINS U
Je voudrais échauffer tout l'univers de mon goût pour les jardins. Il me semble qull est impossible qu'un méchant puisse l'avoir. Il n'est même susceptible d'aucun. Mais si, par cette raison, j'estime le sauvage herboriseur, le leste et sautillant conquérant de papillons, le minutieux scrutateur de coquillages, le sombre amant des minéraux, le glacial géomètre, les trois fous de la poésie, de la musique et de la peinture, l'auteur distrait, le penseur abstrait et le chimiste discret, il n'est point de vertus que je ne suppose à celui qui aime à parler et à faire des jardins. Absorbé par cette passion, qui est la seule
(1) Cet opuscule est celui dont le prince de Ligne fait mention dans sa dixième lettre à Vimpérairice Catherine.
qtjî augmente avec ràge,rhomme perd tous les jours celles qui ciëraugent le calme de Fàme ou l'ordre des sociëlés. Quand il a passé le pont-levis de la porte de la ville, l'asile de la corruption morale et pby- sique, pour aller travailler, ou iouir de sa campagne, ^ son cœur rit à la nature, et éprouve la même sensation que ses poumons h la réception dVn vent frais qui vient les rafraîchir.
Pères de famille, inspirez la jardinomame k vos entants. Ils en deviendront meilleurs. Que les autres arts ne soient cultivés que pour embellir celui que je prêche. Quand on pense à ombrager un ravin, quand on cherche à attraper un ruisseau, à la course» on a trop à faire, pour devenir jamais citoyen dangereux, général intrigant et courtisan cabaleur. Si l'on voulait écrire contre les lois, se plaindre au conseil de guerre, culbuter un supérieur "ou manigaiicer à la cour, on arriverait trop tard, puisqu'on aurait dans la tête son bouquet d'arbres de Judée, ou son buffet de fleurs, ou son bosquet de platanes à arranger. A peine arriverait-on à temps pour profiter de la faiblesse de la femme d'un de ses amis, et on partirait bien vite après pour aller expier dans les champs le plus joli des forfaits.
Vous qui, des belles montagnes d'Autriche, ne pouvez planer sur le Danube et les belles plaines de Vienne qu'il arrose : vous qui ne pouvez vous élever au-dessus de la terre, sur les monts helvétiques; vous qui ne pouvez vous mettre à l'abri du Sirocco, dans le creux des vallons embaumés de la Provence;
VOUS enfin à qui des escortes de cosaques, et des camps dressés exprès, ne feront pas traverser les déserts des Budzyack et des Nogais ; vous tous qui, ne pouvant vous trouver des jardins tout faits, voulez vous en faire dans des pays ingrats!... Méditez, calculez les effets, n'exagérez rien et ayez de la logique, si vous ne pouvez pas avoir du génie et du goût, si vous ne pouvez pas avoir mieux. Mais que d'observations à faire! que d'essais!... Je sais bien qu'on ne peut pas effacer des bosquets comme quelques arbres qu'on a mal placés dans un dessin de crayon : mais cependant ôtez, reculez, tournez, regardez de tous lés côtés les effets, pour changer vos plantations.
Une ode, une bataiUe gagnée, et un grand et hardi coup de pinceau, sont la suite de l'inspiration. Mais ici les voyages, la lecture, le coup-d'œil, la comparaison, Iji réunion de tous les arts, voilà ce qu'il faut. Une cascade est, par exemple, ce qu'il y a de plus difficile à arranger. En gradins, c'est effroyable. Sur un rocher, à moins que le terrain par hasard ne l'y porte, ou ne s'y prête, c'est presque ridicule. S'il est grand, il exige une quantité d'eau prodigieuse ; s'il est petit, il ressemble à ce qu'on met quelquefois au milieu d'un dessert, ou aux Bethléems des enfants. Si l'eau tombe d'une grande hauteur, elle est plus large en haut qu'en bas, et finit, après s'être séparée au tiers et fendue à la moitié, par être au bout tout à fait effilée. Qui croirait qu'au milieu du plus mauvais goût de moines de mauvais goût, j'en ai vu une charmante, en Bohême, sous un berceau naturel,
traverser un Iiermitage, eesuite faire un ruisseau dans le reste du jardin d'Osseg» qui, h cela près, est affreux?
Ou ce sont des escaliers, ou des nappes* Les premiers économisent Feau^ mais sont trop égaux. Les autres en dépensent beaucoup et sont trop régulières. Les obstacles qu'on imagine, sont trop rocailleux et uniformes. Un torrent roule trop de gros cailloux, et a un lit de pierres qui déchire les yeux et les oreilles. Que Tart, après l'avoir caché dans Icbois, h vingt pas du sentier, lui dérobe ses eaux pour un lit de gazon, et Tabandonne ensuite à ses caprices, et à Texcrescence qui dépend des pluies et de la fonte des neiges. Il faut que tout soii cliute, mais si insensible, que les obstacles soient cachés par le bouillonnement des eaux.
Les îles demandent de rintelligence. Trop nues, elles ne font pas d'effet et paraissent petites. Trop plantées, elles ont l'air «de tenir aux bords de la rivière ou de l'étang. J'ai remarqué qu'il n'y faut que des arbres de haute futaie pour qu'on puisse voir Teau au travers.
Corrigez la nature, au lieu d'employer l'art à faire la nature. Il y a peu de ruisseaux dont le cours nous convienne. Il faut leur en donner un facile. Il faut les enfermer dans une scène particulière, et meu- *bler leurs bords agréablement. Les enclos sont fâcheux à rencontrer, et ne sont bons à voir que d'une hauteur qui les domine. Les barrières ordinaires qui les séparent, ponr être celles des villa-
geois, n'en sont pas moins vilaines. Les vignes présentent un aspect désagréable pendant huit mois, les champs pendant six ; les fleurs pendant dix, si Ton ne les renouvelle, car on ne voit que la terre.
Le velouté des fleurs, le ton de différentes verdures et des fruits, peuvent donner à un jardin une grande supériorité sur les autres ; mais, après bien des expériences, je trouve qu'il faut faire des taches; sans cela il y a trop de papillotage dans les couleurs. De grandes masses de roses, et d'œillets, ou de tulipes ; et que cela se renouvelle, par des pots cachés s'il le faut. Mais point de buffets en gradins, comme pour la fête du saint de la paroisse, ou d'une chapelle de vierge. De même vingt arbres à la fois, tous gris-de-lin, tous violets, ou roses, ou blancs, ou jaunes, ou incarnats, comme, par exemple, les Corettier.
Je ne sais si tout cela est subordonné aux coups de lumière et aux heures du jour, mais c'est un travail nécessaire. Qu'on n'en soit pas alarmé. C'est au soleil à protéger ce qu'on ne fait que pour qu'il y mette la dernière main.
Que l'art des maçons ne vienne pas mal à propos surcharger la terre, sous prétexte de la soutenir; que leur chaux ne vienne pas brûler l'émail des prairies ; que leur ciment ne fasse pas coucher la marguerite, la violette et la pensée, et que leurs pieds ne foulent pas le lit des Nymphes.
J'aime à les voir rouler avec de jeunes Sylvains, pour qui elles commencent à avoir une passion nais- T. 7. • %&
saiiia, mais encore inconnue. Les escaliers m'alarment. Ce sont des rampes douées qn'il faut à leurs jeux. Tantôt elles sont !e sujet de leurs espiègleries, tantôt elles servent de théâtre h leur punition, car c'est dans le lieu qu*on commet la faute (si tant est que c'en soit une) qu'il faut la réparer.
Qu'on chasse tous les métiers des jardins. Surtout point de charpente, point de treillages, de peintures, de cerceaux ; que les branches, de leur plein gré, cherctient il se lier les unes aux autres.
Je ne vois pas d'autre règle pour les ponts, que de ne pas en faire deux qui se ressemblent. On peut s'y livrer à tout ce que son imagination fournira d'extravagant. L'architecture heureusement ne s*en est point emparée, dans le temps de son usurpation sur les jardins; si cependant un beau morceau extrêmement peigné , et voisin de quelque temple auguste, exigeait un pont décoré, sans copier celui de Czarskozelo et de Wilton, on peut s'y permettre une colonnade. Sans cela, plus ils seront fous, et plus ils feront plaisir : qu'ils soient tous assez hauts pour ne pas gêner la navigation, mais pas assez pointus pour qu'on n'y passe pas sans glisser. Le goût, ou plutôt la situation, déterminera s'il faut les cacher en partie, ou les découvrir tout à fait. Le blanc leur va bien, lorsqu'ils ont de la verdure pour repoussoir. Le blanc va bien aussi aux palissades minces, pointues, courtes et demi-couchées que je recommande, si Ton est nécessité à un enclos, pour des fleurs, pour le bétail , ou une ménagerie , ou un
jardin d'abeilles, ou une pépinière d'arbres étrangers, tne petite barrière, et une rampe, ou gardefou bariolé, détache très bien de la pelouse et des arbres, et marque un soin qui, avec très peu de dépense, pare à merveille le passage du jardin à ses environs. La rampe sur une montagne, pas loin d'un précipice, rassurera les promeneuses, et leur fera croire à un danger qui n'existerait pas même sans cela, mais qui les flatte, sans les alarmer. Les femmes aiment à être trompées, peut-être qu'elles s'en vengent quelquefois. Occupez-vous-en dans vos jardins. Ménagez, promenez, amusez ce sexe charmant; que des sentiers bien battus, pour qu'ils ne mouillent pas ses jolis pieds, et que des berceaux irréguliers, étroits et odoriférants, en roses, jasmins, orangers, violettes et chèvfefeuilles, mènent ces dames au bain, ou à des repos, où elles trouvent leur métier, leur tricot, leur filet, et surtout leur écritoire noire en pupitre, où il manque toujours du sable, ou quelque chose, mais qui renferme les secrets ignorés des amants et des maris, et qui, posé sur leurs genoux , leur sert à écrire de jolis mensonges, avec une plume de corbeau.
Je vois quelquefois des ronces et des épines plantées avec soin. Je vois caresser des chardons, protéger les joncs et les roseaux. Ce n'est point aimer la nature en beau. Je vois préférer une bruyère à un pays cultivé. Ne croyez pas non plus, mylords atraôilaires, que tout est dit lorsque vous avez été chercher un bois bien épais, une campagne bien
OÊDVRES DU PttlSCE DE LIGNE,
déserte, r y placer uo château. Vous voulez que cela s'ap e un parc, et plus loin vous appelez ;ardin ce qui chez nous ne serait qu^im verger î
Je déteste les esquisses de grandes choses. Il ne faut poiut les manquer quand ou s'en mêle. Point de ruinas de Palmjte dans le goût de celles du général Conway, Leur blancheur, leurs colonnes basses, sont de mauvais eseii irs voûtes, trop bien
tenues, sont ridicules ines devinaient ofltir
une idée des choses resp ïs qui s'y sont passées
et des gens célèbres qui i ibitaient; mais quand on voit la grécie de vi\ .-. Anglais, et la golkk
de m; Walpole, on e ic le croire que c'est le délire d'un mauvais rcve qui a conduit leur ouwage. Taime autant son Château d'Otrante (i) que celui de la Tamise, qui est aussi fou et n'est pas plus gai.
Les temples doivent inspirer la volupté, ou rappeler cette secrète terreur qu'on sentait en y entrant autrefois. Mais que sent-on, lorsqu'on voit les uns sur les autres, et gâter par une templomanie ceux qui, comme le temple de l'amitié, mériteraient nos éloges? Mylord Temple s'est trop laissé aller à son nom.
Je ferais grand cas de la maison d'un mylord Batitor, près de Bristol, mais il n'a que l'eau qui lui tombe du ciel. En vain fait-on souvent des ponts chinois sur des creux, pour faire croire qu'il y a quelque chose là-dessous. On n'en est pas longtemps
(1) Roman d'Horace Walpole.
la dupe; et ce que j*ai vu chez mylord Mansfield, des fenêtres de sa maison , ne fait que montrer la privation la plus fâcheuse pour plusieurs des jardins d'Angleterre (1).
Ils la diminueraient s'ils n'avaient pas la fureur de s'éloigner de la Tamise. Ils n'en savent pas profiter. Le duc de Marlborough y supplée bien par la rivière qu'il fait entrer dans son parc, qui y devient grande, rapide, et tombe avec beaucoup de fracas. Je ne passe pas à mylord Pembrocke, de faire couler la sienne en manière de canal.
Wimmeton a très peu de mérite à mes yeux , .quoique j'en entende dire beaucoup de bien. La maison devrait être bâtie plus haut, et le bois mieux, fourré; Tout y a l'air maigre et décharné. Oh! ce n'^st paé là la belle nature. On aime les grottes en Angleterre, à ce qu'il me semble; celle de iffylord Tillney lui coûte en vérité trop cher pour le plaisir qu'elle procure. Je n'aime celle de Twickenham que parce que je m'y représente Pope travaillant sur Vhomme. Il travaillait presque aussi bien en jardins ; car le sien, quoique petit, qui appartient à présent à madame Stanhope, est fort agréable.
Je n'aime pas les demi-étrangers. Le duc de Devonshire a rapporté de ses voyages, des beautés qui ne vont pas à soiî pays, et le peu de français et
(1) La célèbre M"" Âroould, à qui on essayait de faire admirer les merveilles d'un jardin anglais , disait en montrant une rigole sur laquelle on avait jeté un pont : « Ceci ressemble à une rivière comme « ûexix gouttes d'eau. »
d'italien qu'il y a à Cbiswick ne m'a pas plu du tout. Mais qu'y a-t-il de plus beau que King*s Wesieii et la vue du fleuve Hersan et de tout le pays de Galles? Qu'y a-t-il de plus superbe que Windsor? Quelle forêt l quelle majesté !
Tels autrefois ces vieux chênes de la forêt de Dodone rendaient des oracles. J'étais tenté de consulter ceux-ci. Ils imprimaient le respect dont oa éiait pénétré à Tapproclie de la divinité-
Blenheim et Kew sont ce qu'il y a de mieux pour les plates-bandes et les arbustes précieux. Wilton, après cela, en faveur de son pont, et de son moulin, et des bustes, peut-être trop nombreux, qui se trouvent dans sa maison, cl que j'aimeroîs raîciix dans le jardin; et les loges du duc de Cumberland; voilà • ce qui m'a fait le plus de plaisir en Angleterre.
Je ne parle pas de Tarcbitecture de ce pays. La pesanteur du chevalier Vanbrugh est connue, aussi bien que son épitaphe, qui est une excellente plaisanterie. Inigo Jones, noble et simple dans ses ouvrages, est le dernier qui a fait honneur à l'Angleterre dans ce genre. Il a un peu trop imité l'antique par rapport à ses fenêtres et à ses portes étroites. Greenwich lui aurait bien fait de l'honneur, à ce qu'il me semble, s'il avait joint ces deux corps-delogis tout au fond dans un bois qui aurait représenté les Champs-Elysées, par un superbe temple en mausolée, rempli d'urnes,, pour recueillir les cendres des braves matelots qui font l'honneur et la richesse du royaume, et l'admiration des étrangers.
CaUP-ftOElL SLH LES JAIIDINS.
Ml
Je ne dis rien de Sîon, jadis couvent catholique, puis maison du cardinal Wolsey, et à présent, appartenant à la duchesse de Northumberland. Il n'était pas achevé ; mais quand il le sera, il méritera sûrement qu'on en dise du hien* C*est au bord de la Tamise, près de la superbe vue de Richmond et de la petite maison de mylady Harrington.
Ceux qui ont produit les scènes sublimes et gigantesques de Sliakespear et les grotesques de Hudibras, s'en ressentent, en jardins comme en morale, en médecine et en philosophie ; cela n'empêche pas qu'on nait aux Anglais les plus grandes obligations. Leurs défauts sont même des bienfaits pour les autres : et je défie qu'on travaille bien sans avoir été en Angleterre, pour y apprendre la propreté. Par exemple, qu on parcoure les plus beaux palais de la France, les résidences de l'Empire : je fais plus de cas de la guinguette d'un savetier de Londres, dont les meubles sont comme une tabatière, et le gazon comme un billard, et les arbustes soignés comme les cheveux d'une jolie femme. C'est la propreté que je recommande le plus; sans cela, qu'on quitte les champs, qu'on n'est pas digne d'habiter, pour contribuer à augmenter la saleté des grandes villes, où l'àme s'en ressent, et perd de sa pureté.
L'Angleterre serait peut-être le pays des églogues, s'il n'y taisait pas si humide. J'étais tenté d'y chercher Tityre, ce mauvais sujet de Méjialque, et Mélibée. Il me -semblait entendre leurs défis de science et d'amour. Je prêtais Toreille h des con-
^ «V ;e, que Je a*entendais pas, et c'est sur beaux pis de gazon que je voulais voir chanter aux bergeu la fidélité de leurs maîtresses et de leurs chiens ; mais, en Angleterre, les bergers ne sont pas si doux que leurs moutons, et le son tendre des flageolets est peu fait pour ces insulaires. Ce n'est que dans des climats plus heureux, qu'on peut célébrer îa Ûamme de i^uiyo i^curs d'Alexis, La
chaleur met u in pté dans rabattement
qu'elle inspire. *. i plaisir à en souffrir.^
C*est k elle que i intiments qui ne vont
pas à d'autres pav
Le goût des j laru de Tltalie; qu*y
fait-on k présent i , .^^ «^ ^^^m, plus de vallée de Sabine, comme du temps d'Horace ; plus ce même charmant Tibur. Qu'est devenu le lieu qu'il peint si bien en jardin naturel?
Quà pinus ingens, albaque populus Umbram hospitalem consociare amant Ramis, et obliquo laborat Lympha fugax trepidarc rivo (1).
C'est peut-être cette ode qui a donné aux Anglais ridée de leurs jardins, car ils ont tous Horace dans la tête, ainsi qu'Homère et Virgile. H paraît que le climat est changé; mais cet amour des jardins a passé du midi de l'Europe dans le nord. En arrivant,
(1) Où le pin à la tête aUière et le blanc peuplier se plaisent à marier leur ombre hospitalière, et le ruisseau limpide à faire entendre son murmure, en fuyant loin du rivage.
il a eu audience de Timpératrice de Russie. Ils se sont convenus d'abord. Il est devenu son Bostangy Bâcha, ou plutôt la triomphatrice des Turcs est ellemême la jardinière de Czarskozelo. La législatrice du plus grand des empires, l'appui ou la terreur des empires voisins, sème elle-même ses gazons. L'hommage que sa grande âme rend à ceux qui ont étendu sa gloire jusqu'aux portes de l'Orient, lui fait autant d'honneur qu'à ses heureux généraux. Czarskozelo, où il y a ce que l'Impératrice appelle ses caprices, présente, de tous les côtés^des tableaux charmants. Ces caprices soi-disant sont des effets d'eau ou d'optique toujours bien saisis et bien variés. Un pont de marbre de Sibérie, d'une architecture dans le genre de Palladio; les bains, le pavillon turc, l'amirauté, une espèce de petite ville que l'on construit, la porte de fer, la ruine, les monuments des victoires de Romanzow et d'Orlow, la superbe colonne rostrale pour celle de Czesma au milieu du lac, un joli bâtiment sur les bords, d'agréables contours, beaucoup de fleurs et d'arbustes étrangers, un gazon mieux tenu et aussi beau que celui d'Angleterre; des ponts et des kiosks chinois, un temple de trente-deux colonnes de marbre, la colonnade, outre cela, vers le jardin, le grand escalier d'Hercule : voilà ce qui rend ce jardin le plus intéressant du monde. C'est ainsi que, laissant un instant les rênes du gouvernement, cette grande princesse a pris le crayon, le râteau et la serpette , qu'elle ne tient pas, malgré tout cela, aussi bietv c\jj!^\\fc <^\i^.
dXVRËS DO PRINCE I»E UICKE.
lênu l'ëpée, si le destin, pour Thonneur de son sexe, n*en eût pas fait une femme.
Peterhof esl à deux lieues de là. C'est la demeure la plus impériale, et par conséquent la moins gaie des résidences d*été de la cour. On y voit la petite manière hollandaise que Pierre P^ avait comraencé par avoir, fagrândissant ensuite par ce qu'il avait vu depuis dans ses voyages. C'est ainsi que* dans le premier genre, il avait Mti lui-même, sur le bord de la mer, sa maison qu'on appelle Monpiamr, et que, dans des bosquets mal dessinés, mal plantés» il y a des attrapes, des horloges, des clavecins, des carillons, d^ orgues, des musiciens, des canards, des chiens, et des chasses en mouvement par Feau.
C'est ainsi que, dans le second genre, les cascades remportent sur celles de Versailles, allant toujours, et fournissant les plus gros volumes d'eau que j'aie vus. Si Ton revêtit tous les canaux de granit, ou plutôt de gazon, au lieu de la brique qui y donne l'air le plus bourgeois; si l'on met en marbre les piédestaux des deux colonnes d'eau qui imitent les deux colonnes de marbre qui sont à Rome ; si Ton en fait autant au bassin de la pyramide, dont le jet représente de même le plus bel obélisque; si l'on fait des goulotes serpentantes dans une forêt d'orangers à encaisser dans une espèce d'amphithéâtre, où il y a à présent une vilaine cascade de bois; si l'on ôte les haies, et si l'on met tous les chemins en gazon ; si l'on fait quelque chose d'irrégulier pour en
former une bâtisse utile et agréable, qui est un moulin pour les minéraux; si Ton joint tout cela au nouveau jardin naturel que l'on fait de l'autre côté du château , le vieux Peterhof ajoutera de l'intérêt à l'admiration qu'il inspire déjà. Il y a dans ce nouveau, que l'on forme, un chalet qui représente un tas de foin : quelques bottes en bouchent la porte et les fenêtres ; il faut les ôter pour y entrer. On s'y méprend toujours ; on pardonne aisément cette supercherie, en entrant dans un salon orné dans le meilleur goût de Paris. La mer, qui baigne les bords du jardin du vieux Peterhof, et qu'on découvre de nouveau, répand un charme inexprimable sur tout cela.
Je passe de la Russie en PiMogne. Le prince Casimir Poniatowsk!, à Schoulé, par des remuements de terre considérables, a produit des effets charmants. Les montagnes enveloppent des salons d'un goût parfait : on en rencontre un par hasard ; mais on ne peut l'éviter, ce hasard. On s'enfonce dans une grotte où l'on a besoin d'un peu de jour pour en sortir ; on croit apercevoir une lueur, on avance, et l'on trouve une salle décorée à merveille, peinte, meublée magnifiquement, des colonnes de stuc, des bas-reliefs, etc. Il y en a une autre sur une glacière, où toute une société se communique sans être ensemble. Il y a deux étages, l'un pour les gens qui aiment à jouer, l'autre pour ceux qui aiment à causer. Cette espèce de séparation, qui n'en est pas une, est tout à fait neuve, et je compte bien m'en servir
quelque ' :. II y a un minaret d'une grande beauté, c'est une iv turque où il y a des cloches pour la prière. On y voit aussi des temples; ce qui donne le jour au saloQ du rocher, a Fair d'en être un. Il y a une superbe colonnade, et près de là, un magnifique théâtre» dont rextérieur est une église gothique. Je voudrais un pont qui passât au-dessus du graod chemin pour joindre i jardins, qui ont tort
d'être séparés, et qui i le grande beauté. Ou
y voit aussi une île nm i ville d'enfants. C'est
la plus jolie plaisai monde. Le Prince y
rassemble tous ceux i trouver , pour y don-
ner des fêtes ; et Tir qu'ils mettent à toutes
leurs o"ccupations , ^^.^^..u par les costumes de tous les métiers, est tfès plaisante. II y a une garnison, un clergé. Le choeur de la*paroisse est un théâtre de marionnettes. Cela m'a donné l'idée d'une île où je ferai cet établissement. Je me plais d'avance à en voir en robes et en uniforme. J'en rencontre tous les jours qui ne sont pas aussi gais que le seront les miens, et que je ne voudrais pas avoir. II me semble déjà les voir recevoir leurs visites. Des chaînes longues et légères les arrêteront dans une partie de leurs prévenances. Il n'y aura que leur galanterie qu'il est difficile d'empêcher.
Dans les conseils que je distribue sans qu'on m'en demande (car le plus mauvais petit auteur ou faiseur de jardins croit n'en avoir pas besoin), je dis toujours : « C'est en faisant, réfléchissant, se prome- « nant et écrivant, qu'on voit ce que les gens à
« préceptes diffus de voient jamais. » Que vos yeux ne se lassent point d'errer sur les beautés de la nature pour tâcher de les rassembler. J'ai bien regardé la campagne, et j'ai trouvé que le rouge des coquelicots, les couleurs d'un champ de pavots, le bleu des bluets, et le jaune de la navette, faisaient la palette la plus heureuse qu'on puisse trouver. Tout cela réuni avec le petit vert du lin, le mêlé, le tacheté du sarrasin, le petit jaune du blé, le gros vert de l'orge, et bien d'autres espèces que je ne connais pas encore, produit un effet charmant; et comme je ne veux point de murailles, et que les canaux et les haies suffisent, ce tableau est un bonheur de plus à la campagne.
Faisons-nous du bien, faisons-en aux autres, faisons vivre ; par exemple, augmentons le peuple des airs, de la terre et des eaux. De même que l'on a dit autrefois : « Que la lumière se fasse, » et la lumière fut faite, je voudrais qu'on dît : « Faitesce nous des oiseaux, des poissons, des cygnes surce tout. » Je cherche toujours un Jupiter, et je n'en vois pas plus que de Léda. Peut-être cependant qu'un dieu voudra encore faire la même facétie; mais on n'est plus galant au ciel aujourd'hui. Que sur la rive de mes fontaines tout retentisse des cris d'une augmentation considérable d'animaux; que toutes les pièces d'eau soient troublées par les sauts de plusieurs milliers de carpes ; que les canards fassent partout des nids; que l'on rencontre jusqu'à des oies; que les pigeons, chassés de \ou'5>\^'5>^^\fe^>
^ e • réfugier sur les toits. Il me semMe que
w^x ai enter les richesses de !a nature, que d'iugmenter le nombre de ses enfants. Beaucoup de paons surtout, quoique je déleste les orgueilleux. Que tout soit bien habité, que Ton reuconlre beaucoup de gens, n'importe de quelle espèce ils soient. Eb ! mon Dieu ! il y en a bien h quatre pieds qui serviraient d'exemple marclient sur les deux de derrière.
Que le soiï m aigu des trompettes
de village, p es boeufs et les génis-
ses ; qu'on eni» m de leurs clochettes,
il est champé voix de ceux qui les
conduisent. Quii& sam-n^nL au bord des rivières, qu'on fait quand on n'en a pas, et qu'ils y boivent eux et leurs troupeaux avant de retourner chez eux.
Bien des gens aiment les jeux. C'est d'un entretien horrible; et s'ils ne sont pas occupés, s'ils ne sont pas dans les environs d'une ville, au lieu de procurer beaucoup d'agrément, cela devient triste. Je ne les conseille qu'aux grands souverains. Il faut avofr beaucoup de cour, ou des voisins.
Je fais grand cas des statues; mais celles de marbre se gâtent, celles de pierre se fendent, celles de plâtre ont l'air de misère. Il ne faut de médiocre en rien, surtout dans ce genre-là. A moins d'en mettre, dans un jardin de cent arpents, pour la valeur de cent mille écus, il faut dire qu'on ne les aime pas. C'est ce que je dis, moi, par exemple, et j'ai bien menti.
C'est cela qui est noble, et qui rend vivant» Cependant on peut placer quelques têtes dans de petites parties, sans prétention. Il faut que cela ait F^iir d'être une fantaisie, ou une amitié parlicuîière. Si c'est de Tan^ur, c'est encore bien mieux. Une statue chère à son cœur,*\'aut mieux que les chevaux de la Victoire et du Soleil. Mais elle ne pourrait être placée que dans le temple du mystère; et, mystère pour mystère, il vaut mieux y tenir la Leauté qu'on adore. Invoque2-la ensuite pour vos jardins. Après avoir satisfait votre cœur, elle vous inspirera même pour le goût. Il faut aimer et être aimé, pour créer du beau. Tous les ouvrages de l'amour seront toujours parfaits. Les vers et les jardins qui s'en ressentent, ne peuvent manquer de réussir.
Mais est-ce pour effrayer des enfants, qu'on place symétriquement de grandes figures blanches^ colossales, rangées comme un régiment? Ne sait-on pas le tort que leur fait ce volume d'air immense dont elles sont environnées? J'adosserais toutes ces divinités h des massifs obscurs, qui relèveraient la blancbeur du bloc, et le travail de celui qui a eu la cruauté d'y enfoncer le ciseau; et, au lieu de ces haies d'empereurs romains et de pliilosoplies grecs, avec la tête desquels on est tenté déjouer ix la boule, je les placerais dans des bosquets touffus, qui leur seraient consacrés, Une Vénusau milieu d'un groupe de myrtes, un Mars entouré de lauriers et de grenadiers plantés assez près les uns des autres pour qu on ne les trouvût pas tout de suite, \x\v X\ik.^N^
même protégeant quelque forge, quelque machine à feu, si Ton est assez heureux pour réunir Tutile à ragréable, seraient bien à leur place.
Et puis ils me font de la peine, ces dieux presque toujours mal bâtis, ces empereurs, ces gjiilosoplies, toujours debout, toujours au soleit, toujours exposes aux badauds. Qu'on les groupe quelquefois; qu'on les couche, et qu'on leur donne le caractère de bienfaisance ou de galanterie.
Hélas! si ceux qui sont à la tête de tout, entendaient leurs intérêts, ils cacheraieul l'apathie naturelle ou renvie orgueilleuse qui prive du noble plaisir d'admirer. Si la vertu est refusée à leur âme, qu'ils paraissent au moins eu faire le cas qui lui est dû. Les hommes de génie connaissent le bonheur de l'enthousiasme. C'est lui qui leur inspirera dans leurs jardins un autel, des sacrifices même, à une belle action d'humanité ou de valeur.
Qu'au milieu d'un plantis de chênes sans ordre, on voie s'élever un temple à la Valeur, et que ce ne soit pas un monument de décoration, mais de bienfaisance et d'élévation ; qu'on y retire ceux qu'on a eu le bonheur de mener à la victoire; qu'ils y reçoivent le prix de leurs blessures et de leurs services, et qu'un air sain et des eaux pures y allongent les jours de ces héros. Sans eux, ceux qui en ont le nom ne seraient rien. Ce sont les héros subalternes qui ont fait les demi- dieux. Livrez-vous ensuite à un sentiment triste et noble; et, par un temple à la Mort, entouré de cyprès, faites une nouvelle scène,
pour recueillir dans de grandes urnes funèbres de marbre les cendres de ces braves guerriers.
D'autres établissements: des bâtiments pour Tëducation de la jeunesse, pour les enfants de Tamour même, à qui vous devez vos jardins, s'ils sont tels que ie le désire; des maoufaclures en tout genre, de nombreuses métairies»
Ennoblissez même les ouvrages nécessaires. Que les fossés pour le dessèchement se ressentent des anciens aqueducs des maîtres des trois parties du monde qui leur étaient connues. Ne poussez pas trop loin ces dessèchements. Il y a bien des arbres qui, s'ils meurent de soif, s en prendront à vous.
Passe pour des ravins et môme des amphitbéàtres, quand on ne sait que faire des terres de rexcavation de ses rivières, ou quand on veut les désencaisser, car reau est bonne à voir à ileur de gazon; i! faut y parvenir par un glacis vert, charmant et imperceptible. Point de revêtement de pierre, encore moins de brique, toujours de gazon. Je ne prêche jamais que le gazon, et sur le gazon je prêcherai Tamour. Point de compas; il n'y en a pas eu pour les contours des Grâces, et le ceste de Vénus ne l'a jamais enveloppée symétriquement.
Ces portraits frappants des gi^âces de la nature; ces glaces fidèles, incapables de flatterie; ces miroirs des nymphes bocagôres, sont toujours trop bien ou trop mal traites. Â force de vouloir les faire valoir, on leur ôte tout leur prix. Chi exige trop d'eux : on les retient toute la nuit, pour les faire
OEUVRES BU PHÏÏîCE DE LIGNE,
)iir avec plus d* éclat, pendant quelques ^çiuressç ment.
J'aime mieux le plus petit murmure de ruisseau, la plus petite chute qui va toujours ^ que les plus grands effets de ce qu*un Liégeois ignorant, et trop longtemps admiré, a imaginé pour la prison magnifique des rois du plus beau pays du monde. Que dire de ce Heu presque )ut au moins intéres-
sant? Si j'en dis (th e, on ne me lira plus.
On ira voir, a<
J*ai été à Ermei isait chaud. Ty ai tout
parcouru. C'est ense ; j'étais rendu.
L'enthousiasme : .^ délassé. La science
de se sennr des dinereuiy un^eaux d'eau par des chutes agréables et de la plus grande noblesse, la tour de Gabrielle, quoiqu'un peu manquée, le petit jardin, et les îles, m'ont consolé de ce que les petits bâtiments, la maison du philosophe, la grotte, les bas-reliefs, le tombeau de J.-J. Rousseau, Thermitage, le billard et les inscriptions triviales, ou pédantesques, ou de mauvais goût, ou trop nombreuses, ou mal placées, n'étaient pas tels que ce bel endroit les exigeait.
Tout cela fit sur moi un effet surprenant. Je ne me souvins que longtemps après, que le désert n'était qu'une triste bruyère, inégale, et trop insignifiante pour y promener les gens qui vont h Ermenonville. A cela près, revoyons les mêmes lieux, me suis-je dit. Je suis retourné à Ermenonville : je n'ai pensé qu'à Julie; je crois que je l'ai pleurée; j'ai béni son
1SÊ&
historiett; je me suis assis sur son banc. On m'a montré les canards qoe sa main a nourris. 11 m'a semblé que leur cri était plus agréable, mais guère plus juste* Je me suis remis à penser à Julie; je me suis défendu la remarque du peu de ressembtance que j'ai trouvé entre ce Clareiis et le véritable que je connais. Mais, hélas! ô Saint-Preux! j'y ai envié ton sort Ta lettre cinquante-cinquième ra\a fait pardonner ràcreté de ta lettre quatorzième. Heureux, mille fois heureux ceux qui y sont exposés!
Voici un lieu peut-être encore plus selon mon cœur, et pîus près de Paris. C'est en quittant un jour son vain tourbillon» qu'errant à Taventure, le long de la Seine, je le perdis de vue au Moulin-Joli, et que je me trouvai moi-même, car ce n*est qu'aux champs qu'on peut se trouver. Qui que vous soyez, si vous n'êtes pas des cœurs endurcis, asseyez- vous entre les bras d'un saule, au Moulin-Joli, sur le bord de la rivière. Lisez, voyez et pleurez, ce ne sera pas de tristesse, mais d'une sensibilité délicieuse. Le tableau de votre âme viendra s'offrir fi vous. Votre bonlieur passé, si vous en avez eu, celui qui vous arrivera, et le désir d'en avoir, mille pensées là-dessus^ des regrets, des joies, des souhaits, c'est ce que vous éprouverez à la fois; cîes combats.... votre imagination.... le cœur,.,, des. souvenirs.... le moment
présent Allez-y, incrédules.,.. Méditez sur les
inscriptions que4e goût y a dictées. Méditez avec le sage, soupirez avec l'amant, et bénissez Watelet.
A- Chantilly, j'ai cru voir le grand Condé se in-o-
I tatm tauti de ioie et de tendre admira- J^ voolit biiiâêf les pas du génie : mais le
lie pas, il vole.
^ et Mis les Jardins que J'ai vus, celui qui m'a k plw AMWiéeâlodtii de Wœrlitz en Sâxe (1). Jai iA>n itwffÊJiif jtt^fia ce que le prince de Dessau a traiié en pajs^ et ce qui même s'étend depuis sa wééàmËe jusqu^à Wœrlitz; car ses canaux» ses OijOgtB^ prairies, et 1^ masses de chênes, platanes, peupliers dltalie, plus, etc., joignent les deux habilat)ou5. 11 &ul trois Jours pour tout voir.
3m MÈis^ afin de jeter plus de clarté sur ma descnptioQ* la diviser ea cinq promenades.
Première promenade. On passe par une grande bâtisse, moitié en brique et moitié en rocaille , sur
laquelle il y a un petit salon , rempli de livres pour ceux qui veulent lire dans TÉlysée. De là on traverse de belles plantations et des potagers qui y sont cachés, pour aller s'embarquer. On passe sous un pont garni de fleurs; on s'enfonce dans un canal, sur lequel les arbres font berceau, et Ton débarque à la maison gothique. Il n y a jamais eu rien de si parfait et de si bien suivi : tout y est si conséquent, que
(1; J'ai trouvé dans Tauberge de Wœrlilz, maison agréable et commode, bâtie par le prince de De^au, faisant décoration et point de vue, un gros livre où écrivent les curieux. Voici ce que je viens d'y mettre : J'ai vu Wœrlitz, d'abord j'ai deviné^son maitre. L'âme comme l'esprit se peint dans ce qu'on fait.
Dieu le créa pour nous faire connaître, Eu vertus, en jardins, un modèle parfait.
Ton croit être plus vieux de trois cents ans. Les armures, les tableaux, les vitraux, les meubles, les bureaux, les ornements, et jusqu'aux grands verres, anciens gages de la franchise de nos aïeux, tout y est à sa place. Il y a les petits clochers, les petits enclos, et leur air mystérieux et méfiant. Autour de ce château, que le Prince, qui a hérité de la valeur et de la loyauté chevaleresques, a choisi pour sa demeure principale, il y a un verger qui est tout ce que les bonnes gens de ce temps-là avaient pu croire de plus beau.
Seconde promenade. Un pont suspendu sur des chaînes, dont l'élasticité donne l'air d'un danseur de corde à celui qui le traverse, conduit au tombeau touchant du père du jardinier, qui le montre, les larmes aux yeux, et qui attendrit aussi sur le compte du prince qui l'a fait construire. Il a fallu une grande rocaille pour élever ce pont de manière à faire peur aux passants. Mais toutes celles qu'on trouve à Wœrlitz n'ont point ce caractère acre qui fait trop de contrastes ; on tire toutes ces pierres d'une mine de fer qui leur donne sa teinte, et fait un effet agréable employée sur le gazon ou mêlée avec la brique dans les bâtiments. Jouissant du calme des prairies et des forêts dans un pays plat, le prince n'a pas cherché à le tourmenter. Ces rocs ont l'air d'un monceau de pierres qu'on a ramassées à l'endroit même pour qu'elles ne gênent pas les troupeaux et ne soient placées que pour fournir des
<«n*REs m pm\€E de ligne.
le. Un motivemeiit qu'on a donné au ter»
ftm, SUT s bords du beau lac, était nécessaire b ramphithéàtre des plantations, pour pouvoir faire parcourir par eau commodément tous les détails des jardins»
Trmsième promenade. Les digues qui font le cadre
de ce beau tableau» i hostilités du seul enii adoré de tous ses vois plusieurs bâliments ii de ces digues et la surv toutes un style distingue
ïs pour empêcher les puisse avoir un prince îOot utiles pour placer sables pour la sûreté ^e de l'Elbe. Elles ont 'ârié, et ne sont point
une imitation des autres pays. C'est aussi sur ces mêmes digues, et en les suivant, qu'on va du temple de Vénus, en douze colonnes d'un bel ordre, au magnifique Panthéon. Par Timpossibilité de donner d'autres conseils ici, où je n'ai rien à désirer, j'ai prié le Prince de l'entourer d'arbres. Les temples ont toujours besoin d'une sorte de mystère, et sont dévorés par le grand' volume d'air qui les entoure s'ils ne sont pas encadrés par des groupes de plantations augustes et sérieuses.
Quatrième promenade. On la commence par eau au pied du Panthéon, et on la finit, après une navigation charmante, au pied du volcan. Ici c'est une vraie féerie où l'on a bien observé le précepte qui va à tous les ouvrages : // faut que Vintérêt croisse de scène en scène. On traverse en bateau trois grottes d'une
Si?
immense et belle proportion, dont Neptune avouerait Tune, Aiïiphitrite Tautre, et Thétis la troisième* Elles peuvent servir de bain ou de remise pour les baitiues. On saute de la sieime, et Ton s'enfonce dans des cavernes, des catacombes et des scènes dliorreur par une obscurité et des escaliers effrayants. On en sort une fois pour prendre Tair, et Ton trouve un beau cirque romain avec grand nombre de gradins et la grande loge des consuls.
Voici encore de nouvelles alarmes. On veut s'échapper. On est forcé de monter un petit escalier, Loliscurité redouble. Il Unit, on tourne à gauche : on éclat soudain frappe la vue, une lueur magique se fait apercevoir; on va voir d'oii elle vient. Une porte s ouvre ; une belle statue, au milieu d'un salon, réfléchit la lumière, et Ton s'aperçoit, quand on est revenu de son étonnement, qu'elle \ient par des étoiles en vitre jaune qui couvrent ce salon, où sont encadrés, dans les pierres noires qui en font la tapisserie, des entablements étrusques. Le soleil n'y est pour rien. Dans les temps les plus obscurs, ce cabinet, unique dans son genre, est tout aussi éclairé.
On admire le magicien, on bénit le ciel de ce qu'il n'emploie sa sorcellerie qu'îi faire plaisir ou du bien. On quitte à regret Feffet sublime de ia baguette; on sort à reculons pour en jouir encore le plus Jongtemps qu'on peut, rire de sa peur, se rappeler sa surprise, et rechercher encore une issue pour s'en aller tout à fait* Ou n'est pas encore au tiers de son
ge sort, mais c'est pour rentrer. On passe au penaaiH de ce cabinet de la nuit pour voir le cabinet du jour, qui n'est pas achevé, mais qui est sans étoiles, comme on s'en doute bien : il y aura un resplendissant digne des Mille et une Nuits, On passe ensuite à un charmant petit appartement de bain pour le Princes d'où il y a une vue variée et étendue.
• On s'est promené ut savoir où, comment et MX que la cime enfuii cheminée et moitié peur, sur de grosseï
s dans ce volcan, sans )i il en est un : on n'a Itère qui a l'air moitié . On monte, non sans on arrive à un bassin
qui entoure le preimcr lu^er du volcan, où, lorsqu'on veut le faire jouer, Ton fait un grand feu, pour que la fumée sorte par de petits tuyaux ; et puis, en grimpant encore, on voit la place de Tartifice, qui, mêlé de soufre, de charbon et d'esprit de vin, devient, en tombant tout autour du cratère, une espèce de lave. Ce bassin, qui n'est pas encore tout à fait achevé, sera entretenu par une pompe qu'un seul homme fera mouvoir; et le superflu du bassin tombera pendant quelques heures tous les jours, par une cascade extrêmement large, jusqu'au pied de ce rocher, servi à merveille par les quatre éléments. C'est pour le coup qu'on s'imagine avoir tout vu : point du tout. Voici une scène plus douce qui fera oublier les peurs, les enchantements et les ténèbres. Le gothique n'avait offert que des tableaux austères qui étaient tempérés encore par quelques
objets agréables et consolants. Mais c'est de l'effrayant, ou tout au moins du sévère, dans cette masse énorme de roches noires, d'un ton calciné. On est étonné de n'avoir pas découvert une habitation sur une autre cime du même rocher, au bout d'une plate-forme d'un côté, qui tient à un jardin d'hiver. C'est une maison du ton le plus simple et le plus propre en dehors, et le plus magnifique en dedans. C'est tout Hereulanum; et ce genre est aussi parfaitement coulé à fond, que l'on a vu celui de chevalerie. L'esprit encore exalté, on s'embarque et on s'en retourne chez soi.
On voit que j'ai tenu parole : il n'y a pas un mot de louanges ; ce n'est pas ma faute, si cette description exacte les enlève. Je ne puis pourtant pas m'empêcher de parler de la logique du Prince dans tout ce qu'il a fait. Ce sont les seuls jardins où le génie et la raison se promènent de compagnie. Une autre preuve encore de la suite qu'il met dans tout, c'est son manège de Dessau. Il est si bien revêtu de tous les traits historiques et emblèmes d'équitation, qu'on ne peut rien y ajouter. J'ai oublié de parler des objets intéressants que des bancs et des pauses, dans toutes les parties intérieures et autour du volcan, exposent de toutes parts : une métairie ornée, une maison italienne, la synagogue, les maisons gothiques, le château, la ville, notre auberge, deux moulins, etc.
Ce château fait l'objet de la cinquième promenade. Jusqu'aux offices, tout a de la grâce et des
colonnes. Les plantations qui sont autûur, sont 1© seules qui ne sont pas de la main du Prince. Lfi gazon y est superbe, et s'étend en pente douée ji»* qu au lac iminense qui fait tout plein dlks dom m ne se doute pas, et dont tous les contours soni^rradeux. Ces îles procurent des ponts charmaols ei variés. Celui de fer, entre autres, est un chefd'œuvre de légèreté. Après avoir vu de fort beaux tableaux, des ornements très précieux, une élépBte bibliothèque, un belvéder d'où Ton décomTe quiiue lieues à la ronde, et en passant, sans descendre du bateau, sur la droite, le bain de Vénus, la pyramide de fleurs, et le temple des Nymphes, on rentre parfaitement heureux à la maison, et on se lî\Te à touii* Tadmiration que méritent le Prince et ^es omTâg?es, Mais quittons les pa^^ de la magie, et revendes aux idées douces et sensibles qu'inspire le goût des jardins. C'est dans les champs que vous trouverez moyen d'exercer l'humanité. Vous la verrez de plus près. Vous apprendrez à soulager ses besoins. Vous lierez vos deux goûts ensemble; l'un aidera l'autre, et le ciel bénira vos ouvrages. Ne forcez pas vos travaux; prenez votre temps : choisissez celui qui suit la moisson. Les grandes chaleurs sont passées; les campagnes sont désertes : on ne voit plus ces charmants tableaux, ou l'amant rustique ne trompe sa sauvage amoureuse qu'en faisant les deux tiers de sa besogne. On ne voit plus dans les prés ces montagnes vertes, oii l'innocence, l'amour et le plaisir, roulent souvent ensemble. Le vendangeur n'est
plus ivre de tendresse, ni du jus que les jolis pieds de sa vendangeuse ont pressé. C'est lorsqu'ils n'ont plus rien à faire, qu'il faut creuser, semer, planter. Renouvelez vos fleurs, greffez, garantissez, desséchez, arrosez. Les jours sont courts, tant mieux : les artisans de vos plaisirs les feront durer plus longtemps. Les soirées sont longues, tant mieux : après avoir reçu le salaire de leur journée, ils se mettront à raconter à leurs vieux parents, comme des mervrtiles, les moindres petites choses qu'auront dites le seigneur du village, ou la demoiselle du château, qui sont venus les voir travailler. Respectez, consultez les saisons et le climat. Éloignez de chez vous la triste image des effets de la pauvreté. Que vos inspecteurs de jardins s'occupent de la santé de vos ouvriers ; qu'ils arrêtent leur zèle dans les grandes chaleurs, et les fassent reposer au pied des plus gros arbres , où vous leur ferez apporter du pain et du lait. Ces corps, desséchés par l'ardeur brûlante de l'astre qui nous éclaire, font peine à voir. Exténués de chaud et de fatigue, les pauvres malheureux troublent le bonheur de celui qui les fait travailler, par tout ce que leur misère les oblige à souffrir. Au printemps, ou en automne, on se console des peines qu'on leur voit prendre ; on ne craint pas pour leur santé, car, en finissant leur journée, ils vont se délasser dans la rivière, où ils entraînent souvent la jeune villageoise, qui les a pourtant soulagés pendant le travail en leur portant leur goûter champêtre, et aidés peut-être à charger leurs paniers. Ce
ŒUVRES DU PHiNCË DE UGNE-
sexe» faible en comparaison du nôtre qui, profitant souvent de sa faiblesse, Paugmente tous les jours, est charmant h employer dans les jardins. Les îjislruroents du jardinage vont très bien à ces bras que le bâle du soleil ne fait qu*animer; et loiit ce qui n'est pas trop fort à travailler peut être confié à de jeunes filles, qui, en chantant, gagnent de quoi entretenir une vieille mère un peu grondeuse, mais aussi tendre pour sa J^mille qu'elle Ta été pour celui qui n'a consulté que Tamour et la nature, et point du tout les moyens d'en nourrir les productions.
Cliargeons-nous-en encore. Songez k cette petite pépinière* Ces petits enfants, s*iîs ont sept ans, peuvent déjà ramasser le matin les feuilles que le vent aura fait tomber la nuit, et arracher les mauvaises herbes que la friandise des moutons dédaigne quelquefois sur la pelouse. Car le luxe de la tenue d'un jardin est ce que je recommande le plus, et fera vivre une trentaine d'individus, grands ou petits, de votre village. Cinq ou six cents ducats par an, employés à cela , assureront la beauté et Tentretien d'une terre, et sont un tribut que la richesse doit à l'indigence. Qu'on emploie tous les âges; sans fatiguer quelques vieux soldats que les blessures et l'âge ont fait rentrer dans leur chaumière, ils peuvent servir à empêcher les enfants de jouer, les jeunes filles de rire, et de jaser tout au moins, au lieu de travailler, les autres ouvriers d'être trop longtemps à leur goûter. Quelques-uns même pourront mener
COt-P-OOËIL sut! LES iAADI^^S.
ne brouette, à pas lents, mais sûrs, pour réparer
les ornières des chemins ea dehors du parc. Les
(dimanches, ils veilleront à ce que les promeneurs
■<lie cueillent point de fleurs, que les indiscrets ne
F passent pas au travers des arbustes, et que les
jeunes petites étourdies ne dérangent pas les
concerts qui se préparent, en troublant une bonne
tctièredans son nid.
Il devrait entrer dans les vues d'un sage gouvernement de protéger Tart des jardins et ceux qui le cultivent, et dinsinuer aux seigneurs de village d'y passer au moins six mois. On les renvoie à leurs régiments, et jamais à leurs terres, où ils seraient bien plus utiles. Ils redresseraient les torts, raccommoderaient le curé et le bailli qui se sont brouillés pour la nièce du premier, ou pour avoir repris une carte de son écart en jouant le soir leur petite partie de piquet. Ils arrêteraient le zèle du jeune médecin commençant, en rengageant k ne pas faire d'expérience sur les pauvres villageois, pour aller faire ensuite le docteur en ville. Ils diraient au dépositaire du rebut des chimistes des cités : « Ne donnez €c point ces fatals mélanges des sucs et des jus de et TAmérique; et allez dans mon petit jardin cherce cher quelques plantes indigènes et salutaires* » Ils prieraient le vicaire de lire peu de hvres de théologie, mais beaucoup l'Évangile, pour pouvoir Texpliquer et le paraphraser, sans interpréter à sa guise; et, trouvant les mystères trop sacrés pour y toucher, ils engageraient à robéissance au souve-
ÛEtJVE£S DU PRJBÏGE DE U^^t*
rain, au seigneur, au curé, au baillU aiut pères i mères, à raccomplissement des devoirs, et à tumm'
Qs la paroisse.
En se promenant, en chassant ou allant mt ses ouvriers» ce seigneur ou gentilhomme, habîtsot sa campagne, soulagerait peut-être une famine entière pour un petit écu, ferait quelque surprise à de pauvres gens, en déposant» à leur insut quelque petite somme dans un coin de leur chaumière, el S€ sauverait vite pour se refuser aux bénédictions qu'îb ne lui enverront que de loin.
Par une marche physique au calme moraJ, el di celui-ci au calme physique, je conseille, d'après mon expérience, d'aimer les jardins au poim d'en rêver. Que le ciel vous préserve de penser, eu vom couchant, aux femmes, à la guerre, à la cour, im méchants, aux sots, et à la fortune; mais si quelque projet de bosquet, de verger ou de ruisseau, se met au lit avec vous, vous aurez une excelleuie nuit. Vos idées seront bercées par Tondulation des eaux, des épis dorés de Gérés, ou des fleurs agitées doucement par le souffle égal du zéphyr. Heureux si, ayant très souvent écrit pour qu'on se fasse un code et même un régime de bonheur, je puis présenter une branche à saisir par ceux qui sont près de se noyer dans l'océan du grand monde! Pour garantir des orages, offrez une ombre hospitalière à ceux qui sont jetés dans la vallée des larmes; et apprenez à semer de fleurs le court espace qui, ainsi que je l'ai prouvé car mon jardin allégorique,
sépare le berceau de l'enfance du sanctuaire de la mort.
Heureux enfin, si j'avais pu réussir; si, en embellissant la nature, ou plutôt en m'en rapprochant, disons mieux, en la faisant sentir, je pouvais donner du goût pour elle! De nos jardins, ainsi que je l'ai annoncé, elle nous mènerait ailleurs : nos esprits n'auraient plus recours qu'à son pouvoir : nos cœurs plus purs seraient le temple le plus précieux qu'on pût lui dédier. Nos âmes s'échaufferaient de son mérite, la vérité reviendrait habiter parmi nous; la justice quitterait les cîeux, et, plus heureux cent fois que dans l'Olympe, les dieux prieraient les hommes de les recevoir parmi eux.