‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 15 sur 62 · LETTRE A GEORGE SAND · texte numérisé non relu

LETTRE A GEORGE SAND

A XOHAXT.

N'ayant pas le loisir de vous écrire en prose

Et ressentant vers vous d'ineffables élans,

Je vous écris en vers, pour faire quelque chose

Qui nous rapproche au moins par de joyeux semblants

Nous venons tous trois, moi, Désirée et Solange, Trinité d'humbles cœurs que l'amour réunit, Vous apporter des vœux de bonheur sans mélange, Afin que Dieu toujours sourie à votre nid.

Si, quand vous m'appeliez j'étais parti sur l'heure, Je serais aujourd'hui de retour du Berry, El pendant tout l'hiver, dans ma pauvre demeure, De votre souvenir je me serais nourri.

J'aurais revu Nohanl, son pare, sa blanche allée, Son salon plein de fleurs, ses tilleuls pleins d'oiseaux Votre fille à cheval franchissant la vallée, Et l'Indre à l'horizon dormant sous les roseaux.

Maurice eût exhibé ses toiles ébauchées, Ses cartons où l'on voit le galop des coursiers Emporter, aux éclairs des lames ébréchées, Et les pesants dragons, et les rouges lanciers.

Emplissant le château de sombre mélodie,

— 0 Pologne martyre où le sang coule à flot, —

Chopin eût évoqué ta grande tragédie

Qu'eût-il failli, pourtant, pour accomplir naguère Ce saint pèlerinage où tendent tous mes vœux ? . Hélas ! il ne fallait que le nerf de la guerre, Le ^eul dont soit privé mon système nerveux.

A quoi sert, dites-moi, que les locomotives

De l'aigle et de l'éclair aient dépassé l'essor,

Puisqu'il faut comme au temps des pataches rétives, Pour traverser la France avoir des ailes d'or ?

A quoi sert, dites-moi, que vingt mille gendarmes Des mandrins d'aujourd'hui purgent le grand chemin, Puisque les hôteliers, en plein jour et sans armes, Dévalisent les gens qui tombent sous leur main ?

Un dit, quand mars revient, que les vols d'hirondelles En mer, par l'ouragan souvent sont décimés. Mais nous, vils voyageurs, nous qui n'avons pas d'ailes, Nous sommes des oiseaux bien autrement plumés.

Pourtant on se résigne à tant de laides choses, Car les abus, pareils aux dieux, sont immortels : Car la vie, on le sait, n'est pas un lit de roses : A preuve encor les lits des plus riches hôtels.

Peut-être vous tenez, ô mon divin poète, A savoir quels plaisirs délicats et touchants, Au lieu du doux bonheur que si fort je regrette, Embellissent ma vie et provoquent ces chants ?

Voici : je lave, avec de la chaux qu'on tamise, Les plafonds enfumés, les murs puants et nus. Le peuple dit alors qu'ils changent de chemise Ei qu'ils se font coquets pour les nouveaux venus.

Les murs auxquels je fais celte étrange toilette. Sont bosselés, graisseux et d'enduits dépouillé-. Le peintre chercherait en vain sur sa palette Les atroces couleurs dont ils sont barbouillés.

J'ai travaillé tout hier dans une alcôve infecte Où des goujats, que l'on devrait nourrir de glands, Des lits, sur les plafonds, broyant l'immonde insecte, Les avaient chamarrés d'hiéroglyphes sanglants.

Mais hier ce n'était rien : aujourd'hui c'est bien pire. Avec la vie ayant résilié son bail, Sur ces murs, d'où toujours son souvenir transpire, Un phtisique a craché ses poumons en détail ,

Et je blanchis sans trêve, à travers la bagarre Des meubles entassés, des enfants éperdus, Du chien dépaysé qui court, jappe et s'égare. Et des gros portefaix de fatigue rendus :

Tandis qu'au dernier plan, le grave patriarche L'aïeul en cheveux blancs rêve triste et perclus, Espérant désormais ne se remettre en marche Que pour le logement dont on ne change plus.

C'est triste, c'est bruyant comme une tragédie : Car, ainsi que l'affirme un proverbe du crû,

Deux déménagements valent un incendie :

Et ce proverbe là mérite d'être cru !

Voilà le sort heureux, trois fois digne d'envie, Dont je m'enivre avant que le jour soit levé Et qui, depuis un mois, remplace dans ma vie Le sort de châtelain que vous m'aviez rêvé !

De crainte d'en pleurer, je m'empresse de rire De toutes ces horreurs où harbottent mes pas, Et, pour m'en consoler, j'invoque avec délire Votre amour maternel qui ne s'altiédit pas.

D'un sourire indulgent j'exige qu'il accueille Ce bouquet sans parfum d'une nuit sans sommeil. Ces fleurs que ma gaité sur ma misère effeuille Et qui n'auront jamais que vos yeux pour soleil î

Octobre. 1845.

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