PARALLÈLE
Oui, certes, j'ai vieilli. J'achève enfin ma lâche. Tandis que mon esprit du monde se détache Pour remonter vers Dieu, son foyer et son but, Mon corps voûté, qu'attend la terre nourricière, Vers elle redescend pour lui rendre en poussière Toute la sève qu'il y but.
tjuand sous le lest des ans, navire à la dérive, De l'écueil de la mort l'homme entrevoit la rive, Souvent il devient triste, amer, déçu, haineux. A ce qu'il fut jadis son souvenir compare Se que sont maintenant ses fils. — Tout l'en sépare. Rierue lui ne survit en eux.
Moi, je fais ce retour, Lien que pour la jeu Paie autant d'indulgence au cœur que de tendr. Or, pour elle, aujourd'hui, je l'avoue à regret, Culte du beau, travail, amour de la famille, Sont des vertus qu'on raille ou des biens qu'on gaspille, Des bonheurs dont on rougirait.
Nos goûts, notre façon d'apprécier les choses Se transforment sans doute avec les ans mor Notre printemps sans doute a fêté le plaisir. Tel austère vieillard, tel censeur cacochyme Qui maudit les amours et le jeu comme un crime. Dans leurs pièges se fit saisir.
Mais contre ses erreurs notre âge resta ferme ; Mais le respect de soi blinda notre épidémie : Mais la religion de l'étude et des art- Nous fit des hommes sains et vaillants de bonne heure Mais nous sentions en nous la flamme intérieure Qui rachète tous les écarts.
Pour nous, la dignité, la liberté, la gloire
N'étaient pas de vains mots. Nous étions fiers d"y croire.
Et tout génie éclos, — qu'il se manifestât
Par les vers, le pinceau, le marbre ou la musique,
ST
Passionnait nos cœurs plus que la politique Et les orateurs de l'Etat.
Tout grand nom nous était une idole, un fétiche. Les duels éclataient pour un simple hémistiche De Ponsard, de Laprade ou de Victor Hugo. El lorsque nous courions du lycée aux théâtres, ' )n eut dit, à nous voir, farouches ou folâtres, Des poulains pris de vertigo.
0 drames de Dumas ! odes de Lamartine î Romans de George Sand, Lélia, Valentine ! Hymnes de Béranger, iambes de Barbier ! Strophes grecques d'Autran, le disciple d'Eschyle ! Livres de Lamennais, échos de l'Evangile î Doux récits de Charles Nodier !
0 Thierry, Michelet, historiens superbes ! Lherminier, Cassagnac, les critiques acerbes ! Gozlan, Janin, Gautier, Karr, les conteurs charmants ! Et loi, Barthélémy, Némésis incarnée, Qui d'un fouet de serpens sur la France étonnée Fis retentir les sifflements !
ij cher Henry Murger, chantre de la Bohème ! Balzac, Méry, Musset î ô réveil, ô poème !
David d'Angers, Pradier, Rude, Ingres, Delacroix Meyerbeer, Halévy, vivantes mélodies !
0 pléiade immortelle, ù muses applaudies ! 0 vous, les maîtres ! vous, les rois !
U génération en prodiges féconde !
Ta voix comme un clairon fit tressaillir le monde. Il se réchauffe encore à ce grand souvenir. Mais, bien que Ion passé de flamme l'illumine, Le présent, sous les yeux, s'abdique et s'effémine Et fait faillite à l'avenir.
Notre siècle affaissé, que la matière absorbe, Va, dans l'éternité, bientôt fermer son orbe. Indifférent à tout, il s'est suicidé.
La génération qui succède à la nôtre, Vit d'oubli, de torpeur et de spleen, et se vautre Au bord de ce gouffre insondé.
Sun idéal, ses dieux, désespoir des familles, Sont la bourse, le sport, les tripots et les fille* Qu'importent la patrie, et l'art et la cité ? Elle n'a même plus, tant sa vie est éteinte, Pour ce cancer commun l'indignation sainte Ni le rut de la probité.
Aujourd'hui, ce néant atteint son paroxisme. Quel biblique fléau, Seigneur, quel cataclysme, A ce cadavre enfin va rendre ses ressorts ? Quel éclair jaillira du fond des deux livides Pour redonner un cœur à ces poitrines vides, Pour ressusciter tous ces morts ?
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