‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 18 sur 62 · LES CARIATIDES DE PUGET · texte numérisé non relu

LES CARIATIDES DE PUGET

Quand, derrière les monts qui nous cachent Marseille, Notre soleil d'été calme et rouge descend, Quand le vent frais du soir se lève, et nous conseille De quitter, pour les quais, le toit incandescent :

Quand, sur Fazur des eaux , l'ombre des mâts s'efface Avec le bruit du jour par la nuit emporté, Descendez sur le port, et regardez en face Le couple herculéen que Puget a sculpté.

Deux siècles ont passé sur ces vaillants athlètes.

Deux cents hivers, deux cents étés ont tour à tour Fait pleuvoir des frimas et des feux sur leurs tète.? Kl) bien, ils sont encor beaux comme au premier jour

Fréron décapita notre ville rebelle.

Devant ce massacreur que tant de sang baigna, Cette œuvre trouva grâce à force d'être belle. Foudroyé de respect, le monstre l'épargna.

l'n ignare consul, van laie de notre âge, D'un triple badigeon souilla leurs bras nerveux. Mais un pieux artiste effaça cet outrage Et les rendit intacts et vivants à nos vœux.

Notre culte fervent admire donc encore Ce couple qui, courbé sous un faix écrasant, Victorieux du temps et des hommes, décore fie vieil Hôtel-de-Ville et son balcon pesant.

En eux la grâce éclate, alliée à la force. Leurs membres sont trapus, leurs mains sont des étaux. Mais des grappes de fleurs grimpant contre leur torse S'enroulent sur leurs fronts comme des chapiteaux.

l'n ample drap qu'au mur attache une volute , Dérobe leurs genoux, par ses plis copiés ;

Et, comme des serpents~enlaccs pour la lutte, Les conques de la mer se tordent à leurs pieds.

Cuiiiemplez-les ! Tous deux dilatent leurs narines Au vent qui de la mer apporte le parfum, Au sonore mistral qui bronze leurs poitrines Et qui couvre de sel leur épiderme brun.

L'un, de ses doigts calleux, étreint les lourdes pierres L'autre crispe ses poings contre l'entablement. Et l'éclair qu'on croit voir luire sous leurs paupières D'une fauve lueur dore le monument.

De leurs larges poumons on dirait qu'il s'exhale Des râles sourds ; le poids raidit leurs muscles forts. Il semble, sur leurs flancs assombris par le hàle, Qu'à longs flots la sueur coule sous leurs efforts.

.Mais la fatigue en vain ride leurs fronts auslei En vain leur dos puissant sous les ans s'est voûté : Le sang, rapide et chaud, circule en leurs artères. Et tout respire en eux la vie et la santé.

Les siècles vainement, dans leur course infinie, Rendent toujours plus lourd leur fardeau surhumain L'artiste savait bien que, comme son génie, Son œuvre, chaque jour, aurait un lendemain î

Le robuste tanqueur, l'allure résolue,

La lèvre fredonnant de sonores refrains,

Fier de leur ressembler, en passant les salue

El lève un œil content sur leurs bras et leurs reins î

C'est que, né dans le peuple, et lui restant fidèle, L'artiste qui signa ce groupe colossal, S'inspira des tanqueurs et fit, sur leur modèle, De la réalité jaillir son idéal.

Oui, leur beauté séduit et leur vigueur étonne, Car ils durent la vie au ciseau de celui Qui conçut et créa le Milon de Crotone, Dans un bloc de Carrare immortel comme lui î

Sans doute, vous croyez que d'une somme immense Pour payer ce chef-d'œuvre on greva le budget, Et que l'édilité du premier port de France Ainsi qu'un demi-dieu sut honorer Puget?

Eh bien, consultez donc nos archives sordides : Elles vous répondront, en termes clairs et francs, Que Toulon fut doté de ces cariatides Par Puget le maçon ! pour quatorze cents francs ! ! !

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