LE GABIER DE TAMARIS
George Sand.
Dominique naquit sur le bord où le Ilot
Aux pieds des tamaris s'arrête.
Embarqué simple mousse, il était matelot
Quand on le mit à la retraite.
Bien qu'il eût fait au moins quatre ou cinq fois le tour Des mers baignant notre planète,
Il n'avait donc pas su naviguer un seul jour Vers les galons ou l'épaule t le.
Mais fies grades jamais il n'avait fait grand cas.
Dominique avait pour principe Qu'un marin doit tenir aux honneurs d'ici-bas
Comme à la cendre de sa pipe.
C'était un beau vieillard. — Il vivait très heureux Dans un très modeste héritage,
Avec le souvenir de ses actes nombreux De bravoure et de sauvetage.
11 vivait seul. — L'amour n'était jamais venu
Rayonner sur sa vie austère.
Le seul baiser de femme à sa lèvre connu
C'était le baiser de sa mère.
Il comptait soixante ans de service à la mer.
Il en avait soixante-treize.
Sous ses cheveux plus blancs que les neiges d'hiver,
Ses yeux luisaient comme la braise.
Il ne couvrait jamais son torse et ses bras forts
Que d'une vareuse de toile :
Mais un grand cœur battait au dedans. . . et dehors,
La croix brillait comme une étoile.
Il n'avait pas encor douze ans, qu'en pleine mer,
Avec nos corsaires épiques, Sa tète avait reçu le baptême du fer
Et le baptême des tropiques.
A tous les vents du ciel son front s'était bronzé.
Son caban gris sur les épaules, Il avait traversé l'équateur embrasé
Et les mornes glaciers des pôles.
Il avait, sillonnant dans leurs immensités
Le Pacifique et l'Atlantique, De l'Amérique en fleur vu les jeunes cités,
Les vieux temples de l'Inde antique.
Malgaches, Esquimaux de lourdes peaux couverts, Cafres nus à la lèvre épaisse,
Des hommes blancs ou noirs semés sur l'univers Il avait connu chaque espèce.
Il avait vu de près tous les monstres marins,
Hôtes des froides latitudes ; Les grands oiseaux de mer, éternels pèlerins
Des éternelles solitudes ;
Il disait tous leurs noms : le pingouin, l'albatros Dont l'odeur de varech suffoque ;
Le cachalot qui plonge, un harpon dans [et Le squale, le morse, le phoque !
Il avait épié dans les lointains profonds Le vol des flottes ennemies :
Il avait disputé sa frégate aux typhons, Aux rescifs, aux épidémies.
Il savait delà mer tous les maux inédits :
L'impitoyable discipline, Les croisières sans fin dans des climats maudits,
Les garcettes et la bouline ;
Le lard rance entamé par les rats ; le biscuit Qui fait éclater la mâchoire ;
Le vin tout frelaté, l'eau que la chaleur cuit Et qu'on bouche son nez pour boire ;
Les fayots.- la gourgane, effroi des estomac- ;
Le scorbut, qui ronge les lèvres ; La vermine qui monte à Passant des hamacs;
Le mal du pays et les fièvres.
11 connaissait encore, outre tous ces fléaux. Les révoltes des équipages ;
Lrs pirates, démons du sombre enfer des eaux, Les famines et les naufrages.
Il avait tout subi, tout souffert, tout bravé : Et, par une faveur unique,
Dieu de tous les fléaux avait toujours sauvé Le vieux matelot Dominique.
Sur l'affût d'un canon dont la mècbe fumait,
Par une froide nuit Dominique dormait.
Il venait de quitter le quart. — Sur sa paupière
Le court sommeil du bord pesait comme une pierre.
Un cri du porte-voix le réveille ! — Il entend
Le branle-bas rugir comme un coup de tonnerre.
Un grand trois ponts portant les couleurs d'Angleterre,
Auprès de la frégate en calme, qui l'attend,
Semblait surgir des flots comme un Léviathan.
La bataille fut longue : elle dura trois heures. Elle fut sans merci, sans trêve, sans pitié. Les forces du vaisseau, dix fois supérieures, Auraient dû cependant l'abréger de moitié. Un calme désolant fit manquer l'abordage. La frégate sombra : le feu crevait ses flancs.
Dominique, debout sur le dernier bordage, ("louant le pavillon au bout des mâts branlans, S'abîma le dernier dans les flots tout sanglans.
lu canot du \ aisseau vint recueillir ce brave, tes compagnons dédaignés par la mort.
Le grand trois ponts, criblé de la poupe à l'étrave, Sabordé, coulant bas, put rallier un port. Et le vieux loup de mer, le gabier qui naguère Avait aux horizons librement respiré, Rejoignit à Plymouth les prisonniers de guerre. C'est là que Dominique, au désespoir livré, Apprit par l'Empereur qu'il était décoré.
Il y souffrit quatre ans la faim, la nostalgie, L'accablante insomnie et l'ennui dévorant. Le cachot eut raison de sa rude énergie ; Pour la première fois, on le surprit pleurant. Souvent, le cœur gonflé de vengeance et de rail enviait le sort des galériens rameurs. Souvent, pendant les nuits de tourmente et d'orage, Dominant de la mer les funèbres clameurs, « Je veux fuir, criait-il, je veux fuir ou je meurs !
•« Je veux fuir ce ciel noir qui me cache les astres Cette sinistre mer si féconde en désastres, Ces écueils où le flot, sur le roc ieéré,
Se lamente et se tord comme un désespéré ; Cette brume fétide, à mes poumons fatale, Ces pontons où mes jours sont venus se briser. Au pied des monts fleuris, sur ma grève natale, Que de mon beau soleil brûle Tardent baiser, Quand donc mes os frileux pourront-ils reposer ?
«< Maudite soit la mer ! maudite l'Angleterre !
Si je revois un jour mes tamaris, jamais,
Jamais mes pieds meurtris ne quitteront la terre ;
Jamais je n'irai plus en mer, je le promets !
Oh ! qu'il doit être doux d'achever sa carrière
Assis sous l'humble treille où mûrit le raisin !
Les caboteurs pourront, sous mes yeux, vent arrière,
Cingler sur mes flots bleus, calmes comme un bassin
Jamais un seul regret n'entrera dans mon sein ! »
Quand le sort foudroya les aigles de la France, Leur sanglot retentit par delà le détroit. Le prisonnier, navré de cette délivrance, Fut enfin exhumé de son cachot étroit.
11 trouva la patrie en deuil. — Sur sa poitrine, Il vit encore empreint le pied de l'étranger. Dominique à servir ne devait plus songer.
Nous n'avions plus le droit d'avoir une marine. Nous n'avions plus assez de sang pour non- \
Il revint pauvre et seul, à pied, revoir sa terre, Et ses vieux tamaris, et son toit solitaire, Son verger paternel clôturé de roseaux, Sa treille où les sarments de la vigne sauvage S'amarraient, balancés par le vent du rivage, Comme les drisses des vaisseaux.
11 re\it, sans les suivre en mer, ses camarades, Les bruns pêcheurs, plongeant dans l'algue de nos rades Leurs filets colorés par l'écorce de pin ('). Ses récits, du foyer charmèrent la veillée Et, l'an d'après, sa terre avec soin travaillée Lui donna des fleurs et du pain.
( * ) Les pêcheurs provençaux, génois et catalans teignenl l.urs voiles, leurs cordages et leurs filrt> dans une sorte de tannin fait avec l'écorce du pin maritime.
Cette teinture garantit le chanvre de l'action corrosive de I air salin. Elle donne aux voiles cette jolie couleur de brique qui parait rose dans le lointain et qui se détache si pittoresquement sur l'azur foncé de la mer.
Nous L'avons connu là, ce Nestor de la cùte, Portant trois quarts de siècle avec la lête haute, Aimé de tous, exempt de toute infirmité. Et pour qu'en lui tout fût complet, sa noble vie D'une aussi noble mort devait être suivie.
Quel deuil nos cœurs en ont porté !
M os climats radieux, notre doux ciel qu'on vante, Quand l'équinoxe arrive ont leurs nuits d'épouvante, Leurs ouragans pareils aux typhons tropicaux, Où le strident mistral, la pluie et les tonnerres. Déracinant les rocs et les pins centenaires, Font hurler d'effroi les échos.
Aux imprécations que mugit la rafale, Malheur, alors, malheur au marin qui s'affale Vers nos rescifs, aigus comme des dents d'acier. — Par une de ces nuits, une corvette anglaise. Cherchant contre la mer l'abri de la falaise, S'échoua sur le cap Sicier,
On entendit tonner le canon de détresse,
Les naufragés crier : « Au secours ! le temps presse !
La corvette craquer sur les rocs ténébreux.
Les pécheurs, les douaniers accouraient sur la . Et discutaient en vain, dans cet horrible rêve, Le salul de ces malheureux.
11 fallait que, bravant le flot qui la chavire, Une barque portât un cordage au navire. Mais tous avaient au front la pâleur du linceul. « Qui m'accompagne à bord ? » dit une voix soudaine. Xul ne lui répondit : la mort était certaine. Dominique s'embarqua seul.
Il partit sourd à tout : sourd au fracas des lames, Aux larmes des pécheurs, au désespoir des femmes, Malgré la nuit, malgré la tourmente, malgré La haine qu'il avait vouée à l'Angleterre, Malgré le poids des ans et le vœu téméraire Qu'il avait jadis proféré.
Auprès des naufragés, glacés par ce spectacle. Il arriva. Ce fut un prodige, un miracle ! Sa barque fut broyée en accostant à bord. Le courageux vieillard, guidant le sauvetage, Par le cable tendu de la proue au rivage, Les arracha tous à la mort.
Mais l'épave sous lui tremblait de tous ses membres. L'eau défonçait la cale, envahissait les chambres
El venait en grondant par les panneaux sortir. Il fallait sans retard songer à la retraite. A chaque instant, le pont troué par la tempête Sous ses piels pouvait s'engloutir.
Il ne lui restait plus, pour se sauver lui-même, Que ce fil suspendu sur le gouffre suprême. Il lit tranquillement le signe de la croix, Attendit qu'un éclair incendiât l'espace, Et, s'élançant plus prompt que la flèche qui passe, Sur le câble il crispa ses doigts.
Un coup de mer brisa la corvette et le cable. II se sentit perdu. Le destin implacable Ne fut pas désarmé par tant de dévoùment. L'intrépide sauveur disparut dans l'abîme, El, martyr de la mer, sa mort sainte et sublime Le délia de son serment.