‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 20 sur 62 · A UN SOLITAIRE · texte numérisé non relu

A UN SOLITAIRE

Tu nous as dit un soir, û pâle contempteur : û Le poète n'est plus qu'un mendiant chanteur

« Que le siècle oublie ou maltraite.

« Sa voix ne peut plus rien pour sauver les humains î Et tu l'en es allé par de sombres chemins

T'ensevelir dans la retraite.

Te voilà convaincu que Dieu n"est plus en nous Et tu vas l'appeler, la nuit, à deux genoux

Dans les solitudes austères.

Mais du buisson ardent les éclairs sont éteints Et les bois resteront, à tes appels haulains,

Hérissés d'ombre et de mystères.

En vain tu nous fuiras, en vain le bois profond Versera dans ton sein l'heureux concert que font

La brise et l'oiseau sous ses dûmes :

Tu seras assailli d'ennuis et de dégoûts, Comme, lorsque tes pieds traversaient nos égoûts,

Tu l'as été parmi les hommes.

Non, le Dieu qui t'inspire et qu'avec nous tu sers N'a pas créé tes jours pour la paix des déserts.

C'est ton orgueil qui t'y fourvoie.

Dans la fange où nos pas par la mort sont comptés, Pour diriger vers lui nos pieds ensanglantés

Dieu lui-même a tracé la voie.

Des souffrances de tous ton grand cœur est rempli. Nous t'avons trop connu pour craindre que l'oubli

N'en chasse ces livides hôtes.

Tu pourrais, comme Enoch, monter au ciel vermeil, Que nos pleurs troubleraient ton coupable sommeil

Jusqu'aux étoiles les plus hautes.

Songe donc, insensé, que tu n'as pas quitté Ce moude où, sous nos pas, grouille l'iniquité ;

Qu'il n'est pas de lointaine rive Où le psaume vengeur du prophète navré, Oùle cri de l'esclave aux égorgeurs livré,

Où le pleur des martyrs n'arrive.

Va tu n'es qu'à deux pas Ou champ où nous souffrons Les mêmes ouragans qui mutilent nos fronts

Atteindront Lien ton crâne: r.baave.

Combien lu sentiras Vhorrcur d'être iso'é Lorsque lu chercheras, d'un regard désolé,

L'appui d'un frère qui le sauve !

Tes frères seront loin, alors. Us conAallrpnl. El lu seras maudit, lorsqu'ils s"a] erccxront

Que, dans leurs rangs, la place est vide. Il faut qu'avec le bras, la langue ou le cerveau. Chacun lutte : et la vie est comme un éclievcau

Qu'un combat étemel dévide.

Eiie c< pu ja lis vivre du pain grossier

Qu'au désert lui portait le corbeau nourricier :

Mais, après les âges bibliques, Les sages de la Grèce, au* divins entreliens, I es héros du Forum, les apfttres chrétiens,

I rôcuaient sur les places puV.iqu.es.

Et si lésus alla prier seul au jardin

Pom ses rïieâs kïonds et nus; que lava le Jourdain,

Foulèrent les brunes olives, Ce fut pour ramener le monde aux sentiers droits, Pour mourir devant tous cl pour tous, sur la croix

Dont son sang rougit les solives.

Et quand ce sang divin dans son cœur s'arrêla, Quand son âme partit, quand le vieux Golgolba

Trembla de la cime à la base, Le martyr triomphant vit le monde sauvé, Et son dernier regard, au firmament levé,

Brilla d'une suprême extase.

Les prophètes nouveaux, les hommes d'avenir Qui chantent aujourd'hui pour maudire ou bénir,

Traversent une onde inclémenle :

Il se peut que chacun n'atteigne pas au port, Mais tous le salûront de loin, avec transport,

Au pâle éclair ne la tourmente

Ceux-hà n'évitent point les flèches des méchants. Les échos du désert ne savent pas leurs chants.

C'est dans les cités criminelles, C'est aux foyers impurs du vice et de l'erreur Que leur juste anathème et leur sombre terreur

Vibrent en strophes solennelles.

Ils ne se taisent point aux rires insultans Que les pharisiens ont jeté de tout temps

Au front de l'inspiré qui prêche : Et le jeune croyant qui vient, plein de ferveur, S'enrôler avec eux sous le drapeau sauveur,

Les tro'.ive debout sur la brèche.

— too —

Ceux-là \ivent sans crainte et mourront sans remord. ("eux -là n'attendent pas que l'oiseau de la mort

Leur apporte le pain de v te.

Ils subissent le joug des communes douleurs, Ils vivent au milieu de celle foule en pleurs

Que le veau d'or s'est asservie.

Leur lèvre ne fuit point le calice de fiel. Ils ne s'évadent pas du bagne industriel

Où la fatalité les rive.

I)u sceptre du travail armés de l'aube au soir, Ils aliendent que Dieu réponde à leur espoir

Et qu'ici-bas son règne arrive.

l'oète, imite-les ! viens aimer, viens souffrir. En holocauste aussi, s'il le faut, viens l'offrir.

Laisse en paix les pins et les chênes ; Ce n'est pas à leur chant que le ciel peut s'ouvrir : Car leur chant n'est pas même assez fort pour couvrir

Le bruit qu'à nos pieds font nos chaînes.

Laisse en paix, dans l'air bleu, les grands arbres monter Les fleurs s'épanouir et les oiseaux chanter,

Sans les troubler de ta souffrance.

Reviens : Dieu n'est pas là. Les bois mélodieux Sont, depuis deux mille ans, dépeuplés de leurs dieuv

Comme ton cœur l'est d'espérance.

— toi —

Ta place est parmi nous qui souffrons comme toi, Qui comprenons quel deuil, quel doute et quel effroi

Ont interrompu ton poème ; Mais qui savons aussi que dans les pleurs versés L'homme retrempe enfin ses espoirs émoussés,

Qu'il se renouvelle en lui-même.

Reviens armé du luth dont l'éclatante voix

Fait trembler l'oppresseur couché sous les pavois.

Viens ranimer la foi des justes ; Des promesses du Christ sois le sublime écho. Embouche le clairon devant qui Jéricho

Vit crouler ses remparts robustes.

Sois homme, sois héros, sois ce que Dieu t'a fait. Sois l'ange flamboyant dont le pied triomphait

De l'orgueil du reptile immonde.

Voue à notre idéal ta vie et tes efforts, Car il faut que le sang des justes et des forts

Sauve encore une fois le monde !

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