PAR DAUMAS
Dans l'atelier natal, l'imposante figure, Le Tilan qu'aujourd'hui notre ville inaugure Dont le plus grand de nous à peine atteint l'orteil Le corps enveloppé d'une toile grossière A longtemps attendu, couché dans la poussière, Son piédestal et le soleil !
Mais nous l'avons tiré de sa noire demeure Piédestal et soleil il a tout à cette heure. Semblable au Jupiter par Phidias sculpté, Que la foudre du dieu choisit pour point de mire, Ce bronze colossal, du soleil qui l'admire Reçoit la flamme et la clarté.
C'est bien ce roi des flots dont la forte poitrine Aspire à pleins poumons le vent de la marine, Dont l'œil, vers l'infini, plonge un rapide essor ; Qui, dans l'immensité, pressent de nouveaux mondes Et, pour les découvrir, refoule au sein des ondes Le fantôme d'Adamastor.
C'est lui qui, leur montrant de lointaines merveilles, Des grand navigateurs illumina les veilles ; Des Phocéens, vers nous, guida les premiers pas ; Et, plus tard, de Marseille équipant les galères, Conduisit jusqu'au pied des banquises polaires Les matelots de Pitbéas.
Aux marins étonnés d'accomplir ces miracles, C'est lui qui de la mer aplanit les obstacles. Aux lèvres du Camoëns, étoile, il s'alluma, Leur fit, du golfe indien, chanter la poésie ; Puis, frayant à l'Europe un chemin vers l'Asie, Sauva l'escadre de Gama.
C'est lui qui de Colomb, qu'on bafoue à la ronde, — Colomb, l'Atlas humain qui, sous le poids d'un monde, Pleure aux pieds d'une reine et mendie un vaisseau, — Grandit l'enthousiasme et de son doigt indique, A travers le rideau de l'immense Atlantique Ce monde éclos dans son cerveau.
C'est lui qui le soutient, lorsque son équipage Égaré par la faim, le menace et l'outrage ; El qui lait rayonner, dans l'horizon profond, Ce continent couvert d'impénétrables voiles : Comme on voit, en plein jour, la clarté des étoiles D'un puits sombre éclairer le fond !
Ces! lui qui, par delà les hautes Cordillères, Ouvrit à Magellan des mers hospitalières, Dans un port vierge encore abrita ses vaisseaux, Et naguère lança sur la mer Pacifique Vancouver, Cook et Ross, trinité magnifique D'explorateurs et de héros.
Enfin, c'est ce génie à la voix solennelle. Au geste Olympien, à l'ardente prunelle, Qui, de nos jours encore, et du sein de ce porf, Poussa Dumont-Durville à la terre Adélie : Dunille, dont la gloire en tous lieux se publie Et dont nous pleurons tous la mort.
Maintenant couronnons d'hommages la statue Que l'art, de sa magie, a pour nous revêtue, Et qui, vers l'inconnu tendant son doigt d'airain, Nous crie : « Il est au loin des mondes qu'on ignore. Des bords inexplorés qui tenteront encore L'àme inquiète du marin ! »
Aux vaillants amiraux, à nos gabiers alertes Qu'elle inspire toujours l'amour des découvertes, Et que, de l'equateur aux pôles, sur les flots, A travers la distance, à travers la tempête, Pour qu'ils puissent du globe achever la conquête, Elle guide nos matelots.
Et lorsque, de retour de leurs courses lointaines, Nos vaisseaux repliront leurs voiles aux antennes, Lorsque le vent natal balancera leurs mâts, Arborez les couleurs de la France à leurs cimes, Marins, et saluez de bravos unanimes
Le bronze immortel de Daumas.