LE VAL D'ENFER, A FARON
A M" Solange Sand.
C'était en mars. Le temps était humide et chaud.
Votre chambre d'hôtel vous semblait un cachot.
Vous aviez exploré nos golfes, nos rivages.
— Après la mer, après les fleurs et les gazons,
Vous rêviez les sommets et les grands horizons.
• Allons voir, dites-vous, vos montagnes sauvages. ••
Eu avant ! Le caprice ouvrait tout à la fois
Vingt sentiers. Le plus rude eut les honneurs du choix.
Vous montiez vaillamment, touriste enthousiaste.
Vous aviez vu l'EJen dans nos jardins fleuris, Mais ces gorges bientôt, à vos regards surpris Montraient un éclatant contraste.
Avalanches de blocs l'un sur l'autre écroulés, Vaste amoncèlement de basaltes brûlés, Morne abîme ignoré que l'horreur enveloppe, Bouche béante encor des volcans refroidis Et dont, lorsque la flamme en jaillissait jadis, Le vieil Homère eut fait la forge d'un cyclope!
Farouche entassement d'assises de granit Où l'aigle ne pourrait pas même asseoir son nid ; f.irque semé de cendre et pavé de scories ; Ossuaire des rocs par la foudre amputés, Que les dartreux lichens, friands des vétustés, Rongent de grisâtres caries :
Voilà le site ! Il eut effrayé Salvator.- Vn torrent, qui l'étreint comme un grand constrictor, Ferme l'impasse affreux hanté du vautour chauve. La solitude, un jour, fuyant les bruits humains, Four y dormir en paix se tailla de ses mains Dans les flancs du Faron cette funèbre alcôve.
C'esl un des plus secrets replis de ce désert. Des vents et des loups seuls il entend le concert Et, de ce formidable et discordant orchestre, Rien n'arrive au dehors, rien n'est répercuté. Le cri de désespoir par l'ouragan jeté
Meurt dans ce précipice alpestre.
Inaccessible aux pieds, invisible aux regards, Il disparaît, scellé par d'abruptes remparts. Pas un rayon n'y luit qu'une ombre ne l'éteigne. Pas un arbre n'y croit. Ses murs sont verticaux. Quelque bruit qu'on y fasse, il ne rend point d'échos La désolation en souveraine y règne.
ni
Sous un pic calciné s'ouvre un soupirail noir. Nul ne sait où conduit ce lugubre couloir Ni quel monstre inédit sa profondeur abrite. Un bruit vague au fond grince et sort en ricochets Serait-ce la vipère aiguisant ses crochets ? Est-ce la roche qui s'effrite ?
Peut-être encor, qui sait ? est-ce Satan qui ril 1 Celte gueule de sph y nx épouvante l'esprit. L'odeur qui s'en exhale est une o leur de tombe, v 8
— lit -
C'est écœurant, c'est fade el le cœur en a froid : Et, bien qu'on n'y redoute aucun péril, l'effroi Comme un linceul glacé sur vos épaules tombe.
Ce seuil de l'inconnu, ce couloir caverneux Aux entrailles du mont enroule et tord ses nœuds. Quand même à l'orifice on laisserait la crainte, Quand même on ramperait dans ces sourds corridors On ne pourrait franchir plus loin que les abords De ce livide labyrinthe.